TENSION ET DÉPOUILLEMENT

Ph 3, 8-14 ; Jn 8, 12-19

(10 janvier 1985)

Homélie du Frère Michel MORIN

Beauté de la création

A

 

cause du Christ, j'ai accepté de tout perdre, afin d'être trouvé en Lui. Je poursuis ma course pour tâcher de le saisir, ayant été moi-même saisi par Lui." Quand le cœur d'un homme se laisse saisir par le Christ, ce cœur se dépouille de toute chose humaine, ce cœur s'éloigne de toute valeur uniquement humaine, à cause de l'évangile, à cause de l'appel de Christ et de la révélation de Dieu. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre ce que dit saint Paul quand il exprime qu'il considère toute chose et toute valeur comme des déchets et qu'il regarde ce monde en le considérant sans aucun avantage.

Mais à côté de ce dépouillement total, il y a cette tension exprimée par l'image de la course: "Je dois achever ma course, je dois atteindre mon but !" Et ce but, cette course, c'est d'être "trouvé dans le Christ" autrement dit c'est faire l'expérience de la puissance de sa Résurrection.

Si l'apôtre Paul développe ainsi le mystère de la vie chrétienne, dans ce bouleversement des valeurs, pour la seule valeur qu'est la Résurrection du Christ, et dans c ette attitude dynamique de la tension, de la course vers le Christ pour le connaître, ce n'est pas que Paul l'ait trouvé seul, mais il a contemplé ce même mystère du dépouillement et de la tension dans le Verbe fait chair, dans le Fils de Dieu. On pourrait dire que, à l'inverse, si pour saint Paul ce dépouillement est tension, pour le Verbe de Dieu c'est d'abord tension et dépouillement. Et ceci. Paul l'a lui-même exprimé en reprenant dans cette même épître aux Philippiens, au chapitre deuxième, cet hymne christologique que vous connaissez bien.

"Le Christ, Verbe de Dieu", on pourrait dire qu'Il était tendu, dans la vie trinitaire, vers l'œuvre qu'Il devait accomplir en tant que Fils, en tant que Verbe incarné. Dans la vie du Fils, avant l'Incarnation, il y a cette dynamique, cette tension comme l'origine de cette course qui sera la sienne de l'Orient à l'Occident. Déjà dans sa vie trinitaire, le Christ, avant l'Incarnation, avant de venir vivre sur la terre, avait tout son être tendu pour accomplir la volonté du Père qu'il connaissait depuis toute éternité faire en sorte que les hommes deviennent et redeviennent à son image et à sa ressemblance. Et c'est pour réaliser cette tension intérieure à la vie trinitaire, vers la Rédemption, que le Christ s'est dépouillé. Comme le dit l'hymne citée tout à l'heure, Il n'a pas retenu sa gloire, gloire qu'Il avait au ciel, Il s'est dépouillé de cette divinité. Il s'en est dépouillé parce que dans sa chair elle n'était pas visible ni glorieuse encore, Il s'est dépouillé jusqu'à être obéissant, jusqu'à être obéissant comme un esclave, et à connaître la mort de l'obéissance totale, la mort de la croix, dans la souffrance et dans la disparition.

C'est parce que la vie intérieure du Christ, en tant que Verbe de Dieu fait chair est une vie de tension et de dépouillement pour connaître l'homme, pour saisir l'homme, jusque dans sa mort, que, désormais, comme saint Paul l'exprime, la vie du chrétien sera dépouillement et tension pour connaître le Christ dans la puissance de sa résurrection. Et ceci afin d'être trouvé en Lui comme Lui-même s'est trouvé en nous au jour de l'Incarnation. Etre trouvé en Lui, c'est demeurer en Lui, demeurer dans son propre dépouillement, demeurer dans sa résurrection, demeurer dans son incarnation prolongée aujourd'hui. Etre trouvé en Lui c'est vivre de sa propre vie. Or cette propre vie, cette tension vers la Rédemption, et ce dépouillement dans l'Incarnation et la mort, va nous être donné, aujourd'hui même dans l'eucharistie. Cette eucharistie, va nous permettre de demeurer aujourd'hui dans la force de sa résurrection, dans la puissance de sa vie. C'est ce pain quotidien, c'est ce corps pour aujourd'hui qui nous donne de demeurer actuellement dans sa vie éternelle. Et cette tension du Verbe de Dieu qui s'élance de son trône vers la chair humaine pour l'épouser c'est cette tension de la force spirituelle qui va venir dans le pain humain pour en faire la chair du Christ. Cette tension qui est à la fois dépouillement et richesse, saint Grégoire de Nysse l'a beaucoup développée et a souvent médité sur ce mystère profond. Voici quelques extraits de sa catéchèse sur la foi.

"La chair glorieuse habitée par Dieu a également accepté cet élément pour subsister. Et le Dieu qui s'est révélé, s'est mélangé à notre nature périssable afin de déifier l'humanité en lui faisant partager la divinité. Voilà pourquoi dans l'économie de la grâce Dieu se donne comme une semence à tous les croyants. Dans cette chair composée de vin et de pain, Il se mêle à leur corps, pour permettre à l'homme, grâce à l'union avec le corps immortel de participer à l'incorruptibilité. Voilà ce qu'il nous accorde en transformant par le pouvoir de la consécration la nature des apparences en ce corps immortel".

 

AMEN