L'IRRUPTION DU SALUT AU SEIN DE L'HUMANITÉ

Nb 6, 22-27 ; Ga 4, 4-7 ; Lc 2, 15-21
Solennité de Sainte Marie, Mère de Dieu – année B (1er janvier 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, nous croyons toujours que les grandes questions de la révolution féministe ne datent que d’un demi-siècle ou d’un siècle, en réalité, c’est un problème beaucoup plus profond qui a été abordé d’abord par le christianisme.

En effet dans la plupart des traditions méditerranéennes, le fait que ce soit l’homme (vir) qui donne la vie paraît une évidence, et par conséquent je me permets de citer le frère Jean-Philippe qui avait une expression tout à fait colorée pour signifier le rôle de la femme dans l’Antiquité au moment de la conception : « C’est comme l’armoire chauffante ». Ce n’est pas très honorable mais ce n’est pas loin de la vérité de ce qu’ils pensaient. Pendant très longtemps donc, les sociétés ont considéré que le rôle de la femme était simplement de conserver la semence de l’homme pour qu’elle s’épanouisse et grandisse et elle n’avait aucun rôle positif, aucun apport personnel.

Quand on posait la question de cette façon-là, ça devenait difficile de dire que la spécificité de Marie était simplement d’être Mère de Dieu. Elle avait quand même donné vie et chair humaine à son Fils par l’action de l’Esprit Saint. Il fallait que le Fils participe de l’humanité et le lien c’était sa Mère. Petit à petit, cette question a commencé à se faire jour dans les milieux chrétiens et je pense qu’un des aspects du culte marial n’est pas, comme on le croit habituellement, une sorte de dévotion compensatrice dans l’émotivité, ce qui n’est pas négligeable, mais ce n’est pas cela : quand on dit qu’elle est vraiment Mère de Dieu, cela veut dire que la fécondité féminine a une place, évidemment, que l’on n’avait pas encore définie car on n’avait pas encore étudié les lois de Mendel ni tout le problème des chromosomes tels qu’ils apparaissent aujourd’hui, montrant que la conception d’un enfant résulte des deux partenaires, l’homme et la femme. Ce qui d’ailleurs met plus encore en évidence le mystère de la fécondité de la Vierge Marie parce que Dieu a voulu que son Fils devienne homme, Il a eu le rôle de l’initiative de la rendre féconde mais sur la base d’une fécondité qui existait au préalable, la fécondité humaine d’une jeune femme en Israël.

Par conséquent, cette manière de voir les choses a posé beaucoup de problèmes parce qu’on s’est aperçu que pour comprendre l’action de Dieu, il y avait toujours deux facteurs : le facteur initiative et en général c’est Dieu créé, Dieu donne la vie, Dieu transmet la vie, et puis un facteur réceptif, non pas passif, mais réceptif au sens où il est apte à donner et transmettre tout ce que l’initiative de Dieu veut donner. Par conséquent, il fallait reconnaître et essayer d’apprécier le sens même du rôle de la Vierge Marie. C’est d’ailleurs pour cela que dès le concile d’Éphèse en 431, on a choisi le titre comme mot d’ordre de ce concile pour désigner vraiment l’Incarnation : « Elle est vraiment Mère de Dieu ». Pour souligner l’Incarnation du Fils dans la condition humaine, on a souligné le rôle maternel positif de Marie qui transmet sa chair et son sang à travers le fait de sa fécondité.

 De là à ce qu’on se demande si ce n’est pas toujours comme ça pour tout ce qui est germination de la grâce au cœur du monde ! C’est ce qui a donné l’idée que quand Dieu convertit l’homme, quand Il lui donne la grâce, Dieu est bien le donateur et l’initiateur, mais il faut bien qu’il y ait une réalité qui soit là pour accueillir et féconder cette initiative de Dieu. Cela a été une véritable révolution dans la compréhension de l’Église, compréhension qui n’est pas encore tout à fait au point, mais contrairement à ce que pensent certains, s’il y a un immense progrès du concile Vatican II qui est une nouveauté absolument incomparable, c’est le fait d’avoir dit que le rôle de l’Église était comparable à celui de la maternité de Marie dans la génération du Fils de Dieu au cœur de l’humanité. De là vient le parallèle entre les deux choses, à la fois dans la conception de Celui qui est la tête du corps, le Christ, c’est effectivement Dieu qui, par la puissance de l’Esprit Saint rend féconde Marie, mais c’est parce qu’Il rend féconde une personne de notre condition humaine. De la même façon, on a dit que c’était pareil pour l’Église : quand on célèbre les baptêmes, on dit que l’Église est un sein maternel. On ne dit pas que c’est le pape – certains papes auraient peut-être voulu qu’on trouve une formule parallèle mais ça n’a jamais marché. C’est Dieu qui féconde l’humanité par le mystère de l’Église et c’est pour cela que le parallélisme entre l’Église et la Vierge Marie est devenu le mot d’ordre du concile Vatican II puisque la constitution sur l’Église, qu’on appelle « Lumen gentium » – elle n’est d’ailleurs pas l’Église, c’est le Christ qui est « lumière des nations » – se termine par la conclusion qu’il faut un chapitre sur la Vierge Marie. Après avoir dit ce qu’est l’Église, on va dire que tout ce qu’on dit singulièrement de Marie peut être dit de toute l’Église, et tout ce qu’on dit de toute l’Église peut être dit au singulier de la Vierge Marie.

