NAZARETH
1 Jn 2, 3-11 ; Mt 2, 19-23
5ème jour dans l'octave de Noël (29 décembre 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN

Nazareth : Rue ancienne
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e bref passage de saint Matthieu concerne cette partie de la vie du Christ que fut son exode, son exil, lorsqu'à cause de la méchanceté, pas simplement d'Hérode mais "de tous ceux qui voulaient le faire mourir", il s'est enfui avec Joseph et Marie, loin de la Terre d'Israël, de la terre promise qui avait été donnée à Abraham, qui avait été retrouvée par Josué et le peuple hébreu et qui avait été chantée au retour de l'exil.
Le Christ, le Fils de Dieu sur la terre quitte donc cet exode, ces ténèbres pour rentrer, pour parcourir, lui aussi, son chemin vers la terre promise, vers la terre d'Israël. Mais, contrairement à ce que l'on aurait pu penser ou aimer, ce n'est pas à Bethléem que Marie et Joseph vont s'installer, et le Christ n'aura à voir avec la ville de David que le moment de sa naissance et peut-être les premiers mois de sa vie. Il sera bien de la race de David, (Joseph lui en donne le nom et la filiation), mais il ne vivra pas sur la terre de David, ni dans sa ville, ni dans le royaume de Juda. Il passe outre à cette tradition davidique si importante et il va s'installer aux confins d'Israël, au cœur de cette Galilée, de cette Galilée des nations qui, à la limite, est un mélange du peuple juif et de beaucoup d'autres peuples. La Galilée est la partie la plus au nord de la Palestine, c'est essentiellement une terre de passage entre le Nord et le Sud, entre l'Orient et l'Occident, une terre où la population se mélange beaucoup, par suite d'innombrables invasions, en témoigne un peu plus au sud, toute l'affaire de la Samarie.
Pourquoi et comment peut-on interpréter spirituellement, aujourd'hui, pour nous, cette installation du Christ à Nazareth ? Contrairement à ce qui est présupposé dans l'évangile de ce jour, on ne connaît aucun prophète qui ait dit : "Il sera appelé Nazaréen !" C'est peut-être une tradition orale, mais qui n'est pas contenue dans le livre de la Bible. D'ailleurs il n'y est jamais question de Nazareth. Et c'est là je crois, pour nous, l'intérêt de réfléchir un instant sur cette installation à Nazareth.
Il est né au cœur même de la tradition biblique. Il est né dans cette terre de Juda, où bien longtemps avant, Abraham avait campé, et y avait reçu la visite des trois personnes, tout près à Hébron, au chêne de Mambré, cette terre, le prophète Samuel avait été envoyé à Bethléem pour y choisir "un roi selon le cœur de Dieu." Et toute l'attente messianique d'Israël était centrée, cristallisée sur cette terre de Juda, la terre par excellence du Royaume. C'est pour cela qu'il faut que le Christ naisse à Bethléem parce que toute la tradition biblique, toute l'espérance du peuple y est enracinée. Et Bethléem c'est "la maison du pain", ce pain de la tradition, ce pain de la révélation, dont les juifs viennent se rassasier pour nourrir leur faim et leur attente.
Mais voilà que le destin de Bethléem s'achève avec la naissance du Christ et celui-ci s'installe à Nazareth dont il n'est absolument pas question dans l'Ancien Testament. Tout simplement parce que le Christ vient "non pas abolir" cet Ancien Testament mais lui donner sa véritable dimension, celle de l'universalité. Cette universalité dont témoigne la région même de Galilée et de Nazareth, terre de passage, terre où vont et viennent les hommes, où ils véhiculent aussi leur culture. C'est dans cette terre à moitié païenne que le Christ commencera sa prédication, qu'il fera les premiers miracles de sa manifestation aux juifs puis à tous les hommes, à Cana, puis sur les bords du lac de Tibériade, puis la multiplication des pains, et ainsi de suite, C'est aussi sur cette terre que, selon l'évangile de saint Matthieu, le Christ enverra ses disciples pour qu'ils soient témoins de sa résurrection : "Allez en Galilée ! C'est là que vous le verrez !" Et c'est de la Galilée que le Christ, d'après l'évangile de saint Matthieu a envoyé tous ses disciples à travers le monde, prêcher cet évangile qui n'était plus simplement annoncé de Dieu au peuple d'Israël, mais révélation de l'amour de la grâce de Dieu à tous les hommes.
Nazareth est donc la ville sans promesse, par rapport à Bethléem la ville de la promesse. La promesse de Bethléem s'est réalisée dans la naissance du Christ, et voici que cette naissance du Christ vient en germe dans la ville sans promesse pour que, de cette ville, naisse désormais le Royaume nouveau, naisse désormais l'illumination de tous les hommes, au-delà des frontières du peuple juif, au-delà des frontières de la Palestine.
Nous ne sommes pas, nous, de Bethléem. Nous ne sommes pas de la tradition juive. Nous sommes de Nazareth. Le peuple païen d'où nous venons était un peuple sans promesse, était laissé à ses ténèbres et à son éloignement du cœur de la révélation de Dieu déposée dans le Royaume de Juda et plus spécialement à Bethléem puis à Jérusalem. Nous étions aux confins de la révélation de Dieu, mais désormais, parce que le Christ a pris chair, et qu'il a pris une chair humaine et pas simplement une chair juive, cette chair de l'humanité tout entière, voici que nous sommes maintenant une ville, Nazareth comblée de la semence du Royaume, comblée de la promesse que, désormais," toute chair verra le salut de Dieu."
Au cours de cette eucharistie, demandons au Seigneur que le cœur de chacun d'entre nous devienne cette ville de Nazareth, cette ville sans promesse, cette ville sans mérite, cette ville dont on ne parle pas, mais qui devient la ville où Il commence à se manifester, d'abord par trente ans de silence, puis par ses premières prédications et ses premiers miracles.
Demandons que le cœur de tout homme, quel qu'il soit, quelle que soit sa race, quelle que soit sa façon d'être actuellement étranger au peuple de Dieu et à sa révélation, devienne aussi cette ville de Nazareth dans laquelle le Christ silencieusement, imperceptiblement mais réellement va faire germer la promesse de sa présence, cette promesse qui est celle de son amour et de son salut destinée au peuple d'abord, mais aussi à tous les peuples, puisque comme le dira plus tard saint Paul : "Il n'y aura qu'un seul peuple", celui de la promesse réalisée, celui de la promesse étendue, celui de la promesse dont tous les hommes doivent un jour être comblés pour entrer dans le Royaume de Dieu et dans la vie du Christ.
AMEN