FUITE ET RETOUR D'ÉGYPTE

1 Jn 2, 3-11 ; Mt 2, 19-23
5ème jour dans l'octave de Noël (29 décembre 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

a manière dont saint Matthieu nous rapporte l'enfance de Jésus ne constitue pas du tout un récit naïf. Ce n'est pas simplement une belle histoire qui nous est racontée là. C'est au contraire de la littérature que l'on pourrait presque qualifier de savante car les moindres mots, les moindres détails, les moindres motifs y sont ciselés et sertis comme des pierres sur un chaton. C'est un travail d'orfèvrerie qui, par beaucoup de côtés, ressemble à ce qu'on appelle des apocalypses. A l'époque, on écrivait beaucoup d'apocalypses et dans la Tradition chrétienne nous en avons gardé une qui est entrée dans le canon des Écritures c'est notre livre de l'Apocalypse de saint Jean. Précisément le récit de l'enfance de Jésus s'appa­rente beaucoup à ces apocalypses. Pourquoi ? Parce que le mot apocalypse veut dire révéler et que dans les récits de l'enfance, les évangélistes et surtout saint Matthieu, ont le souci de nous révéler qui est Jésus, qui est ce Dieu qui vient, et comment Il vient. Le grand mystère des apocalypses est la question : Comment Dieu peut-il se manifester au monde par quels moyens et en quels événements ? selon quel dessein et quel projet ? Si vous relisez ces récits de l'Enfance et surtout celui de saint Matthieu, selon ces questions-là, vous verrez qu'ils sont infiniment riches et qu'ils nous apprennent l'essentiel même du mystère de Dieu, comment Dieu surgit au cœur de l'humanité.

Or dans les deux épisodes, celui du massacre des Innocents et de la fuite en Egypte et celui du re­tour d'Egypte, nous avons des indications précieuses sur la manière dont Jésus se manifeste comme Sau­veur et Messie à son peuple Israël. Des indications, à vrai dire bien singulières et bien étranges. La pre­mière, la plus fondamentale c'est que lorsque Dieu arrive, se manifeste parmi les hommes, Il a immédia­tement à faire avec la violence et la mort. Dieu vient pour sauver, mais on dirait que sa seule présence agit comme un détonateur qui déclenche et déchaîne im­médiatement des puissances de violence contenues dans le cœur de l'homme et qui, jusque-là, n'avaient pas été déployées à un point pareil. Ce massacre d'in­nocents, à Bethléem, est la marque même de l'atrocité qui peur se commettre lorsqu'un roi vieux, gâteux et fou se déchaîne et déchaîne la violence de son pou­voir. Or, mystérieusement, le Christ a partie liée avec ces victimes, ces innocents. En réalité, Il combat déjà pour eux. Il est déjà pris dans le mystère de la mort et de la Pâque. C'est pourquoi Il va en Egypte, comme s'Il allait au royaume des morts. Il se réfugie dans un endroit qui est en dehors de la terre où le peuple d'Israël est appelé à vivre avec son Dieu. Il vit cet exil comme cette première descente aux enfers et on pour­rait dire qu'en allant en Egypte, le Christ va déjà prendre par la main les Innocents, comme plus tard, au moment de sa mise au tombeau, il ira chercher Adam par la main au plus profond des enfers pour le sortir de là.

Le deuxième trait de la révélation de la figure de ce Sauveur d'Israël c'est cette affinité particulière qu'Il a avec les nations, et c'est le sens du texte de ce matin. Tout se passe comme si le Christ ne pouvait pas s'installer parmi son peuple. Il naît bel et bien à Bethléem, mais il n'est pas plutôt né qu'il doit quitter la terre, la cité de David pour aller à l'étranger, l'Egypte symbolisant par excellence l'étranger, et quand Il revient, à cause de la succession d'Hérode, Il ne peut pas rester en Judée, et il se fixe en Galilée, la Galilée des nations, c'est-à-dire cette partie d'Israël qui presque, bon gré mal gré, était déjà ouverte à l'ac­cueil des nations. En hébreu le mot Galilée évoque le mélange, le brouhaha, le tohu-bohu des peuples et des nations mélangées en ce lieu. Par conséquent, c'est là que nous est manifesté le signe même de l'ouverture du salut aux nations. Ce Sauveur promis à Israël est, ès son enfance, presque toujours en dehors du cœur même de Bethléem et de Jérusalem. Il n'est là que pour y naître, que pour y être présenté au Temple. Il porte déjà en Lui une ouverture étonnante sur le mystère des nations.

Enfin le dernier trait c'est le signe même de la Résurrection. Après que Joseph soit parti avec Marie et l'Enfant, qu'il ait, comme l'ange de l'Apocalypse, mis à l'abri la femme qui doit enfanter et l'ait conduite au désert, il est appelé à se lever. C'est le mot même de la résurrection. Au moment où Joseph "se lève" d'Egypte, après l'épreuve de la mort des Innocents, après ce séjour dans ce pays de mort et de désert que représente l'Egypte, c'est l'heure de se lever. Et le Christ se lève d'un bout de la terre (l'Egypte) à l'autre (Nazareth), et Il traverse toute la terre d'Israël et là, avec Joseph, debout, ressuscité, Il commence l'œuvre de vie qui va s'épanouir à travers tout son ministère, puis sa mort, sa résurrection qui ne cesse de s'accom­plir aujourd'hui.

Ainsi, à travers ces premiers linéaments de l'Enfance de Jésus, c'est vraiment la manifestation, l'apocalypse de ce qu'Il est réellement. Il est Celui qui a affaire avec la mort, Il est Celui qui se lève pour être vainqueur de la mort et du séjour des morts. Enfin Il est Celui qui veut offrir son salut à toutes les nations.

 

AMEN