Cela devrait décaper certaines formes de dévotion mariale un peu compensatoires. Or, ce n’est pas de la compensation : de même que le Christ est né de la Vierge Marie par la participation humaine de sa condition féminine, de même chacun d’entre nous naît de l’Église qui est une femme. C’est pour ça que le 15 août, on lit le texte par excellence de cette fête : « Je vis dans le ciel une femme revêtue du soleil ». C’est donc une déclaration plus que féministe : habituellement on ne porte pas toujours les femmes au ciel mais là l’Apocalypse ne s’est pas gênée. C’est une réflexion extrêmement importante que l’Église a dû entreprendre à partir du sens même de l’Incarnation.

Contrairement à ce que représente ce très beau tableau de Fra Angelico où on voit un petit oiseau descendu du ciel et qui prend la direction du sein de la Vierge Marie pendant que l’Ange annonce les paroles de l’Incarnation, ce n’est pas Jésus qui descend directement. Jésus reçoit son humanité de la Vierge Marie et c’est pour ça qu’un Père de l’Église a dit : « De Dieu à Marie, le Verbe, de Marie à nous, le Verbe incarné ». Il veut dire que même si l’humanité et la fécondité de Marie sont purs dons de grâce – c’est pour ça d’ailleurs qu’elle est comblée de grâce – en réalité elle a son rôle propre. On a essayé de dire que c’était le « oui » de Marie, son l’humanité qui avait contribué à la naissance du Christ. C’est effectivement son « oui », mais pas uniquement, ce serait un peu réducteur : c’est le « oui » de toute la personne, cœur, corps et esprit.

 C’est cela que nous fêtons aujourd’hui, nous fêtons véritablement l’humanité de Marie comme le moyen de grâce déjà donnée, et c’est pour cela aussi qu’il y a tout ce mystère de l’Immaculée conception : cette humanité qui devait contribuer réellement, presque matériellement, concrètement en tout cas, au mystère de la naissance du Christ, était déjà préparée pour accomplir sa tâche au mieux.

Frères et sœurs, ça veut dire qu’aujourd’hui quand on fête le mystère de la maternité de Marie, on ne fête pas simplement une sorte d’exaltation de Marie comme personnage extraordinaire, céleste, divin. C’est sûr qu’elle est extraordinaire et c’est sûr qu’elle est unique, non pas parce qu’elle descend du ciel, elle n’en descend pas, elle est de la terre, et c’est parce qu’elle est bien de la terre et dans ce qu’elle a de plus charnel et de plus enraciné dans notre condition humaine, c'est-à-dire sa condition féminine que le Verbe prendra chair parmi nous d’une façon réelle et non pas comme dans certains récits anciens qui voudraient que la Vierge Marie ait conçu sans s’en apercevoir.

Frères et sœurs, c’est ce réalisme même de la foi et c’est pour cela que je trouve que, passée l’admiration que nous éprouvons tous pour ces dames, passé ce cap, ça nous donne le sens même de l’Incarnation, car l’Incarnation n’est pas un acte par lequel le Christ dit : « J’arrive et Je surprends tout le monde parce que Je n’ai besoin de rien », mais en fait Il n’a pas besoin de rien : quand on dit la fameuse formule « Dieu a besoin des hommes », il faut bien voir que la première fois qu’Il a eu besoin de l’homme c’était de la féminité, de la fécondité de la Vierge Marie.

Alors, frères et sœurs, cela veut dire que nous aussi devons avoir un sens incarné de la foi et de la vie chrétienne : si nous croyons simplement que la foi est une sorte de message idéologique qui se diffuse par les moyens les plus subtils et les plus immatériels, nous commençons à dévier dangereusement dans la manière même dont nous concevons la transmission même du salut. L’œuvre du salut de Dieu telle qu’elle nous saisit au moment de notre baptême par notre mère l’Église, en étant plongés dans la piscine baptismale, c’est le fait que Dieu, à ce moment-là, s’empare de cette humanité que nous sommes d’une façon beaucoup plus radicale, car nous ne sommes pas capables d’être parfaits dans notre humanité, nous sommes une humanité blessée, une humanité pécheresse, mais cela n’empêche que c’est quand même le processus par lequel Dieu, se servant de la réalité concrète de la pauvreté de notre humanité, fait que nous devenions fils de Dieu par adoption, comme le Fils unique est devenu le Fils incarné par le passage dans le sein, dans la chair de la Vierge Marie.

 Ce que l’on peut se souhaiter à l’occasion de cette fête de la Vierge Marie Mère de Dieu, Mère de l’Église, c’est que nous puissions manifester et reconnaître le réalisme de la foi, c'est-à-dire que Dieu veut nous faire comprendre que l’irruption du salut ne vient pas d’en haut en planant sur nos têtes mais vient en nous, en nous saisissant tout entiers pour être de véritables serviteurs et témoins du salut de Dieu : c’est ce qu’on peut se souhaiter de plus beau et de plus profond en ce jour de la fête de Marie Mère de Dieu et du début de cette nouvelle année.