LES MAGES, PREMIERS MEMBRES DE L'ÉGLISE
Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a + 5-6 ; Mt 2, 1-12
Épiphanie – année A (dimanche 8 janvier 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Alors Hérode s'émut, et tout Jérusalem avec lui.
Frères et sœurs, peut-être que cela nous échappe, mais pourtant nous devrions y être particulièrement attentifs : les deux évangélistes, Matthieu et Luc (Luc que nous avons lu le jour de Noël et les jours qui ont suivi, et Matthieu que nous lisons aujourd'hui), ont décrit, situé la naissance de Jésus de façon tout à fait différente.
Chez Luc, c'est la naissance dans sa dimension d'intimité familiale. En effet, l'ange prend la peine de bien se renseigner et va à Nazareth annoncer personnellement à Marie qu'elle va devenir la mère du Sauveur. Luc décrit ensuite ce petit voyage à Bethléem, de Joseph qui prend Marie sous sa protection et on nous raconte que Jésus est né dans une grotte. On nous dit aussi que les bergers du voisinage immédiat ont été avertis par les anges et qu’ils sont allés rendre hommage à Jésus dans la crèche. Autrement dit, et c'est pourquoi la fête de Noël a tant de prestige dans nos sociétés actuelles, ce qui compte ici dans le récit de Luc, c'est le côté « le Verbe s'est fait chair, Il est entré dans la vie humaine ». Mais Il est entré, non par la petite porte, mais par la porte étroite de la vie familiale, intime, de la relation de l'enfant avec ses parents, avec son entourage et avec tout ce qu'il va rencontrer dans son enfance.
Matthieu évoque les choses de façon tout à fait étonnantes : pas d'annonciation. Simplement, Joseph apprend tout d'un coup que sa fiancée est enceinte. Il l'apprend par le journal. C'est assez sympathique ! C'est comme ça : Marie est enceinte. Et l'ange, qui est en quelque sorte l'internet divin, dit à Joseph : « Ne t'inquiète pas. Tu vas t'occuper d'elle, tout va bien se passer ». Mais apparemment, aucune scène de mariage entre Marie et Joseph comme l’ont imaginé plus tard les maîtres dans leurs tableaux. Que dit-on ensuite ? « Il est né à Bethléem ». Que se passe-t-il ? Il y a des Mages qui ne sont pas des rois. On a rajouté ça au VIe siècle parce que ça fait mieux dans le décor. Ce sont les Arméniens qui ont inventé les Rois mages, ce ne sont pas les catholiques d'Orient ou d'Occident. Les Mages sont de grands observateurs, au choix des astrologues ou des astronomes, mais des savants. Ils observent le cosmos et force est de reconnaître que c'est le cosmos qui leur annonce la venue de Jésus à Bethléem. Évidemment, il faut aux Mages pas mal de foi et de confiance. En fait, il va falloir déduire de l'apparition de l'astre dans le ciel l'endroit où ils vont rencontrer celui qui est né et dont ils ont vu l'étoile, en Orient.
Et puis il faut bien arriver. Venus d'Orient, ça peut vouloir dire simplement venus de l'autre côté du Jourdain, de Jordanie ou de Syrie, au mieux de l'Irak ou de Mésopotamie. Enfin, ils ne sont pas venus de si loin qu'on imagine. En général, on imagine « de très loin » parce qu'on pense qu'ils ont mis deux ans à arriver, mais là aussi je vous laisse le soin de vérifier l'exactitude du renseignement. Donc ils sont venus là, peut-être d'assez près, mais comme ils n'ont pas tous les renseignements voulus, une fois à Jérusalem puisqu’ils savent que c'est dans le coin que l'enfant est né, ils se disent que le mieux est d'aller au syndicat d’initiative de Jérusalem, ville dirigée par Hérode comme il se doit. Et c'est là qu'on leur dira : « Si, si, si. On a lu dans les Écritures … ». Évidemment, tout Jérusalem est perturbé et on ne dit pas que tout d'un coup Hérode ait pensé : « C'est magnifique ! J'ai un citoyen de plus dans ma communauté juive », non pas du tout. On donne la citation, les Écritures, on donne le renseignement, de façon assez sèche : « Il est né à Bethléem. Regardez la carte Michelin ». Il n’y a rien d'intime dans cette affaire. Il faut attendre le moment où les Mages arrivent à Bethléem. Ils découvrent l'enfant et sa mère et ils se prosternent devant lui. C’est la seule scène d'intimité. Autrement dit ici, c'est une description de la venue de Jésus dans le monde, cosmos compris, dans le fait que cette naissance a des répercussions partout, pour parler le langage de l'époque, dans le cours des astres, dans le cours de la vie des nations, symbolisées par les Mages, dans le cours de l'entourage d’Hérode et dans le cours de la ville et du peuple de Jérusalem. Autrement dit, on est plutôt au niveau de l'existence publique de Jésus.
