LES VOEUX DE BERNANOS
Nb 6, 22-27 ; Ga 4, 4-7 ; Lc 2, 15-21
Solennité de sainte Marie Mère de Dieu – année C (mercredi 1er janvier 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Habituellement, je prêche sur l'évangile ; il y a beaucoup de motifs pour prêcher sur l'évangile aujourd'hui, puisque c'est à la fois la fête de la Vierge Marie comme mère de Dieu (son plus grand titre), c'est aussi la fête de la circoncision du Christ et encore celle de la paix. À travers toutes ces fêtes, toute une dimension religieuse de notre existence est ainsi évoquée. Mais il se trouve aussi que c'est la fête du début de l'année civile et donc, c'est rare que je fasse cette exception, je vais demander à un laïc de prêcher aujourd'hui. Rassurez-vous, il est mort depuis longtemps. Donc je ne déroge pas directement aux conventions de la préface du Missel Romain.
Ainsi, je vais vous lire un texte qui a quatre-vingts ans. Il a été écrit en 1945 par un laïc que beaucoup d'entre vous connaissent : c'est Georges Bernanos. Comme beaucoup de textes de Bernanos, celui-ci n'a pas pris une ride. C'est une occasion merveilleuse de formuler des vœux par la bouche de Georges Bernanos, que je fais miens pour nous tous. Seulement méfiez-vous, parce qu’on prétend souvent que les curés sont incompréhensibles, et vous verrez que certains laïcs, notamment Bernanos, ne sont pas toujours absolument lumineux dans leur expression. Mais ça fait réfléchir, et je crois que c'est très bien ainsi.
Je vous lis donc cette page de Bernanos extraite d'un texte que je trouve personnellement merveilleux. C'est intitulé : La France contre les robots. Il est important et même essentiel de lire, relire sans arrêt La France contre les robots au moment où on vient de faire la promotion ébahie, éblouie et estourbie de l'"intelligence artificielle", comme si on avait enfin combiné complètement la robotisation avec l'intelligence. Ce n’est pas nécessairement une grande victoire. Vous allez le voir. Voilà ce qu'il dit en 1945 ; il veut parler de l'espérance et par les temps qui courent, on ne peut pas mieux faire.
« Qui n’a pas vu la route, à l’aube entre deux rangées d’arbres, toute fraîche, toute vivante, ne sait pas ce que c’est que l’espérance ». Expérience maintenant devenue complètement banalisée puisque la voiture est devenue l'objet numéro un de la production et de la sollicitude de tous les humains. « L’espérance est une détermination héroïque de l’âme », c’est un peu l’inverse de Péguy, « et sa plus haute forme est le désespoir surmonté. » Je ne sais pas si ça vous inspire. « On croit qu’il est facile d’espérer. Mais n’espèrent que ceux qui ont eu le courage de désespérer des illusions et des mensonges où ils trouvaient une sécurité qu’ils prennent faussement pour de l’espérance ». Il ne faut pas se tromper de porte. « L’espérance est un risque à courir, c’est même le risque des risques. L’espérance est la plus grande et la plus difficile victoire qu’un homme puisse remporter sur son âme. On ne va jusqu’à l’espérance qu’à travers la vérité » (retenez-le, c’est complètement oublié aujourd’hui) « au prix de grands efforts. Pour rencontrer l’espérance, il faut être allé au-delà du désespoir. Quand on va jusqu’au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore. Le démon de notre cœur s’appelle "À quoi bon !" L’enfer, c’est de ne plus aimer. Les optimistes sont des imbéciles heureux, quant aux pessimistes, ce sont des imbéciles malheureux. On ne saurait expliquer les êtres par leurs vices, mais au contraire par ce qu’ils ont gardé d’intact, de pur, par ce qui reste en eux de l’enfance, si profond qu’il faille chercher. Qui ne défend la liberté de penser que pour soi-même est déjà disposé à la trahir.
Si l’homme ne pouvait se réaliser qu’en Dieu ? Si l’opération délicate de l’amputer de sa part divine – ou du moins d’atrophier systématiquement cette part jusqu’à ce qu’elle tombe desséchée comme un organe où le sang ne circule plus – aboutissait à faire de lui un animal féroce ? Ou pis peut-être, une bête à jamais domestiquée ? Il n’y a qu’un sûr moyen de connaître, c’est d’aimer.
Le grand malheur de cette société moderne » (il faut dire qu’il n’était pas progressiste) « sa malédiction, c’est qu’elle s’organise visiblement pour se passer d’espérance comme d’amour ; elle s’imagine y suppléer par la technique, elle attend que ses économistes et ses législateurs lui apportent la double formule d’une justice sans amour et d’une sécurité sans espérance. »
Je souhaite de tout mon cœur à chacun d'entre nous que nous fassions mentir les prophéties de Bernanos.