LES VŒUX DE DIEU

Nb 6, 22-27 ; Ga 4, 4-7 ; Lc 2, 15-21
Solennité de Sainte Marie Mère de Dieu – année C (samedi 1er janvier 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, voilà une coïncidence qui devrait nous faire beaucoup réfléchir : le jour où dans le calendrier de l’année civile nous échangeons des vœux, ce qui est bien légitime, d’accueillir le temps qui va venir avec confiance, avec foi, avec tout ce qui constitue la richesse et la beauté de l’expérience humaine, ce jour est en même temps celui où nous fêtons Marie comme Mère de Dieu. C’est son titre. Contrairement à ce qu’a voulu Napoléon, la principale fête de la Vierge Marie n’est pas l’Assomption (désolé pour Napoléon dont la date de naissance coïncidait avec cette fête), mais c’est bien le fait que Marie est mère de Dieu, c'est-à-dire l’annonce de l’Incarnation du Seigneur.

Or la coïncidence des ces deux calendriers, liturgique et civil, est riche d’enseignements parce que quand nous fêtons Marie Mère de Dieu, nous touchons le cœur de la foi chrétienne, nous touchons le cœur de la vie humaine, de la création. C’est en réalité la rencontre et l’assomption de la vie humaine, créée par la vie nouvelle introduite par le Christ dans son Incarnation.

Quelques mots d’explication : en fait, qu’est-ce qui a fasciné dès le début, dès les premiers siècles de l’Eglise, dans l’histoire de la Vierge Marie ? Contrairement à ce qu’on pense, ce n’est pas le personnage affectif et maternel qui a depuis remporté une importance décisive. La personne de Marie n’est pas perçue comme la maman un peu naïve, consolatrice… Ce n’est certes pas exclu, mais là n’est pas l’essentiel. Les anciens étaient d’ailleurs très peu sensibles à cet aspect affectif de l’amour maternel. Pour eux, il fallait que les enfants sortent du gynécée et vivent leur vie avec les adultes masculins. Mais ce qui les a touchés à l’encontre de leur sensibilité, c’était que quand Dieu avait voulu entrer dans la vie du monde, Il était passé par la chair, la féminité d’une femme, la Vierge Marie. Déjà dans le monde ancien et même dans les religions non-révélées autres que le judaïsme, on avait toujours été hanté par une question qui ne nous empêche plus aujourd’hui de dormir : comment le dieu, la divinité, peut entrer dans ce monde ? En effet, la conception que les hommes se faisaient de la vie était qu’il y avait une vie ici-bas avec ses lois et ses contingences, et un autre monde, qu’on appelait l’au-delà, dans lequel Dieu gouvernait tout. L’originalité de la foi juive est de s’être dit que si Dieu gouverne tout, si Dieu est maître d’une histoire, l’histoire des hommes, comment fait-Il non pas pour la diriger de l’extérieur, mais pour l’assumer de l’intérieur ? Toute la foi chrétienne est là.

En général, on se représentait Dieu, et beaucoup de chrétiens hélas se représentent encore les choses ainsi, comme une sorte d’extériorité, un pouvoir, le Tout-Puissant, celui qui domine, qui guide, qui goupille tout. En réalité, à cette époque-là, la vraie question était de savoir, dans la mesure où Il dirigeait tout, s’Il était capable de diriger de l’extérieur, (la puissance de Dieu, celui qui fait des prodiges, des miracles, qui dirige le monde), ou bien s’Il était capable d’entrer à l’intérieur de ce monde, de l’épouser, pour lui donner une orientation non plus de l’extérieur, mais de l’intérieur. Je pense que peu de religions se sont posé la question de cette façon-là.

Imaginer qu’un Dieu, symbolisé par le pouvoir, par la puissance absolue, puisse décider d’entrer dans ce monde pour le réveiller, le ressusciter de l’intérieur, non de l’extérieur : comment allait-Il faire ? Pour les premiers chrétiens, ça a vraiment été une découverte : Dieu voulait entrer dans ce monde par la chair, le corps et la fécondité d’un corps de femme. Evidemment, c’était absolument imparable. Les Grecs imaginaient volontiers que les dieux venaient de temps en temps choisir de mignonnes mortelles pour les féconder, mais ça n’avait pas grand rapport. Tandis que là, que Dieu Lui-même veuille comme Dieu, entrer dans le monde, entrer dans l’histoire pour que tout ce qui Lui a été confié comme responsabilité vis-à-vis de ce monde, Il puisse l’exercer de l’intérieur, et donc non plus comme un pouvoir qui domine, qui contraint, mais comme une sorte d’épousailles de la condition humaine pour diriger l’humanité par son humanité. Quand je dis « diriger », je dis évidemment avec toutes les contraintes que suppose une liberté humaine, Dieu qui se fait homme, homme libre, pour que sa liberté humaine entre dans la condition humaine.

