EPIPHANIE, FETE DU LIEN

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a + 5-6 ; Mt 2, 1-12
Épiphanie – année B (3 janvier 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, pourquoi fêtons-nous l’Épiphanie ? Oh je sais, vous allez me répondre que c’est à cause de la galette des Rois ! C'est un peu dérivé, cela vient d’un rite de répartition des boissons à table, c’est tout dire ! Cela n'a rien à voir avec la fête que nous célébrons. C’est le rite qui consiste à désigner le roi de la table qui imposait à chaque convive le fait de boire tant de coupes. Très relevé comme manière de fêter les Rois !

En fait, pourquoi fêtons-nous l’Épiphanie ? Il faut d'abord comprendre qu’il y a deux traditions pour fêter la naissance de Jésus. La première est celle qui nous est la plus chère – on peut l’appeler la tradition occidentale parce que c'est vraiment en Occident que cette fête s'est le plus développée –, c'est la fête de Noël. Tandis que l'autre fête, celle de l’Épiphanie, est pour ainsi dire la fête de Noël des Orientaux. C'est déjà un peu bizarre mais la liturgie a une histoire, le peuple de Dieu a une histoire, la prière des hommes a une histoire. Là, nous la prenons sur le fait, sur le vif.

Pour nous les croyants de tradition occidentale – romaine si vous voulez –, ce qui est le plus important c'est : « Le Verbe s'est fait chair ». C’est ce qui reste d'ailleurs aujourd'hui dans toutes les traditions, c'est le moment où un enfant apparaît dans le monde avec un corps, avec déjà tout un ensemble de réactions, de sentiments, de gestes, tout ce qui constitue notre humanité, à la base, les fonctions fondamentales : crier, pleurer, remplir ses couches, etc. Ça, c'est la fête de Noël. Dieu est entré dans notre chair. On aurait pu se dire que cela suffisait. Eh bien non ! Les Orientaux, les Grecs surtout mais également toutes les Églises d’Orient, considèrent que le plus important n'est pas de fêter le moment d’entrer dans l'existence charnelle, corporelle d’un homme, d’un petit d’homme, mais que c'est autre chose, que faute de mieux ils l'ont appelée "manifestation". Vous allez me dire que ça, c'est bien les Grecs, les héritiers de Platon, des intellectuels qui veulent comprendre des tas de choses que nous ne comprenons pas. Vous allez voir que c'est tout simple et que c'est même votre vie quotidienne.

Qu’est-ce que la manifestation ? C'est le fait que dès qu’un enfant naît – c’est la différence avec sa vie intra-utérine où il ne discute qu’avec sa mère – se met en route tout un appareil de plus que de communication, de communion avec les autres. On ne s'en souvient pas mais c'est le fait qu'au moment même où on a son existence quasi autonome, un corps avec toutes ses fonctions normales, on découvre en même temps tout le jeu de relation qui peut être de la dépendance et qui deviendra, souhaitons-le, de l'initiative. On découvre tout un jeu de relations avec les autres, avec ce qu'ils sont, avec ce qu'ils nous apportent. C'est notre vie et elle comprend les deux aspects. Il faut à la fois entretenir la dimension corporelle, physique, physiologique de notre être – ça, généralement, on en prend bien soin – et d'autre part, il faut développer tout le tissu relationnel qui va faire partie de notre humanité. Car ne nous faisons pas d’illusions, on n'attend pas Jules Ferry et l'école primaire pour acquérir sa personnalité. En fait, dès les premiers moments de sa vie, les premières caresses, les premiers sourires, les premiers petits cris, tout cela constitue petit à petit la personnalité de l’enfant. La vie de chacun d'entre nous est tissée de tout cet ensemble de relations, de gestes, etc. C'est cela qui fait la vie quotidienne et, espérons-le quand-même, le charme d’une famille même si de temps en temps les enfants sont pénibles et crient trop fort. Mais c'est un détail.