Alors, qu'est-ce que ça veut dire ? Le côté familier, intime, nous est tout à fait accessible. Nous sommes aujourd'hui complètement convaincus, et d'ailleurs la tradition judéo-chrétienne y a beaucoup aidé, que la naissance d'un enfant est un événement familial central et il faut qu'à ce moment-là, toute la famille puisse réagir en fonction de cette nouveauté qu’est une naissance. C'est le propre même de toute naissance, d’apporter la nouveauté de quelqu'un dont on ne sait pas ce qu’il va être. C'est là que nous touchons le fond du problème : toute naissance est une nouveauté pour la famille. Mais aussi toute naissance est une nouveauté pour toute la famille humaine.
Permettez-moi de prendre un exemple tout à fait banal. Nous, habituellement, quand un enfant naît, à part le père qui rêve que son fils sera polytechnicien comme lui (ce qui peut être un cauchemar, n'est-ce pas ?), ou la mère qui pense qu’elle sera belle et charmante comme elle-même, à part ces rêves un peu fous, il y a peu de rêves au début. Si on regarde dans l'histoire ordinaire : qui, au moment où naissait Albert Einstein, contemplait dans ce nouveau-né, celui qui allait découvrir la relativité généralisée ? Dans le berceau de Mozart, même si toute la famille était complètement accro à la musique, qui pouvait penser que Mozart à six ans, peut-être même à quatre ans, composerait ses premiers morceaux de musique et révolutionnerait d'une certaine façon toute la tradition musicale ? Et qui pouvait penser que lorsque tel ou tel grand génie, Platon ou saint Thomas d’Aquin, ou quelque grand génie de la théologie, est né, que ce gamin, ce bébé, allait révolutionner la théologie ? Personne ! On peut faire des rêves, mais c'est tout. Or c'est précisément ce que Mathieu veut nous dire. C'est pour ça que même si des tas d'éléments de ce récit nous paraissent un tout petit peu fantasques et fantastiques, en réalité il touche une vérité essentielle de l'existence des sociétés humaines : tout homme, je dis bien tout homme, être humain, homme ou femme porte en lui la possibilité d'une relation infiniment plus large qu’on ne peut l'imaginer au départ. Ce n'est pas seulement le fait d'entrer dans la société avec la scolarisation, avec l'apprentissage de la vie moderne etc., ou avec le fait de gagner au loto je ne sais quoi. Non, c'est le fait que toute existence humaine est appelée à être liée ou à se lier avec tout un tissu humain qui l'entoure et que, peut-être, il va profondément transformer.
Vous allez me dire qu’il s’agit de cas exceptionnels. D’accord, et Jésus fait partie des cas exceptionnels. Il est même au-dessus des cas exceptionnels, c'est-à-dire que quand Il naît, sa naissance par des ramifications extrêmement mystérieuses et presque impalpables, va toucher le monde entier, y compris le cosmos. Et aussi ce petit enfant à Bethléem, dont Luc nous a admirablement décrit le caractère intime de la naissance, cet enfant-là, en réalité, est appelé, Il est là pour manifester qu’Il est en lien avec l'humanité tout entière.
C'est pour ça que Mathieu souligne délibérément que ce sont des Mages, c'est-à-dire des hommes savants très pacifiques, qui vont être touchés par le mystère de cette naissance. Alors je ne dis pas que nous devrions tous être bouleversés par la naissance des enfants. Mais Mathieu veut nous dire qu’à partir du moment où Il est là, l’ordre du monde change, pas nécessairement comme quelque chose qui va dans le sens positif. Les Mages se mettent en route, représentant toutes les nations, pour aller adorer le Fils de Dieu. Mais Hérode, une sorte de politique un peu fou et complètement déjanté, est capable de déchaîner à cause de cela un massacre dans la ville de Bethléem. Et Jérusalem est peut-être très émue et très bouleversée par l'annonce de cette naissance, mais ne bouge pas. Il n’y a pas de procession qui parte de Jérusalem pour aller adorer Jésus à Bethléem.
