UN DIEU VRAI, NÉ DE MARIE
Nb 6, 22-27 ; Ga 4, 4-7 ; Lc 2, 15-21
Sainte Marie, Mère de Dieu – année A (1er janvier 2023)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœur, c'est la coutume que le 1er janvier, même si c’est actuellement une fête purement civile, nous échangions des vœux, et que nous essayions de tourner notre regard vers un avenir assez proche, c'est-à-dire « l’an que vèn », comme on dit par ici. Il s’agit simplement de nous tourner vers un avenir terriblement conditionné par ce que nous avons vécu et je crois qu’on nous a mis – c'est le cas de le dire – au courant des éventuelles coupures d'électricité et de tous les malheurs qui peuvent arriver cette année. Un homme averti en vaut deux mais en même temps, c'est pour essayer de trouver ce qui va faire le cœur même d'une année, parce qu'en réalité nous comptons les années les unes après les autres, selon les révolutions de la Terre autour du soleil. Et nous avons envie que cette petite tranche de vie soit la plus belle et la plus heureuse possible, c'est pour cela qu'on se dit : « Bonne et heureuse année ».
Pourtant aujourd'hui, je vais parler de tout autre chose, de ce qui est peut-être en train de menacer de la façon la plus radicale, non seulement les chrétiens, mais peut-être l'humanité tout entière. Vous pensez à Vladimir Poutine, mais ce n’est peut-être pas le pire. En effet, que s’est-il passé ces dernières années, et qui est en train d'éclore actuellement de façon presque impudique ? C’est le problème de la foi et de la vérité. D'abord, on n’en parle pas. Parler de vérité aujourd'hui, c'est se présenter comme une sorte de monstre, de conservatisme philosophique : c'est horrible de parler de la vérité, qui peut prétendre avoir la vérité ? Ce n'est même pas la peine d'essayer d'en parler parce que c'est quasiment banni et si on en parle, ça veut dire qu'on condamne les autres et que nous sommes les seuls à la posséder.
C'est pourtant le vrai problème actuel et je voudrais expliquer pourquoi. En réalité, il s'est passé depuis pas mal de temps, au moins deux siècles, un phénomène qui aboutit aujourd'hui à une espèce de mode intellectuelle, si tant est qu'il y a de l'intelligence là-dedans, qui s'appelle le wokisme. Nous sommes passés progressivement d'une conception de la religion dans laquelle elle faisait le lien entre les hommes, à une conception dans laquelle la religion est en train de faire la séparation, la division entre les humains. Si on devait recenser toutes les variantes incroyables dans la manière de présenter la vie des hommes, les religions, les démarches religieuses individuelles etc., nous serions stupéfaits. En effet, Dieu est devenu « ce que je veux ». Et c'est sans doute un des problèmes les plus aigus actuellement de penser, de réaliser qu’aujourd’hui on pense la réalité de la religion ou de la foi – parce qu’elle peut se vivre selon les deux modalités –, uniquement sur le modèle de ce que moi-même je peux comprendre, admettre, être d'accord avec ceci ou cela. Et ça me suffit.
Autrement dit, à force d'être critique – ce qui en soi est une bonne chose, ne pas avaler n'importe quelle proposition –, nous en sommes devenus si peu critiques sur nous-mêmes que nous pensons que ce que nous croyons, ce que nous considérons comme vraisemblable, acceptable du point de vue religieux, c'est nous qui l'avons, et que pour essayer de vivre ensemble de façon à peu près correcte, on admet cela pour chacun. Si bien qu’on assiste à une explosion de différentes conceptions de la religion. Ça peut devenir à certains moments n'importe quoi. Ce n'est pas uniquement du côté des religions, païennes ou naturelles, tout ce que vous voudrez, mais même à l'intérieur de l'Église, c'est de plus en plus surprenant pour une raison très simple : nous ne croyons plus tellement au Dieu qui est vrai. Si vous demandez à quelqu'un ce qu’il pense de Dieu, quelle est sa principale qualité, s’il est plutôt du côté de la religion à poigne, il dira qu’Il est tout puissant. Réflexe encore très répandu chez les catholiques, Il est tout puissant, donc Il manipule tout, Il domine tout et Il organise tout. C'est la toute-puissance de Dieu. Évidemment, comme dans le Credo, « je crois en Dieu, le Père tout-puissant », c'est parfait, on a la sécurité voulue quoi qu'il arrive, le Tout-puissant va s'occuper de tout et Il s'occupe de tout.