Nous sommes chacun d'entre nous non seulement nés physiologiquement dans un corps mais en même temps mis au monde pour construire tout ce tissu de relations qui va nous constituer. On peut appeler cela l'Épiphanie, c'est-à-dire ce long processus qui va d'ailleurs durer toute la vie, parce que même quand on a quatre-vingts ans, on peut apprendre quelque chose des autres. C'est même un signe de vitalité et de jeunesse. C'est cela qui constitue l'Épiphanie, c'est-à-dire que chacun d'entre nous, dans chaque moment de sa vie, est appelé à tisser des relations, des rencontres, des partages, des moments de reconnaissance, des moments de merci, des moments de joie, des moments de peine, de condoléances, de tout ce qui constitue la vie.

C'est cela qu’a voulu montrer l'évangéliste Matthieu dans ce récit des Rois mages. À partir du moment où le Christ est venu sur terre, Il a Lui-même engagé ce mouvement d'attirance et comme de magnétisme de la société humaine, dans ce qu'elle a de plus varié, pour pouvoir construire Lui-même, et sa personne humaine dans les relations qu’Il va avoir avec tous, et en même temps construire une relation nouvelle dans le cœur des hommes. Cette construction mutuelle dans laquelle le Fils, par son attirance, attire, met en jeu la vie des autres, les mages, les bergers, sa mère, Joseph, dans ce même mouvement où Il met en œuvre tout cela comme liens avec Lui, Lui se lie avec nous. Au fond, l'Épiphanie est la fête du lien : quand Dieu se propose à l’homme, Il ne chôme pas, Il n’attend pas, dès le premier moment, Il crée ce mouvement d’échange, d’attirance, de reconnaissance, de construction de son être humain à travers la présence et la rencontre de tout le monde qui va graviter autour de Lui.

Ce petit épisode des Rois Mages – « De bon matin, j'ai rencontré le train de trois grands Rois qui partaient en voyage ... » avec les chameaux et tout le reste, je pense que nous avons là un petit peu la grandeur et le sens du rythme provençal mais il n’y avait peut-être pas un troupeau de chameaux de trois cents individus ! –, c'est l'idée profonde qu'à partir du moment où Dieu est parmi nous sur la terre, Il n'a qu'une envie, c’est de construire ce lien avec tous les hommes. Et c'est pour cela que ce sont des païens qui viennent. Les mages sont d'une autre religion, ce sont des semi-mathématiciens, physiciens, astrophysiciens et peut-être aussi des savants et poètes. On peut mettre tout ce que l'on veut derrière le mot "mage". Ce sont ceux qui à travers tous les éléments qui caractérisent leur vie se sentent comme portés, attirés et conduits vers la rencontre de Dieu. Et c'est là où c'est très intéressant, c’est qu'apparemment les personnages les plus importants sont les mages qui se déplacent. Or en réalité, c'est l'échange des deux. C'est Dieu qui vient à la rencontre des hommes et qui immédiatement met les hommes en jeu, en déplacement vers Lui, pour que ces hommes découvrent, dans la rencontre du Fils de Dieu, quelque chose de mystérieux qu'ils cherchaient, qu’ils n'avaient pas découvert et que petit à petit ils vont découvrir dans leur vie.

Frères et sœurs, aujourd’hui nous sommes peut-être plus conscients que jamais que l’éducation est un élément fondamental de l’existence des sociétés et des familles. Or, si on y pense, qu’est-ce qui fait la valeur et l’intérêt de l’éducation ? C’est l’épiphanie d’un enfant. La fête de l’Épiphanie devrait être la fête des enfants, ce processus lent et mystérieux qui commence dès le début et qui ne finira pas. Et grâce à Dieu, nous gardons encore en nous une certaine part de l’enfant que nous avons reçue à la naissance, quand on n’a pas tout bousillé. C’est cela la fête de l’Épiphanie, ce processus qui se met en jeu à travers la figure des mages, des bergers et des grand prêtres que Jésus rencontrera au Temple, c’est ce dévoilement réciproque de Dieu aux hommes et des hommes qui, découvrant la présence de Dieu, découvrent une nouvelle manière d’être.