IL LE REÇUT DANS SES BRAS

1 Jn 2, 15-21 ; Lc 2, 25-32
6ème jour dans l'octave de Noël (30 décembre 1986)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

C

e vieillard, déjà fragile à cause des ans, reçut dans ses bras "Celui qui porte les mondes", "Celui qui soutient l'Univers", le Créateur des choses du ciel et de la terre, le Dieu tout-puissant, infiniment saint, infiniment grand, "le Dieu fort" comme aime à l'appeler cette tradition du peuple d'Israël.

C'est donc une image de contraste que nous propose l'évangile. La petitesse, la fragilité, voire l'espérance de l'homme est appelée à porter la force et la magnificence de Dieu. Mais si cela est possible c'est parce que l'homme, ici Siméon, vit dans la "puis­sance de l'Esprit Saint", qu'il vient au Temple "poussé par la force de l'Esprit Saint" et que, au fond, quelle que soit sa situation ou sa condition humaine, ce qui, en lui, est fort c'est l'Esprit Saint. Et cet Esprit-Saint lui donne de reconnaître que l'Enfant qu'il reçoit dans ses bras c'est son Seigneur, le Seigneur de toujours qui, non seulement est adoré dans les cieux, mais qui vient sur la terre pour être "la lumière des peuples", pour être la "gloire d'Israël".

C'est dans la force et la lumière de l'Esprit Saint que chacun d'entre nous, quel que soit notre âge, quelles que soient nos conditions de vie, nous pou­vons reconnaître la présence du Royaume, non pas loin de nous, devant nous, derrière nous, mais dans nos bras, au creux de nos mains, au plus profond, au plus intime de notre vie. Pour cela, il faut se laisser pousser par la force de l'Esprit, venir et vivre dans l'Église de Dieu qui est toujours ce haut-lieu du monde où Dieu vient se manifester et se montrer. Il faut aussi croire que "voir le salut de Dieu" aujour­d'hui, ce n'est pas être témoin de manifestations gran­dioses, ce n'est pas être témoin, comme dans l'Ancien Testament, de tremblements de terre, d'orages, de tempêtes ou d'éclairs, ou de rochers qui se fendent. C'est être témoin d'une fragilité, d'une enfance, d'une jeunesse, de quelque chose qui est à peine perceptible aux yeux des grandes personnes qui vivent leur vie de façon sérieuse et qui ne s'occupent que des choses importantes de la vie terrestre. Car nous le savons, et Siméon en est un symbole, les vieillards retrouvent leur visage et leur regard d'enfant pour reconnaître, au cœur même de leur vie, que ce qui compte désormais, ce n'est pas ce qu'ils sont ni ce qu'ils ont fait, mais la présence mystérieuse de Dieu en eux.

La vierge Marie, au jour de la mort du Christ, recevra dans ses bras le corps mort du Fils de Dieu. Là encore, probablement, dans son cœur, elle chan­tera : "Maintenant, Seigneur, tu peux laisser s'en aller ta servante dans la paix, car mes yeux ont vu Ton salut !" Et ce que la vierge aura vu, c'est la mort de son fils, c'est la fragilité, c'est la faiblesse, c'est la disparition.

Frères et sœurs, par notre baptême "dans la puissance de l'Esprit", il nous est donné de porter dans nos vies et dans nos mains, le Verbe de Dieu, le salut du monde, la lumière des peuples. Il nous est donné et il nous est demandé de croire, de chercher cette réalité du salut, mais en ce qu'elle a d'invisible, de faible, de fragile, d'à peine perceptible et non pas de triomphant, de glorieux ou d'imposant. C'est ainsi que le Royaume de Dieu est présent en nous et c'est ainsi que nous sommes appelés à le voir, à le recon­naître et à le porter.

Vous savez, c'est la grande tradition spiri­tuelle de l'Église de redire, chaque soir, juste avant l'heure du coucher cette bénédiction de Siméon. Cha­que homme est appelé à redire à son Dieu, au soir de sa journée : "Laisse ton serviteur aller se reposer dans la paix ! Mes yeux, aujourd'hui, ont vu Ton sa­lut !" Et si nous disons cela chaque soir, c'est au fond pour nous préparer à le dire le dernier soir de notre vie, lorsque nos yeux se seront suffisamment ouverts sur le salut de Dieu, dans notre propre existence et dans celle du monde, que nous passerons à la vision totale, à la vision parfaite, en paix.

Que ce temps de Noël nous rappelle et provo­que en nous ce désir de reconnaître, de chercher et de voir le Royaume de Dieu présent en nous, dans nos faiblesses à l'intérieur même de nos fragilités, dans notre souffrance et jusqu'au jour de notre mort. Alors, vraiment, cette paix que Dieu est venu nous annoncer par les anges de Noël, cette paix pour les hommes de bonne volonté, deviendra la demeure de notre vie.

 

AMEN