Frères et sœurs, c’est ça que nous fêtons aujourd’hui avec la maternité de la Vierge Marie. Dieu a choisi d’entrer dans le destin du monde et de le porter de l’intérieur à travers l’incarnation dans la chair et le corps de sa mère. Ce n’est plus exactement l’aspect affectif (est-ce qu’on aime Jésus et la Vierge Marie ? Bien sûr qu’il faut les aimer, et je ne vais pas casser la baraque). La vraie question est : comment Dieu a-t-Il fait pour communiquer tout ce qu’Il avait de responsabilité vis-à-vis de nous pour le communiquer à travers une chair humaine, une existence humaine, une destinée humaine ? Là où Il a voulu entrer dans ce monde, Il s’est fait chair. Il s’est fait chair dans la chair de Marie. Et c’est ce qui a vraiment fasciné les anciens. Comment Dieu pouvait-Il arriver à manifester sa prise en charge du destin du monde à travers les signes les plus évidents, les plus humbles et les plus modestes de sa présence parmi nous ?

Il est donc merveilleux de pouvoir aujourd’hui nous rendre compte de cela et de pouvoir le célébrer. Car lorsque nous nous souhaitons des vœux, la plupart du temps, ce sont des vœux de projection, de paroles, de sentiments, d’affection, etc. C’est bien d’ailleurs, cela vaut mieux que des vœux de haine et de mésentente, mais en fait la vraie nouveauté du christianisme, c’est que Dieu nous a souhaité ses vœux et continue à nous souhaiter année après année ses vœux par la chair qu’Il a prise. Il a voulu entrer dans l’histoire du monde par l’amour, l’obéissance et la disponibilité de la Vierge Marie (« Je suis la servante du Seigneur »). Et c’est ce qu’Il nous demande aujourd’hui, à nous. Il ne nous demande pas de faire advenir son règne par des choses extraordinaires, Il nous demande de faire advenir son règne (« que Ton règne vienne »), que le règne du Père vienne dans notre chair, dans notre vie, dans nos familles, dans tout ce tissu de la société que nous constituons, dans toutes ces exigences que nous avons d’essayer de bâtir un monde à peu près supportable et vivable dans toutes les dimensions qui soient, aussi bien médicales, sanitaires, affectives, éducatives, etc. C’est le même souci. Comment Dieu peut-Il manifester sa présence si nous-mêmes ne prenons pas le relais par notre propre liberté, par notre propre désir, par notre propre soif de faire advenir son règne, que nous reconnaissions que le règne de Dieu ne peut venir que par notre chair, par notre amour fraternel, par la manière dont nous vivons ensemble et dont nous découvrons ou faisons découvrir à nos proches cette proximité du Royaume de Dieu.

Voilà, frères et sœurs, c’est le programme ! On se le répète chaque année, mais en fait c’est l’unique programme de Dieu. Les vœux de Dieu, c’est le Christ fait chair. Les vœux de Dieu, c’est le Christ né de la Vierge. Les vœux de Dieu, c’est le Christ grandissant et partageant la vie de ses concitoyens à Nazareth. Les vœux de Dieu, c’est le Christ choisissant ses apôtres, des hommes de chair et de sang, non pas d’abord des commandements inscrits sur des tables de la Loi. Les vœux de Dieu, c’est le Christ mourant, souffrant, c’est le Christ ressuscité.

Je crois qu’on ne peut pas se souhaiter mieux notre espérance et notre foi chrétienne. Nous aussi aujourd’hui sommes exactement dans la situation de la Vierge Marie, qui a contemplé la présence de Dieu à travers sa propre chair et à travers l’imminence du Royaume en elle et à partir d’elle. Notre être de chair, de sang et de liberté est fait pour être le lieu d’éclosion du Royaume. Dieu ne choisira pas d’autre chose, Dieu ne fera pas des espèces de manifestations intempestives pour nous dire qu’Il est là. Il nous dit qu’Il est là parce qu’Il est en nous. Amen.