EN CHEMIN VERS CELUI QUI S'EST RÉVÉLÉ AU MONDE

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a + 5-6 ; Mt 2, 1-12
Fête de l’Épiphanie – année C (dimanche 2 janvier 2022)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Ce mystère que Dieu a fait connaître, qui était caché et qui a été connu par révélation, Dieu ne l’avait pas fait connaître aux hommes des générations passées comme Il l’a fait maintenant. Ce mystère, c’est que les païens sont associés au même héritage, au même corps, au partage de la promesse dans le Christ Jésus, associés avec le peuple d’Israël ».

Frères et sœurs, que fêtons-nous aujourd’hui ? Je le sais, nous fêtons la galette des rois, une fête très joyeuse dans laquelle les petits enfants vont sous la table pour attribuer qui prendra peut-être la fève. C’est du folklore très dérivé. En fait, nous fêtons une grande fête et surtout un grand problème : c’est la manière dont Dieu se révèle car cela ne va pas de soi. En effet, dans la mentalité des juifs de l’époque, le cœur du problème, c’était avant tout que Dieu se révélait à son peuple. Certes, les chrétiens ont vu que c’était plus difficile qu’ils ne le pensaient et que la révélation associée à Israël n’allait pas de soi. Mais ils ont eu aussi, dès le début, une perception très originale de la révélation de Dieu, à savoir que s’Il est venu dans le monde, ce n’est pas simplement pour se révéler à Israël même si Dieu était tenu par une promesse à son égard.

Dans la tradition juive, Dieu est tenu de se révéler au peuple. Mais pour les premières générations chrétiennes, c’est ce dont témoigne le passage de la lettre aux Ephésiens que nous avons lue tout à l’heure, Dieu doit se révéler au monde. Il y avait bien une tradition d’Israël qui disait que Dieu devait se révéler à tout le monde. Mais il faut avouer qu’à ce moment-là, le processus de révélation était un peu étrange. D’une part, Dieu devait se révéler à Jérusalem et ensuite toutes les nations devaient aller à Jérusalem pour vénérer le Dieu qui s’était manifesté à Israël. Comme on le dirait aujourd’hui, c’était un peu ethnocentrique. Cela ne voulait pas dire que Dieu excluait l’idée d’universalité de sa révélation mais dans la mentalité des lecteurs d’Isaïe, c’était d’abord : « Réjouis-toi Jérusalem, Dieu t’a révélé qui Il était et maintenant tout le monde va monter vers toi à ta rencontre pour reconnaître le Dieu d’Israël ». Cette intuition n’était pas fausse, il faut l’avouer. Si Israël avait accepté d’être le lieu du message de la messianité de Dieu, ce serait peut-être plus simple. C’est probablement une des grandes déceptions des premières communautés chrétiennes que de se rendre compte que Dieu s’était révélé et venait se révéler à tous et qu’en conséquence, il y avait une exigence missionnaire qui était au départ même de la communauté chrétienne.

Notre foi chrétienne n’est pas la révélation du visage de Dieu et de la réalité du salut de Dieu pour quelques privilégiés à l’intérieur d’une tradition historique et ethnique venant d’Abraham, et héritiers de toutes les promesses. Pour les chrétiens, la révélation de Dieu est pour le monde entier. Il est vrai que les premières communautés chrétiennes ont montré un élan extraordinaire. En moins de deux générations, grâce à saint Paul essentiellement, de petites communautés chrétiennes étaient implantées dans tout l’Orient du bassin méditerranéen et même déjà dans la partie occidentale. C’est pour cela que nous sommes si fiers du débarquement aux Saintes-Maries-de-la-Mer.

L’universalité du salut a vraiment été perçue dès le départ. Pour le montrer, il fallait essayer de le justifier en disant qu’il n’était pas nécessaire d’attendre que Jésus dise après sa résurrection : « Allez enseigner toutes les nations, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », comme s’Il déléguait une mission qu’Il n’avait pas remplie. Et il fallait que l’on voie qu’il y avait une première révélation de Dieu dès le moment où Jésus était né. Que ça ne paraisse pas historiquement très rigoureux importe peu. Si Jésus était bien né pour le monde entier, il fallait dès le début qu’Il fût pour le monde entier. D’ailleurs, Jésus s’est bien manifesté à plusieurs reprises devant ses auditoires pour témoigner d’une vision universaliste de sa présence au monde, allant chez les publicains et chez ceux qui ne faisaient pas partie de l’élite.