C’est ça le mystère, et c'est pour ça que cette fête est véritablement l'autre face de la fête de Noël. En effet, nous pouvons vivre la naissance de Dieu à deux niveaux. D’abord celui de la naissance de Dieu dans l'intimité de ma relation personnelle avec Lui. C'est indispensable, c'est nécessaire et c'est pour ça qu’Il se fait homme, c'est-à-dire pétri de la même chair, de la même existence que la nôtre. Il est celui qui est né parmi les hommes et avec les hommes, et qui porte une humanité en toute chose absolument semblable à la nôtre, à l'exception du péché. Mais en même temps, ce même Jésus est Celui qui porte en Lui, paradoxalement, tous les liens possibles entre Dieu et tous les membres de l'humanité.
C'est donc la fête de Noël dans son universalité. C'est la fête de Noël dans son rayonnement par excellence, c'est vraiment ici la manifestation, c'est-à-dire la mise en œuvre concrète, visible telle qu’elle va se dérouler à travers le temps, à travers l'histoire et à travers les siècles. Et c'est pour ça que nous sommes rassemblés aujourd'hui, tous très différents, chacun d'entre nous ayant une histoire personnelle avec le Christ, plus ou moins profonde, plus ou moins heureuse, plus ou moins joyeuse. Nous avons tous ces relations, mais simplement il ne faut pas oublier la dimension qui est plus que collective, qui est le lien qui nous unit tous à cette manifestation du Christ qui, lorsqu'Il vient sur la terre, se lie par son humanité à tous ceux qui relèvent de cette existence humaine.
Frères et sœurs, comme vous le voyez, je crois que Matthieu a su manifester quelque chose à travers un récit finalement assez lisse. Ça ne donne pas dans le sentiment, on ne peut pas dire que là, il nous émeut. Oui, on admire les Mages. En réalité, ces Mages, c'est nous, c'est nous qui avons vu son astre se lever en notre cœur et qui partons à la rencontre du Fils de Dieu parce que c'est Lui-même qui créé ce lien entre Lui et nous.
J'insiste là-dessus. Pourquoi ? Parce qu’on vient de perdre un grand pape : Benoît XVI. Qu'est-ce qui au fond était un des ressorts les plus profonds de la théologie de Benoît XVI ? C'était sa théologie de l'Église. Pourquoi ? Parce que l'Église est la manifestation de tous les liens que le Christ a voulu créer, a mis en œuvre, et a développés tout au long de l'histoire de cette Église, pour que nous soyons tous rassemblés, un peu comme les Mages qui s'en vont à Bethléem. Or, qu'est-ce qui est actuellement un des aspects les plus difficiles pour nous à comprendre de notre existence de chrétiens ?
C'est sûr que quand on parle de sa dimension personnelle de Jésus pour se raconter, pour dire voilà tout ce que je fais pour Lui, voilà tout ce qu'Il a fait pour moi etc., là, on ne sait plus si on raconte ce que Jésus a fait, ou si on raconte ce que j'ai fait pour Lui – le narcissisme n'est pas loin – mais le problème reste bien là : parfois nous avons une pure approche personnelle et individuelle de la relation avec Dieu. Et comme je l’entends parfois, « Moi je ne vais pas à la messe parce que je préfère être seul dans l'église ». (C’est encore le bâtiment qui rappelle la dimension collective puisque c'est plus grand que celui qu'elle accueille). Mais ça pourrait être mieux quand même, ça pourrait être plus profond. Ça pourrait être la reconnaissance que la plénitude de la relation que Dieu veut avec l'humanité, ce n’est pas la plénitude purement de façon isolée de chacun avec nous, mais c'est que cela crée des liens entre nous et c'est ça qui constitue l'Église. Alors je pense qu'on peut demander aujourd'hui par l'intercession des Mages venus d'Orient et par l'intercession de Benoît XVI, que nous retrouvions vraiment ce sens de l'Église.