NICODÈME, LAURENCE ET SUZANNE
1 Jn 5, 1-4 ; Jn 3, 13-21
Jeudi de la première semaine de l'Épiphanie
(8 janvier 2004)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Moissac : mise au tombeau
Nicodème
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ucien, Jean-Paul, et vous tous amis de Suzanne, j'aurais voulu commenter ce texte de l'évangile à la fois dans un regard sur ce que Suzanne nous a laissé, et peut-être plus particulièrement à vous, Lucien, et aussi ce que Jésus laisse à ce personnage de Nicodème. Pour cela, je voudrais vous lire les premières lignes d'un petit livre écrit par Bourbon-Bussey et qui s'appelle "Lettres à Laurence".
"J'ai connu la grâce de vivre un grand amour partagé, c'est à toi qu'en revient le mérite. Du premier au dernier jour, tu m'as devancé. Je n'ai fait que te suivre. Les dernières années pourtant, j'ai comblé mon retard et cela a été pour nous deux la source d'une joie extrême. Il fallait ta mort pour que certaines choses pussent être écrites. Souvent, tu me l'avais dit, j'avais protesté tout en te donnant secrètement raison. Désormais, nous sommes tout le temps ensemble, c'était ton rêve, il est accompli. Il m'a fallu du temps et du courage pour le comprendre. Maintenant encore par moments, je lâche pied, tu es là et tu m'aides. Je ne veux pas te décevoir, j'essaie de me montrer digne de ton âme intrépide. A toi seule je pouvais dire certaines choses, je te le disais mieux qu'à moi-même".
Je crois que cette introduction de Bourbon-Bussey à cette femme qu'il a aimée, comme sa propre chair, peut permettre de mieux découvrir cette relation entre Nicodème et Jésus-Christ, et d'autre part nous-mêmes quand nous avons perdu un être cher, que ce soit une mère, une sœur, une amie, une proche. Il y a dans les relations, quand la personne est proche, une sorte de ténèbres, une sorte de voile qui ne permet pas de comprendre exactement qui est l'autre. Nicodème est quelqu'un qui apparaît auprès du Christ à deux moments : au début de l'évangile selon saint Jean, au chapitre troisième, et à la fin, à la déposition du corps du Christ qui vient d'être crucifié, il est enlevé de la croix pour que son corps puisse être déposé dans un tombeau avant le début de la Pâque juive.
En fait, Nicodème est ce personnage qui vit de nuit. Une première nuit dans laquelle, il n'arrive pas à connaître, il croit comprendre qui est Jésus, mais il n'arrive pas exactement à savoir qui est Jésus, c'est tout ce discours que nous venons d'entendre. Peut-être que nous aussi nous pensons quelquefois comprendre ceux qui nous entourent ceux que nous aimons, alors qu'une part de leur mystère nous échappe constamment. Et d'autre part, comme à la fin de la vie de Jésus, une autre nuit qui est la nuit de la mort, une séparation de la vie du Christ, parce que nous ne comprenons jamais ceux que nous aimons, même si nous le pensons, et une séparation plus terrible, celle de la fin, quand Nicodème est là et qu'il recueille le corps du Christ entre ses bras. Deux absences. Très souvent, nous souffrons plus de la dernière absence, parce que nous ne pouvons plus communiquer, nous ne pouvons plus parler à l'être cher que nous aimons, nous ne pouvons plus le serrer dans nos bras, nous ne pouvons plus l'entendre, le toucher, l'embrasser, et nous pensons que si ce n'est que tout est fini, du moins, il y a le mur de la mort qui nous sépare de l'être aimé. Ce qui est extraordinaire, c'est ce que le Christ a donné à ses apôtres, à ses disciples, et d'une certaine manière, c'est ce que Laurence va donner à son époux.
C'est un petit livre que j'ai lu, il y a quelques semaines, c'est peut-être pour cela quand j'ai pensé à Suzanne, j'ai pensé à cette lettre de Bourbon-Bussey. En fait, on dit souvent que celui qui, à la mort entre dans le royaume des cieux voit sa vie d'une manière claire et simple. C'est la lumière qui n'éblouit pas, c'est la lumière qui peut éclairer ce qu'on a vécu sur terre : là était le royaume de Dieu, là était Dieu, à était l'amour. Nous pensons que c'est réservé à ceux que nous aimons et qui nous ont quitté. Et pourtant, Bourbon-Bussey, avec la foi qui est la sienne, que d'ailleurs je ne connais pas beaucoup, dans son petit livre, nous montre que vivant, en chair et en os, encore de ce monde, il est capable de faire cette même démarche que Laurence fait auprès de Dieu. Il est capable d'une certaine manière, de relire toute l'histoire qu'il a vécue avec elle pendant des années et des années, à la lumière de ce royaume de Dieu, à la lumière du regard de Dieu.
Frères et sœurs, je crois que cette lumière de Dieu est donnée plus particulièrement à ceux qui nous sont chers et qui nous ont quitté, mais il nous est possible à nous qui restons ici sur cette terre, il nous est possible de relire la vie que nous avons eu avec ceux que nous aimons de la même manière. Nous ne sommes pas tous de l'Académie française, nous ne sommes pas tous capables d'écrire une lettre à Laurence, mais je crois que fondamentalement, la relecture de la vie de celle que nous avons aimée, Jean-Paul, Lucien, celle que nous avons accompagnée tout au long de ces mois, de ces années, même si comme Nicodème vis-à-vis du Christ, tout n'a pas toujours été très clair, et que nous n'avons pas peut-être pas tout compris, de cet être et de son mystère, je crois cependant que dans cet instant qui est celui de Nicodème qui recueille le corps du Christ dans ses bras, nous aussi, proches de Suzanne, et peut-être avons-nous d'autres personnes dans notre cœur qui nous sont proches aujourd'hui, nous pouvons recueillir le corps de cette personne que nous aimons, et comme Bourbon-Bussey, et comme les apôtres et les disciples, nous laisser d'abord interroger par la mort. Ce n'est pas vrai qu'à la mort du Christ, les apôtres ont commencé à danser en disant : le Christ est mort, tout va bien. Il a fallu du temps, il a fallu que le Christ ressuscite et vienne dire aux apôtres : c'est moi, pour que dans ce lent processus, les apôtres découvrent véritablement que le Christ était toujours et encore vivant.
Je crois qu'au-delà de la douleur qui peut nous habiter, nous animer, que nous sachions nous aussi recueillir toutes les paroles, toute la beauté que ceux qui nous ont quitté, nous ont laissé. Je crois que Suzanne était quelqu'un de très apprécié et de très aimé, faisons alors œuvre de mémoire et redécouvrons comment dans la vie de Suzanne et dans la vie de ceux que nous aimons, la vie du Christ, la résurrection et la gloire étaient déjà présentes.
AMEN