Ensuite, pour les plus évolués qui ont lu Vatican II, qui ont un certain nombre d'éléments compassionnels dans leur existence pour avoir été témoins de la souffrance des autres, c'est le Dieu amour. Là, le Dieu amour, ça devient un peu la liquéfaction totale de l'affectivité pour penser Dieu. On ne peut plus même Le penser, Il est le Dieu amour, Il nous aime et nous tombons en pâmoison devant cet amour qui dévale sur nous, qui nous engloutit et nous emporte. Il n’y a plus besoin de penser. Il nous aime. Pas de problème.
Après, il y a le Dieu qui choisit les uns et rejette les autres, le Dieu qui fait telle chose pour gouverner le monde et qui ne fait pas telle autre, le Dieu qui s'occupe du cosmos, et le Dieu qui s'occupe simplement de mes petites affaires domestiques. Il y a le Dieu qui trouve ma place quand je dois me garer au parking et que tout est surpeuplé, il y a des bons dieux pour tout le monde. C'est incroyable comme petit à petit, la vision des choses, de la réalité religieuse – chrétienne ou non d'ailleurs – est devenue tellement étroite, ou plus exactement tellement inconsistante, que dire que Dieu est vrai, ça paraît presque incongru. C'est même étonnant. Pourquoi ajouterait-on la vérité à ce Dieu-là puisque de toute façon, tel que je L'ai imaginé, Il me suffit. Donc je ne vais pas chercher au-delà.
Frères et sœurs, je crois que vous avez saisi à travers ces quelques exemples, ce qu’est l'enjeu véritable de l'avenir de notre humanité. Si notre humanité ne croit pas vraiment à un Dieu qui est vrai, cela peut devenir absolument dramatique. Car à ce moment-là, on peut faire une idole de n'importe quoi, y compris le déclin, l'anéantissement, l'inconsistance même de la pensée. C'est cela sans doute ce qui, nous, vieux Européens, nous choque dans les attitudes woke qui viennent des États-Unis : ce n'est pas possible de penser des choses aussi bêtes. Ce n’est pas possible et pourtant c’est réel ; c'est sans doute faux, c'est idiot, ça ne tient pas debout, mais cela n'empêche que c'est là. Et ça semble s'imposer comme une chose où, à partir du moment où vous en avez la conviction, ce n'est même plus la peine de le démontrer. Trouvez la vôtre ! Voici mes convictions religieuses. Voici mon invention de Dieu. Inventez le vôtre ! Et c'est devenu dans un certain nombre de couches de la société, n'importe quoi.
Or, et il n’y a pas besoin de lire Benoît XVI pour le découvrir, s’il y en a un qui s'est battu pour essayer de promouvoir une attitude religieuse qui soit fondée sur la vérité de Dieu et la vérité de l'homme, c'est bien lui ! C’est pour cela que les médias l'abordaient avec des pincettes et trouvaient qu'en général il était trop conservateur. Je vous laisse penser les conséquences qu'on peut en tirer.
Mais en réalité, ou bien Dieu est vrai, ou bien c'est n'importe quoi. Alors, vous allez dire que le Frère Daniel, ça y est, son séjour à l'hôpital ne lui vaut rien du tout, il est tombé dans une espèce de dogmatisme absolument impitoyable et vengeur. Rassurez-vous, ce n'est pas du tout ce que je veux dire, mais c’est que Dieu, ce qu'Il est pour nous les chrétiens, c'est qu'Il nous a manifesté la vérité de ce qu'Il est. C'est pour cela que nous disons que nous sommes une religion révélée et plus encore que révélée, aussi bien dans la tradition juive que dans la tradition chrétienne exclusivement, cette réalité de Dieu et cette révélation de Dieu, c'est Lui-même qui l’a prise en cause et qui l’a prise en charge. Dieu a voulu Lui-même venir nous dire qui Il est. C'est ce que nous fêtons à Noël et c'est la grande difficulté à admettre : admettre que Dieu le Créateur puisse entrer dans le monde créé, c'est un défi que pratiquement toutes les autres religions ne peuvent pas admettre.
