LE SOIR

1 Jn 2, 15-21 ; Lc 2, 25-32
6ème jour dans l'octave de Noël (30 décembre 1987)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

C

e cantique de Siméon, l'Église l'a entendu comme le cantique du soir, le cantique du crépuscule. De fait, depuis des générations et des générations, les chrétiens, avant de se coucher, reprennent pour eux-mêmes ce cantique chanté par Siméon, alors qu'il tenait dans ses bras l'Enfant Jésus : "Maintenant, o Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s'en aller, en paix selon Ta Pa­role!"Admirable prière qui dessine ce qu'est vraiment le soir, c'est-à-dire le temps où s'apaisent les tensions, les conflits, le temps où se relâche en nous le compte des heures compte heureux ou malheureux, le temps où nous cherchons un abandon, une paix, un repos. Pas seulement le repos du corps que nous allons pren­dre dans notre lit, mais ce repos plus difficile encore à trouver qui est le repos du cœur, le repos de l'âme. Cette prière du soir dessine ce moment comme incer­tain où les ombres s'allongent, le chant s'apaise et cette ultime prière qui monte du cœur de l'homme vers Dieu qui dit finalement : "Tu m'as rassasié. Je l'ai mal vu, je l'ai mal senti, je l'ai certainement mal vécu, mais ces jours et ces jours et ces heures qui sont maintenant du passé, je réalise dans mon cœur com­bien Tu les as rassasiés."

Cette prière de Siméon c'est une prière d'ado­ration de la présence de Dieu dans nos vies. C'est une prière de mise à nu, dans son cœur, du désir de Dieu. Chose tellement enfouie sous d'autres désirs, et que le soir peut aider à purifier. Derrière les innombrables désirs tumultueux de cette vie, se dessine un unique désir, le seul pour lequel je peux vivre et je veux vi­vre, le visage de mon Seigneur, Celui qui m'apporte le salut, Celui qui éclate comme une gloire. Et c'est pour cela que cette prière, curieusement, est aussi celle de la vision et du silence. De la vision, peut-être n'avez-vous jamais pris la mer, mais le jour, curieusement, nous ne voyons pas très bien l'horizon. Les brumes ou les lumières trop fortes de nombreux éclats empê­chent de distinguer la ligne, la limite. Et il faut que le soir tombe pour que l'horizon se dessine avec netteté, que les reliefs du littoral apparaissent plus nettement et qu'on puisse ainsi s'orienter. Le soir, on exerce son oeil a mieux voir telle ou telle chose, et a ne pas per­dre sa vision dans les innombrables éclats de lumière, de couleurs qui peuvent l'assaillir. le soir, finalement, on apprend à goûter ce qu'est la lumière, quand elle s'allonge, dorée, sous le soleil qui se couche et quel­que chose de beau, d'infiniment émouvant, d'infini­ment puissant prend possession de votre cœur.

C'est pour cela que l'Église a repris cette prière comme celle du soir "car mes yeux ont vu Ta gloire !" Maintenant que le soleil de ce monde est tombé, maintenant que la nuit arrive, je vois mieux ce que mon cœur a à voir, je laisse mes yeux de l'âme distinguer et discerner la véritable lumière, celle pour laquelle ils sont faits et que souvent d'autres lumières viennent empêcher de voir. Prière pour voir le Sei­gneur, pour le voir dans la nuit noire, lumière qui brille et vers laquelle je vais aller. Prière aussi qui préside, qui inaugure au silence de la nuit. Curieux mot que celui du silence de Dieu. C'est pourtant le mot qui domine toutes nos nuits. Dieu continue à être présent en nous, Dieu continue à faire murmurer ce monde, et les rumeurs du monde continuent à monter vers Lui comme une louange certaine et éternelle. Et pourtant, nous sommes la comme en silence.

Pour terminer, je reprends ces quelques mots de Thomas Merton, trappiste qui a écrit un très beau livre sur le silence.

"Ce n'est pas pour Dieu seul que nous devons aimer le silence. Le silence est le père de la parole. Une vie de silence est ordonnée en vue de l'ultime affirmation qui doit exprimer ce pourquoi nous avons vécu. Nous apprenons dans le silence a tout distin­guer. Ceux qui fuient le silence fuient aussi les visions nettes, ils ne veulent pas trop voir clairement, ils préfèrent la confusion. Celui qui aime Dieu aime né­cessairement aussi le silence parce qu'il a peur de perdre sa lucidité. Il craint le bruit, le bruit qui émousse le tranchant de l'expérience. Il évite le per­pétuel mouvement qui confond tous les êtres comme dans un chant. La vie ne doit pas être considérée comme un flot continu de paroles, un jour interrompu par la mort. Son rythme profond se développe dans le silence, vient à la surface dans les instants d'expres­sion, et retombe dans un silence plus profond, jaillit, enfin dans l'ultime affirmation qui s'élève lentement jusqu'au silence du ciel qui résonne lui-même en louange éternelle."

Que ce cantique nous fasse entrer dans le si­lence de Dieu, c'est-à-dire dans la compréhension réelle de sa Parole, qui ne peut venir que si nous res­tons silencieux face à elle. Que cette fin d'année soit comme un soir, comme pour ce vieillard qui a attendu réellement son Seigneur et qui le voit maintenant se dessiner nettement dans son cœur, dans ses bras. Que ce silence nous ouvre le cœur à cette présence de Dieu en nous. Laissons-nous en silence, envahir par Lui, pour le reconnaître au jour voulu et lui dire : "Tu peux laisser ton serviteur s'en aller en paix".

 

AMEN