LES ENJEUX DE LA VIE FAMILIALE

Si 3, 3-7 + 14-17a ; Col 3, 12-21 ; Lc 2, 41-52
Dimanche de la Sainte Famille – année B (31 décembre 2023)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Mon enfant, pourquoi nous as-Tu fait cela ? »

Frères et sœurs, je vous signale d'abord qu’ici, à Saint-Jean-de-Malte, comme nous fêtons le dimanche de la Présentation de Jésus au Temple, dimanche qui tombe fin janvier début février, c'est cet évangile-là qui était prévu aujourd'hui. On ne va quand même pas le répéter en l'espace d'un mois, sinon vous auriez peut-être une certaine lassitude de ce texte. C'est pourquoi on a préféré maintenir l'évangile qui était classique pour la Sainte Famille à savoir le fait que Jésus ait fait un mauvais coup à ses parents en restant dans le Temple après la visite traditionnelle du pèlerinage de Pâques. Vous ne perdez rien au change, vous aurez l'évangile de la Présentation de Jésus dans quatre ou cinq dimanches. Je voudrais maintenant commenter cet épisode de Jésus perdu et retrouvé au Temple.

En effet, c'est une chose assez étrange et la plupart du temps, surtout dans la prédication moderne, après toutes les études de Freud, Lacan et Dolto sur l'émancipation de l'adolescence, on considère que c'est un mauvais coup que Jésus a joué à ses parents et que cela marque simplement une crise d'adolescence, quand même assez gratinée ; actuellement cela devient à la mode, c'est fou le nombre de jeunes adolescents – d'ailleurs davantage d’adolescentes aujourd'hui – dont on signale la disparition et puis tout à coup, on les retrouve dix ou quinze jours après, en pleine forme, après avoir vécu une vie d'aventure dans les grandes villes, c'est très mystérieux. En réalité, cela n'a rien à voir parce qu’à cette époque-là on n'y pensait même pas. Mais cet épisode est intéressant parce qu’il montre le surgissement d'une nouvelle conception de la famille. Contrairement à ce qui a présidé au choix de la fête, instaurée par Léon XIII pour essayer de garder le bon vieux sens traditionnel de la famille et des vertus familiales – on se demande d'ailleurs aujourd'hui comment on les pratique parce que le catalogue est tellement varié et lié aux circonstances que ça finit par être difficile de savoir ce que sont les vertus familiales –  il n’est pas sûr qu’aujourd'hui ça veuille dire exactement la même chose et je voudrais vous expliquer pourquoi brièvement.

Comme vous l'avez entendu à propos d'Abraham, la famille dans le monde ancien et encore un peu dans le monde actuel, c'est la continuité, continuité des générations. Avoir une famille, c'est assurer la continuation de ce qui a été auparavant, d'où les deux grandes marques de la vie familiale : premièrement, le culte et le respect des ancêtres qui nous ont indiqué comment il fallait vivre, et deuxièmement, le fait que la famille soit un lieu de naissance de nouveaux enfants qui d'ailleurs dans certains systèmes anciens étaient un peu l'assurance-vieillesse à peine dissimulée, ce qui pouvait être consolant ou en tout cas sécurisant.

On voyait donc essentiellement dans la famille la continuité. Evidemment Marie et Joseph ont dû entrer dans ce schéma-là : il fallait que Jésus Lui aussi assure la continuité de la vie familiale. Joseph et Marie étaient mariés, on l’omet souvent. Cela ne veut pas dire qu’ils avaient d'autres enfants que Jésus, mais il fallait continuer la famille et la naissance de Jésus était l'assurance de cette continuité. La plupart des récits de l'Ancien Testament, quand il s'agit de naissance, expliquent que c'est l'intervention miraculeuse de Dieu qui fait que ça va continuer. Tout va bien d'abord : l’Enfant grandit en taille et en sagesse, Il aide son père et Dieu sait qu'on les a représentés des milliers de fois en train de raboter les planches pour travailler dans l'atelier de Joseph. Mais l'idée majeure, c’est la famille comme continuité. Aujourd'hui dans notre société, on ne prise que la nouveauté et la jeunesse, on est en train de faire basculer complètement ce modèle.

Alors Jésus serait-Il le précurseur de tous ceux qui préconisent l’émancipation de l'adolescence la plus marquée voire la plus violente possible ? Ce n'est pas sûr car – le texte est plus subtil que ça – il est certain que lorsque Joseph et Marie s'aperçoivent que leur Enfant n'est plus dans la caravane du retour à Nazareth, c'est un coup très dur pour eux. Perdre un enfant, surtout le premier ou l'unique, c'est très douloureux et que veut dire cette idée d'un enfant qui s'en va ainsi alors qu’il était sans doute un enfant modèle ? Pourquoi Jésus disparaît-Il de la circulation ? 

A ce propos, le récit est intéressant sur les détails de la vie familiale. Quand ils voient qu'Il n'est plus avec eux, ils n'ont qu'une idée : Il est avec d'autres membres de la famille, Il n'a pas pu quitter le giron familial au sens large du terme. C'est intéressant car ça veut dire que Joseph et Marie pensent uniquement leur existence, leur responsabilité en termes d'assurer la continuité de la vie familiale. C'est peut-être pour cela que cet événement a été retenu : il est quand même un peu révolutionnaire. Quand ils voient cela, ils se demandent où Il a bien pu disparaître. On remonte jusqu'à l'endroit où ils étaient ensemble la dernière fois, c'est-à-dire au Temple.  Même lorsqu’ils sont remontés au Temple, ils continuent à Le chercher. Deux verbes montrent la continuité de la recherche. Cela veut donc dire que dans ce récit, on insiste sur le fait que Joseph et Marie considèrent vraiment que l’attitude de Jésus est impensable. Qu'a-t-Il pu faire ? Que s'est-il passé dans sa tête pour qu'Il nous quitte ainsi ? C'est d'ailleurs exactement la question que posera Marie : « Ton père et moi, angoissés, nous Te cherchions ». Alors, la première chose intéressante, c'est que Jésus répond à sa mère : « Vous n’avez pas compris ? » Cela ne veut pas dire qu'ils auront compris après, mais Il est choqué ou Il veut mettre en garde ses parents contre une certaine conception de l'éducation.

