NE SAVIEZ-VOUS PAS ? UNE FUGUE RÉVÉLATRICE
Si 3, 2-6+12-14 ; Col 3, 12-21 ; Lc 2, 41-52
Fête de la Sainte Famille – année B (29 décembre 2002)
Homélie du Frère Yves HABERT
Mettons-nous à l'école des saints, de ceux qui ont franchi un certain nombre de degrés, qui sont allés plus loin. Il y a un texte qui m'a toujours beaucoup bouleversé dans l'histoire de la sainteté, ce sont les derniers entretiens de Thérèse de Lisieux. C'est un texte qui n'est pas à mettre entre toutes les mains parce qu'il est un peu terrible. On se dit que Thérèse de Lisieux est arrivée au sommet de son art, elle a vécu toute une vie d'ascèse, elle a été favorisée de grâces extraordinaires. Et dans ses derniers entretiens il y a des pages terribles, dont celle-ci : une sœur lui demande comment elle va, et elle répond : "vous voyez dans le cloître, là, sous le marronnier, près du cimetière, il y a un trou noir, c'est là que je suis, pour l'âme et pour le corps". Et Thérèse a cette phrase extraordinaire : "J'y suis pour la paix". On s'imagine les couvents comme des lieux de lumière, mais il y a pourtant dans le petit cloître du Carmel de Lisieux un lieu de ténèbres et c'est là que Thérèse se trouve. Elle y est pour la paix. C'est très étrange. Mais je crois qu'elle a compris qu'avec Dieu on ne traite pas, qu'on ne marchande pas comme avec un homme. On ne marchande pas comme avec un congénère, comme avec quelqu'un avec qui l'on est habitué de fonctionner. On est toujours gourmand, inquiet de signes, de paroles exprès pour nous, de choses un peu extraordinaires. Mais finalement accepter mais accepter au plus profond de soi cette absence qui est vécue dans la foi, c'est finalement trouver la paix. C'est finalement l'absence qui nous guérit de cette inquiétude qui est provoquée par notre recherche incessante de signes, de paroles. C'est tout à fait étrange qu'elle ait trouvé cela, mais je crois qu'elle avait compris, et c'est sans doute aussi ce qu'ont compris Marie et Joseph, c'est que quand quelqu'un nous aime, il veut être aimé tel qu'il est, il veut être aimé pour lui-même. Il ne veut pas être aimé pour une sorte de projection qu'on a de lui. Il veut vraiment que ce soit qui soit l'objet de l'amour. Et c'est pour cela que parfois, il se sauve. Dieu veut être aimé pour ce qu'il est lui-même, c'est pour cela qu'Il se sauve. Cette fuite, ces retrouvailles au milieu des docteurs, ce n'est pas pour dire : c'est un sur-doué, l'année prochaine, il va sauter une classe, il va pouvoir aller plus vite que les autres. Non. Sa fugue est proprement divine parce qu'en s'absentant, Il manifeste ce qu'Il est réellement. En s'absentant, en se retirant, Il manifeste le respect que l'on doit avoir pour ce Dieu tout à fait déconcertant et étrange. Je crois que c'est cela la révélation. C'est pour cela que l'affaire de cette fugue est divine. Qu'Il puisse discuter avec des vieux barbons, c'est bien, mais sa fugue est proprement divine parce que : Je suis un Dieu de douze ans et je me dois aux affaires de mon Père. Il veut être reçu dans l'aspect le plus déconcertant qu'il puisse y avoir pour Dieu, c'est-à-dire d'avoir douze ans et de devoir être aux affaires de son Père. C'est pour cela aussi que les connaissances, les familles, ne peuvent absolument pas renseigner, elles sont complètement impuissantes à dire où se trouve Jésus. Ce n'est pas simplement une affaire de connaissances qui vont nous amener à Jésus, mais c'est qu'il est tout autre, tout différent. Il y a une sorte de constante dans toute cette affaire, et je la percevais une nouvelle fois à travers la crèche au fond de l'église, magnifique crèche : il y a Jésus qui est là au premier rang, Il s'en va tous les santons sont derrière, ils courent derrière, Il leur échappe, Il échappe à sa mère, à son père, il échappe au ravi, il échappe à tous. Il y a Jésus à douze ans aujourd'hui qui nous dit : "Pourquoi me cherchez-vous ?" Et il y a Jésus au-dessus de la crèche, dans ce magnifique tableau de la Résurrection qui dit à Marie-Madeleine : "Ne me touche pas !" On a là une sorte de faisceau, de convergence, d'un Dieu qui veut se révéler même à travers son absence. Il révèle cette chose très extraordinaire : "Je dois être aux affaires de mon Père". Il révèle qu'Il est un Dieu qui tutoie Dieu, un Dieu qui est synergie avec Dieu, un Dieu qui fonctionne avec Dieu, un Dieu qui travaille avec Dieu, un Dieu qui a une affaire familiale avec Dieu. Et cette révélation très particulière n'est possible qu'à travers ce glaive de l'absence.
Cette affaire de fonctionnement, de synergie nous renvoie aussi à quelque chose qui va avec cette impression que nous ressentons parfois, que si Dieu avait été là, cela ne se serait pas passé, que si Dieu avait été là, Il aurait agi. On a parfois l'impression d'une sorte d'impuissance de la part de Dieu, ou d'inefficacité. Et les psaumes s'en font l'écho : "Pourquoi dors-tu, Seigneur ?" Ou dans l'évangile dans la barque quand il semble dormir. C'est le même problème que celui du silence et de l'absence que cette apparent inefficacité de Dieu. Je crois que c'est pour que nous collaborions à son projet. Comme le silence, l'absence nous constitue en quelque sorte chercheurs de Dieu, assoiffés de Dieu, cette apparent inactivité nous constitue aussi collaborateurs de Dieu, coopérateurs de Dieu, et nous fait entrer dans le fonctionnement même de Dieu. Ainsi, quand le Christ dit : "Je dois être aux affaires de mon Père", nous sommes poussés nous aussi à être aux affaires de ce Père, par ce constat que quelquefois le Père ne fait pas tout pour nous, du moins en apparence. Très mystérieusement, Il semble nous laisser nous "dépatouiller".
En dessert, parce que j'ai trouvé quelque chose qui m'a fait bien plaisir. C'est une jeune femme qui est dans un sanatorium en Suisse et qui écrit ces très belles lignes qui ont inspiré ce que je vous ai raconté ce matin. C'est concis comme une carte postale, et c'est beau comme un poème. Elle est donc dans un sanatorium en Suisse, vous imaginez bien la vue dont elle jouit : "Solitude dans les Alpes. Les sonnailles d'un traîneau sont la voix même du froid. Il n'y a sur la neige que la seule trace de mes pas. Les malades ne bougeaient pas sur leur chaise-longue. Il faut devenir humble et effacé pour que les petits animaux sauvages se rassurent. La nature peu à peu nous pardonnait d'être là. Les montagnes pures et le ciel vert s'offraient à la paix comme si nul ne les avaient regardé. Alors venaient les craintives mésanges".
AMEN