UN DIEU A PORTÉE DE MAIN
Is 60,1-6 ; Ep 3, 2-3a + 5-6 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie – année B (7 janvier 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, comme je vous le disais au début de la messe, on fête un événement dont le titre est un peu étrange : la Nativité du Seigneur, le fait qu’Il soit né dans notre monde, dans notre création, c’est sans doute la question décisive, mais en réalité les Anciens étaient moins naïfs que nous. Quand il s’agit de savoir ce qu’il s’est passé, il faut aller y voir de plus près. C’est pourquoi ce temps de Noël est intimement lié à la fête que nous fêtons aujourd’hui, qui s’appelle Épiphanie ou fête de la manifestation du Seigneur.
C’est pour aller jusqu’au bout de l’enquête et de la connaissance même de ce qui s’est passé, que le temps de Noël doit se prolonger non seulement ce dimanche avec les Rois mages, dimanche suivant par le Baptême du Christ, mais encore par le troisième dimanche qui est aussi Épiphanie et manifestation du Seigneur, celui des Noces de Cana. Tout cela concerne la même question : quelle est-elle ?
Il faut d’abord se défaire de toutes nos catégories habituelles de la constatation d’une naissance. Aujourd’hui c’est simple, la maman va à la maternité et le papa au bureau de déclaration des naissances à la mairie. Ce n’est pas une très bonne répartition des rôles mais c’est comme ça que ça se passe. Pour constater la naissance, il y a la naissance biologique du bébé puis le constat public : l’officier d’état-civil rédige un acte de naissance qu’il fait signer par le papa et qu’il signe lui-même. A ce moment-là, c’est officiel.
Mais chez les Anciens, ça ne se passait pas comme cela. C’est pour cela qu’existe la fête que nous célébrons aujourd’hui. Il y avait d’abord la naissance, considérée comme un acte purement privé, tellement privé que les pères n’assistaient pas à la naissance. C’était une histoire entre femmes. De plus en ce temps-là, la valeur du témoignage des femmes n’était pas tout à fait équivalente à celle des hommes. Célébrer la naissance de Jésus est aussi la reconnaissance que le Christ est entré dans notre condition mortelle, qu’Il s’est fait réellement homme comme nous.
La question est de savoir ensuite ce qui se passe ou comment cet événement purement intime peut rejoindre les chrétiens que nous sommes ou rejoindre les assemblées chrétiennes depuis vingt siècles. Les évangélistes ont mis au point une fête – notamment saint Matthieu et saint Luc – appelée Épiphanie par les Grecs, ce qui veut dire le resplendissement. Un événement se produit et soudain s’illumine par lui-même. C’est la raison de la première lecture, « Debout Jérusalem ! Resplendis ! Car voici ta lumière, et sur toi se lève la gloire du Seigneur ». Tout se passe dans la lumière. C’est assez normal car dans le monde grec, ce qui compte le plus, c’est d’y voir de ses propres yeux. Épiphanie renvoie donc à "voir", ouvrir les yeux et se laisser illuminer. Pour les Latins, formés au droit romain, y voir n’était pas toujours suffisant pour qualifier un témoin. Quand il faut qualifier un acte et lui donner sa publicité, il faut connaître la nature même de l’acte et de sa perception. Ainsi, les Latins ont employé un mot étonnant car il a complètement changé de sens aujourd’hui, c’est "manifeste". La plupart du temps, personne ne se préoccupe de savoir ce que ça veut dire. Or dans ce mot, les yeux ne sont pas en cause, mais la main. La vraie preuve d’un délit, c’est de surprendre le voleur ou le criminel, sur le fait, la main dans le sac. Quand une preuve est manifeste, on ne l’a pas seulement vue – on pourrait avoir eu des illusions ou des fantasmes. Si on a mis la main, comme en flagrant délit, c’est non seulement authentifié par des paroles ou par des yeux, mais encore par le fait qu’on peut mettre la main dessus.
Quand les Latins ont voulu traduire le mot grec "épiphanie" qui ne leur disait pas grand chose, ils ont choisi le mot "manifestation". Depuis, le sens du mot a évolué, surtout en 2023, ce qui en rend d’ailleurs la compréhension plus claire : on veut nous faire toucher de la main et du doigt que les gens ne sont pas contents.
Dans la manifestation, on ne voit pas seulement de l’extérieur, mais c’est sous la main, à proximité telle qu’on ne peut pas le nier. C’est la preuve par excellence pour les Romains. Le reste, ce sont des racontars qui méritent vérification. En arriver au flagrant délit, c’est ça qui est décisif.
