RÔLE DE L'ÉGYPTE FACE À ISRAËL
1 Jn 2, 3-11 . 15-17 ; Mt 2, 19-23
5ème jour dans l'octave de Noël (29 décembre 2008)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
|
F |
rères et sœurs, en ce temps de vacances, je voudrais vous faire un petit cours de géographie pour comprendre comment la géographie peut mieux nous aider à comprendre la théologie, la Bible et qui nous sommes nous, en 2008 en France.
Il est habituel dans notre esprit que l'Égypte a en germes tous les défauts possibles et imaginables. Vous avez en tant que biblistes férus tous les textes de l'Ancien Testament, je pense notamment au livre de la Sagesse dans lequel l'écrivain critique l'Égypte, c'est le lieu de la débauche parce que c'est le pays de l'idolâtrie, on adore les animaux, les hippopotames, des crocodiles, des ibis. Vous avez tous à l'esprit bien sûr le méchant pharaon qui fait un pas en avant et deux pas en arrière, accepte de laisser partir Moïse pour adorer le vrai Dieu au fin fond du désert, et au dernier moment refuse à Israël de sortir. Vous connaissez par cœur toutes les plaies d'Égypte. On peut dire qu'avec ce premier survol, on ne peut pas dire que l'Égypte soit un pays particulièrement sympathique aux yeux de la Bible. Dans notre esprit, nous faisons aussi la part des choses entre Israël le pays du monothéisme, le pays de Jésus, le pays d'Abraham, des prophètes, du roi David, don nous ferons mémoire au Canon de la messe tout à l'heure, et de l'autre côté les méchants égyptiens qui sont tous idolâtres.
Pourtant, si on lit entre les lignes dans la Bible et si l'on s'attache aussi à des textes qui sont en-dehors de la Bible et qui retracent l'histoire d'Israël au milieu de l'Égypte, la Mésopotamie, Rome, la Grèce, on découvre que l'Égypte et Israël ont entretenu une relation passionnelle qu'on pourrait résumer en cette phrase : je t'aime moi non plus ! Nous savons que la haine n'est pas loin de l'amour et que l'amour et l'admiration ne sont jamais très loin de la haine.
Je crois que c'est ce qui se passe dans l'évangile que nous avons entendu. Quand on lit cet évangile dans la société chrétienne des premiers siècles, on n'a pas uniquement ce que je viens de dire les méchants égyptiens d'une part et Israël de l'autre côté, on sait au début de notre ère que la culture, la civilisation de tout le bassin méditerranéen bien quand même de l'Égypte. L'Égypte est la mère de toutes les civilisations, qu'on le veuille ou non ! Qu'on soit en Grèce, qu'on soit en Italie, il y a bien sûr plusieurs théories sur l'origine des civilisations, mais dans le bassin méditerranéen, il y a une sorte d'accord qui fait dire que tout vient de l'Égypte. A un tel point, et cela va vous faire sourire, que certains même parmi les juifs ont pensé que l'origine de la civilisation égyptienne provenait de Moïse qui avait formé à la fois la culture égyptienne pour ensuite partir en Israël et y fonder la dynastie et la civilisation hébraïque.
Ce que je vous dis là ce n'est pas uniquement pour vous donner quelques repères culturels, mais ce sont des points extrêmement importants. Pourquoi ? il y a dans le musée d'Israël, actuellement à Jérusalem, une sorte de carte en trois dimensions, sculptée, assez jolie d'ailleurs, qui représente de manière très schématique toute la région qui part de la Mésopotamie et qui va jusqu'en Égypte. Cette carte nous montre où se situe Israël, un lieu de passage; Israël est une terre, relisez les Chroniques des rois d'Israël, où on lit que régulièrement les rois se tournent vers la Mésopotamie, et à d'autres moments se tournent vers l'Égypte, mais Israël ne vit pas tout seul en plein milieu de la terre du Moyen-Orient.
Je continue mes explications géographiques et j'en reviens à la Bible. Abraham lui-même est quelqu'un qui va faire le passage régulier entre Israël et l'Égypte. Joseph se retrouve en Égypte et est à la tête de ce pays. Ses frères pour cause de famine, vont quitter Israël et vont venir s'installer en Égypte. Ce que nous dit l'évangile aujourd'hui est une chose très importante. Oui, le Messie est né à Bethléem, mais il part très vite en Égypte qui est une terre païenne, et quand il quitte l'Égypte pour revenir en Israël, il ne rentre pas en Judée, il va en Galilée, cette terre qui par définition, où sont mélangés les romains, les grecs les juifs, les phéniciens, les syriens, etc … En fait, Jésus passe son temps à balancer et contre balancer entre une toute petite enfance en Égypte, et toute sa vie jusqu'à l'âge de trente ans, au cœur même de la Galilée des nations.
Pour notre vie, c'est exactement pareil. Nous pourrions mettre dans une balance notre vie chrétienne en nous disant soit, je reste bien enfermé chez moi, le monde judéen qui est enfermé dans sa ville de Jérusalem, qui a tous ses repères liturgiques, spirituels parce qu'au dehors il n'y a que les méchants, les païens, ces sauvages qui se mettent à quatre pattes devant les animaux pour les adorer, soit de décider de sortir de ma forteresse je risque de me faire dévorer tout cru par ces espèces de païens et je vais perdre toute identité chrétienne ou autre. Et Jésus nous dit : non, je suis le Fils de Dieu, à Bethléem et cela ne m'empêche pas de grandir au cœur même de la terre d'Égypte, ni de rester caché au cœur même de Nazareth, une ville pas loin de Séphoris qui est à cent cinquante pour cent païenne.
Je crois que c'est cela aussi que nous dit l'évangile de ce jour : cessez d'être tentés par une sorte de renfermement sur votre foi comme si vous alliez vous faire attaquer à chaque coin de rue par des livres théologiques ou philosophiques, et n'ayez pas crainte de sortir. Vous pouvez grandir librement au cœur même de ce que vous appelez les païens. Quand nous lisons l'histoire d'Israël dans l'Ancien Testament, nous constatons qu'Israël n'est jamais seul enfermé sur lui-même mais qu'il grandit au cœur même des païens. Et il est très beau de voir à travers les textes de la Genèse comment Israël a besoin de l'Égypte même si par après l'Égypte aura besoin d'Israël puisque le Christ viendra comme le disent certains Pères de l'Église sanctifier cette terre des païens qui sera même évangélisée avant Israël.
Que cet évangile nous donne le désir de prendre notre bâton de pèlerin, d'ouvrir nos fenêtres, que nous puissions respirer largement et nous laisser enseigner par les païens, car en fait ils ont des choses à nous dire. Nous pouvons le faire sans perdre notre identité et sans perdre notre relation à Dieu.
AMEN