Nous croyons que Dieu a voulu venir dire la vérité de ce qu'Il est en étant vraiment homme. Et c'est cela que nous disons aujourd'hui : quand nous disons que Marie est mère de Dieu, elle est vraiment mère de Dieu parce qu’elle est vraiment mère de cet homme qui est Jésus-Christ. Et si on perd cela, on peut devenir n'importe quoi et la foi peut devenir n'importe quoi. C'est ça le défi actuel du christianisme, de la foi chrétienne, de la tradition et de la vie de l'Église : Dieu en vérité, un vrai Dieu, un Dieu vrai. Pourquoi est-Il vrai ? Parce qu'Il s'est manifesté comme Il a voulu, dire qui Il était, manifester qui Il était et pas simplement par des mots, des paroles, des discours ou des agencements de raisonnement théologique. Par sa chair. Le Verbe, c’est-à-dire Dieu en tant qu'Il parle, en tant qu'Il dit qui Il est, Il le dit par sa chair.
Dieu nous a parlé aussi réellement que nous-mêmes lorsque, par notre chair, notre cœur, notre corps, notre intelligence, nous disons qui nous sommes. Cela, évidemment, c'est quelque chose qui mérite toute notre attention et tout notre respect. C'est plus facile d'avoir un Dieu qui envoie de là-haut des messages Internet, un Dieu de la "com", un Dieu qui dit : « Je suis comme ci et puis demain je serai comme ça, et puis après-demain, comme cela ». Précisément, ce n’est pas un Dieu qui se manifeste par des mots d'abord, mais par sa chair, par sa condition humaine. Il n'a donc qu'un moyen de nous faire connaître qui Il est en vérité, c'est de venir parmi nous, un homme en vérité. Et c'est la seule garantie de notre foi.
Notre foi n'est pas une théorie ou une idéologie supplémentaire, ni une certaine manière d'envisager les choses en disant que ceci est acceptable, cela ne l’est pas, je peux croire ceci et pas cela… Il est là. Quand vous êtes devant quelqu'un, vous ne pouvez pas lui dire qu’en fonction de son apparence, vous ne pouvez pas croire en ce qu’il est. Non, Il n'a pas dit l'apparence qu'Il était. Il a vraiment été vrai Dieu et vrai homme parmi nous. Alors pourquoi ne l'a-t-Il pas mieux montré ? C'est qu'Il a jugé que c'était la meilleure manière de se manifester et aujourd'hui encore, nous formons une Église, cette communauté capable de dire en vérité ce que Dieu a été en vérité. C'est pour ça que Dieu nous a donné l'Esprit Saint, pour nous permettre de confesser la vérité du Fils venu dans notre chair.
Frères et sœurs, nous sommes loin du Père Noël et des guirlandes dans les rues. Cela n'a plus rien à voir. Il a bien fallu séculariser les choses puisque maintenant, il faut que tout soit sécularisé mais sur le fond du problème, rien n'a changé. Si Dieu doit se manifester en vérité, c'est comme cela qu'Il peut le faire. Et nous avons la responsabilité de manifester avant tout que Dieu est vérité, non pas pour contraindre, car ce serait le dernier piège dans lequel on pourrait tomber. Il faut bien avouer qu'à certains moments dans l'histoire de l'Église, on n'a pas vu très clair là-dessus. Ce n’est pas parce que Dieu s'est manifesté en vérité que nous possédons cette vérité. Nous sommes des récepteurs comme tout le monde, quand on est en face d'un frère et qu'on lui annonce que Dieu est vrai, nous ne lui disons pas : « J'ai la vérité, toi tu ne l'as pas », mais : « Je suis au service de la vérité, de Dieu, du Dieu vrai et je t'annonce que toi aussi, si tu le veux, tu peux être au service de la vérité ». Quand Dieu se dévoile en vérité, Il ne peut pas se déployer en anéantissant notre liberté de consentement qui s'appelle la foi. C'est pour cela que chez les chrétiens, le mot foi ne signifie pas soumission, si vous voyez ce que je veux dire. Le mot foi signifie la reconnaissance du don de la présence.
Frères et sœurs, c'est ce que nous fêtons aujourd'hui. En fêtant la Vierge Marie, nous fêtons la première qui a reconnu la vérité de la présence de Dieu et elle était bien placée pour le savoir puisqu'elle a donné elle-même de sa fécondité féminine pour que le Verbe se fasse chair. Mais c'est vrai que de ce point de vue-là, nous sommes mis au pied du mur. Le grand défi est que l'Église puisse en réalité, en vérité, considérer et confesser le vrai Dieu, parce qu’Il nous est pas apparu et s’est manifesté dans un homme véritable Jésus Christ, le Fils de Dieu, né de la Vierge Marie.