Dans cette affaire, qu’est-ce qui constitue le flagrant délit ? Dans l’organisation de cette fête, le flagrant délit est sous la main. C’est ce qu’on a voulu dire avec la manifestation. C’est la main qui touche, qui constate, qui a l’objet à sa portée, à proximité. Dans la théologie ancienne, grecque ou romaine, la preuve d’une apparition d’un dieu consistait par exemple en une rencontre, au détour d’une forêt, de Vénus ou Artémis, heureuse ou dramatique rencontre, mais une sorte de passage éclair, car le dieu ou la déesse disparaissait aussi rapidement qu’il était apparu. C’était par conséquent très insatisfaisant car si on croyait l’avoir vu, on n’en avait aucune preuve. C’est pour cela que Grecs ou Latins n’étaient pas aussi crédules sur la question des apparitions qu’on veut bien le croire. La manifestation par la vue n’était donc pas tout à fait fiable, ce qui n’empêchait pas certains de construire des temples et de gagner de l’argent.
Quand les chrétiens, dans le monde romain, ont affirmé que Dieu s’était manifesté, ça voulait dire qu’on L’avait touché, qu’Il était venu se rendre préhensible, par la main. Ça change considérablement la perspective. La plupart du temps – preuve que la fête de l’Épiphanie n’est pas vraiment entrée dans les mœurs ni surtout dans la pensée – nous croyons que c’est simplement Dieu qui se fait voir, il y a de la lumière, une mise en scène et c’est tout. Or, ce que voulaient dire les premières générations chrétiennes, c’était qu’Il était venu manifestement, à portée de main, non seulement pour les bergers mais aussi pour les Rois mages, c’est-à-dire ceux qui étaient au plus loin. Être à portée de main est décrit dans l’évangile d’une façon extrêmement subtile qu’on néglige aujourd’hui : les Rois mages ont fait exactement l’expérience de la portée de main. « Nous avons vu son étoile en Orient, nous sommes venus pour l’adorer, où est-Il ? » Il faut que quelqu’un leur explique où Il est à portée de main : à Bethléem, terre de Juda.
Les Rois mages font exactement l’itinéraire spirituel de ce qu’est la manifestation, non pas simplement la réaction à des ouï-dire, ni à l’étoile qui se ballade dans le ciel, mais c’est la réaction qui considère que ce Dieu qui était là-haut est venu se rendre accessible à Bethléem. Ça devrait être la fête des juristes et des juges parce que pour les Anciens, la manifestation du Christ n’était pas quelque chose qu’on racontait, qui remplissait les yeux de lumière comme les lampions dans les rues de la ville pour fêter Noël. C’était le passage d’un Dieu qui planait là-haut à un Dieu qui est là sous la main. Ce Dieu va garder le souci de maintenir dans le cœur des croyants cette exigence : « Qui dit qu’il aime Dieu mais non son frère est un menteur ». Celui qui n’aime pas son frère qui est à portée de main, comment pourrait-il croire que Dieu se rend à portée de main ?
C’est tout le programme de Dieu qui vient chez les hommes. Il n’y vient pas pour faire de l’esbroufe, pour montrer tout ce qu’Il est capable de faire pour nous, Il vient se mettre à notre portée, à notre disposition. Les chrétiens ne se satisfont pas de la transcendance de Dieu. D’autres religions en usent et en abusent pour prétendre que la transcendance de Dieu autorise à faire n’importe quoi. Or Dieu fait partie de la proximité puisqu’Il se rend proche, puisqu’Il est prochain. Traitons nos frères comme le prochain, c’est-à-dire comme lieu possible de la présence de Dieu. C’est ce que les premières communautés chrétiennes ont compris. Ça ne veut pas dire qu’on est illuminé, que c’est "embrassons-nous, Folleville", que rien de grave n’a d’importance, ce serait de la perversion. Mais c’est le fait de pouvoir découvrir que dans toute expérience de proximité, Dieu est capable de se livrer et de se rendre accessible. Si ce n’est pas cela, la foi chrétienne ne tient pas ! Tout repose là-dessus : parce qu’Il s’est fait proche, Il est Dieu sous la main, non pas pour Le manipuler, mais pour L’honorer, Le reconnaître pour Celui qu’Il est.
Frères et sœurs, je crois que c’est cela le sens profond de l’Épiphanie ou de la manifestation. Les deux sens – apparition lumineuse et toucher du doigt – sont la même réalité de Dieu. Que cette fête soit pour nous une occasion de redécouvrir le sens même que nous avons de Dieu. La plupart du temps – c’est un peu la difficulté d’une pensée moderne agnostique et parfois agressive – on veut nous faire croire que Dieu n’est pas accessible. Si, Il l’est. Non pas parce que nous aurions nous-mêmes accès à Lui, mais parce que c’est Lui qui se rend accessible à nous. Quand on a compris ça, on a compris qu’aucune religion ne peut se prévaloir d’une sorte de pouvoir sur Dieu, de manipulation.
Une seule chose compte, c’est que Dieu se rend accessible, proche de nous, Il s’est fait chair et Il a habité parmi nous. C’est ce que l’Église a toujours voulu dire sur le mystère de Dieu et sa proximité dans la vie et l’existence de chacun d’entre nous. Amen.