Comment montrer que Jésus était dès le départ le Messie, le Sauveur qui se manifestait à tous ? C’est précisément l’origine du récit que nous venons d’entendre. On y explique que Jésus s’étant manifesté aux bergers des environs, a eu ensuite la visite des Mages. Le problème est d’identifier ces Mages. Dans la tradition, on s’est donné beaucoup de mal pour les identifier et leur donner des noms, ceux de Melchior, Gaspard et Balthazar (au viiie siècle seulement à Cologne). Le mot « mage » ne renvoyait alors à rien de particulier ; aussi les a-t-on appelés « les Rois Mages ». Mais il ne s’agissait ni de rois, ni de princes, ni d’hommes politiques. On en parle comme venant d’Orient (les Perses et populations du Proche-Orient passant par le Croissant fertile). On imagine mal l’empereur Auguste organisant un voyage à Bethléem pour visiter l’enfant-Dieu ! Mais pourquoi des mages ?

La première réponse est que les Mages sont guidés par les étoiles car ils regardent le ciel et l’on ajoute qu’ils arrivent à Bethléem mais qu’à Jérusalem, l’astre disparaît et qu’il faut trouver un guide ; paradoxalement, c’est un roi, Hérode qui en convoquant des savants, va donner la réponse. Ainsi, pour que les Mages arrivent à la présence de Jésus à Bethléem, le processus est complexe. Les Mages seraient aussi des astrologues, très prisés à l’époque. On a choisi les Mages, des astrologues parce qu’ils occupaient une place particulière dans la culture gréco-romaine, qu’ils étaient très liés à l’Orient, regardaient les astres et savaient deviner par les astres le destin des hommes. Ils avaient le pouvoir de résoudre des problèmes de relation personnelle entre les hommes tandis que les rois ne s’occupaient que des problèmes de la cité. Les mages avaient aussi des pouvoirs d’envoûtement et de désenvoûtement – un peu les psychologues de l’époque. Ils interrogeaient les astres et savaient trouver les moyens d’aider les autres à résoudre des problèmes, à prendre les bonnes décisions et connaître les destinées.

Dans la dynamique du récit, pourquoi ce sont les Mages qui ont compris ce que Jésus devait faire ? Ils sont allés Le voir grâce à l’astrologie de l’époque et ils ont été guidés vers le Christ comme subjugués pour leur propre compte, ce qui les a conduits à la rencontre du Seigneur. Cela voulait dire que le prestige des Mages avait été orienté ce jour-là vers le Christ.

Frères et sœurs, je ne suis pas sûr que nous puissions aujourd’hui adhérer à cette conception de la magie et des Mages mais pour l’époque, c’était très éclairant. Ceux qui suivaient les astres étaient capables de deviner et de discerner le destin personnel de chacun. Et les Mages ont été ce jour-là comme poussés, dynamisés de l’intérieur pour aller à la rencontre de Jésus. C’était la meilleure garantie que l’on pouvait proposer de l’universalité du salut. Ceux qui avaient la capacité dans leur vie, dans leur métier, d’aider les autres à trouver des solutions pratiques dans le jeu complexe des relations personnelles, avaient trouvé le moyen pour eux-mêmes de rencontrer le Christ. N’encourageons pas pour autant la magie pour rencontrer le Christ ! Mais ce que l’évangéliste a su raconter, d’une façon assez extraordinaire et énigmatique, montre qu’il avait une perception de la relation personnelle tout à fait spécifique pour annoncer la découverte du Christ aux païens comme Messie Sauveur.

L’Epiphanie pour nous, c’est aussi le fait que le jeu complexe des relations que nous avons les uns avec les autres peut être un chemin pour découvrir notre destinée et notre relation personnelle avec le Christ. Mais cela ne veut pas dire qu’il faut réduire la religion à la psychologie, ce serait le pire blasphème. Cela veut dire que si l’on connaît, soi-même et les autres, notre capacité à être en relation, c’est un chemin pour essayer de découvrir la présence de Dieu.

Frères et sœurs, vous pouvez faire ce que vous voulez de cette interprétation. Personnellement, je crois qu’elle nous éclaire, qu’elle nous détache d’un savoir purement intellectuel, fortuit ou accidentel de ce qui a constitué ce récit. C’est véritablement l’idée que les Mages, avec leur souci de vivre et de découvrir ce qui constitue la relation personnelle de chacun avec son destin et avec les autres, ont été capables de découvrir Celui qui est la source, la véritable étoile en mesure de donner à chacun d’entre nous la vérité même de son être, de son avenir et de sa destinée, en lui laissant la responsabilité de sa liberté.