Qu'est-ce que ça veut dire ? Une chose : s’Il est venu dans une famille humaine, c'est bien entendu pour trouver sa place dans la société humaine. Il va y trouver sa place et sans doute Jésus sait-Il ce qu'Il doit à Joseph et à Marie de toutes les traditions humaines du peuple juif et de la foi juive dont Il est l'héritier, mais qu’Il redécouvrira humainement à la lumière de la présence et de l'éducation que Lui donneront Joseph et Marie. Il ne le nie pas. Mais là où pointe véritablement le récit, c'est qu'Il dit : « Oui, Je vis dans cette conception de la famille qui est la continuité, mais est-ce cela le but ? » Là, quand on prend cette question à ce niveau-là, on est extrêmement surpris. Cela veut dire : « Croyez-vous que votre conception de la famille qui voulait que Je vous suive partout, gentiment et sans poser de problème, soit vraiment ma conception de la famille ? » Cela rejoindra plus tard la question : « Qui sont ma mère et mes frères ? » Autrement dit : quelle conception avez-vous du lien familial ? Dans la prédication de Jésus plus tard, cela surgira très souvent. Les frères, les sœurs et les parents de Jésus le cherchent et – c'est écrit en toutes lettres dans l'évangile de saint Marc – ils disaient : « Il est devenu fou ». Cela veut donc bien dire qu’Il posait au niveau de la relation ou de sa situation dans la vie familiale un problème tel qu’on ne comprenait pas où Il voulait en venir du point de vue de son insertion familiale et sociale.

C'est là qu’on commence à comprendre un peu les choses. Il ne dit pas : « Je veux vivre ma vie, J'achète ma mobylette et un studio ». Pas du tout. C'est : « Ne savez-vous pas que Je dois être aux affaires de mon Père ? » Jésus insinue une nouvelle conception de la vie familiale : « La vie familiale, c'est ce que vous avez fait pour Moi jusqu'à maintenant. Vous M'avez permis de M'insérer dans la tradition du peuple pour que J'accomplisse les promesses. Mais après ? Je suis obligé de vous dire que même dans cette vie familiale, il faut que Je commence à faire surgir la préoccupation du but ultime de l'humanité, de toute famille, de tout parent et de tout enfant ». Autrement dit, au lieu de penser uniquement la famille comme une espèce de continuum de génération en génération sans problème – tu feras le même métier que papa ou tu auras beaucoup d'enfants comme on a dans la famille, pourquoi pas ? – Il ne dit pas non, mais est-ce cela le but de la famille ?

Autrement dit, la famille, représentant d'une certaine manière le plus vif et le plus profond de la conception de la vie humaine comme société, le premier maillon, est-elle définitivement orientée pour reproduire le modèle de génération en génération afin d'accomplir ce qu'on pourrait appeler une économie de survie ? Est-elle la survie à travers la succession des générations ? Est-ce autre chose ? Ce petit épisode nous montre d'une façon assez étonnante que Jésus attrape au vol l'occasion de se retrouver dans le pourtour du Temple, dans cet endroit des portiques qui entouraient le Temple, au milieu des docteurs, en train de leur parler des affaires de son Père.

Ce n’est pas un événement, comme on pourrait le croire ou l'interpréter aujourd'hui, de la promotion d'un jeune surdoué. Ce n’est pas l'instauration du modèle du jeune surdoué. C’est autre chose. La vie familiale, tout ce que vous transmettez, qui passe de génération en génération, ne peut pas être fermé sur le seul idéal de la simple survie. Je crois que c'est vraiment nouveau dans la pensée chrétienne. Là où le judaïsme n'a comme idée – et c'est tout à fait louable et respectable, ça mérite tout à fait l'admiration, surtout quand on sait ce que ça coûte – que la reproduction à l'infini du modèle, ici, tout à coup, le Christ, au moment des douze ans, l'entrée dans la vie quasi adulte, dit : « Il y a pour Moi la possibilité et même l'urgence d'être aux affaires de mon Père. Il faut que cette vie familiale que nous avons vécue jusqu'ici tous les trois, devienne aussi le moment où s'ouvre pour nous la possibilité d'être ouverts à la relation avec Dieu et la mise en œuvre de cette véritable relation avec Dieu ». Non pas que dans la vie familiale ils ne la vivaient pas – Jésus ne l'a jamais dit – mais qu’ils la vivent maintenant comme le moment de l'éclosion totale de la plénitude de la vie de chaque personne humaine.

En fait, je crois que cette révolution dans la conception de la vie familiale a eu beaucoup de mal à se mettre en place. D'une certaine façon, même si aujourd'hui ça nous paraît parfois dangereux, condamnable, menaçant, je crois qu'il faut tenir compte du fait que la vie familiale comme telle, tout à fait respectable avec son rôle de transmettre, n'est pas à mettre en cause, mais doit pouvoir surgir au creux même de cette famille la véritable vocation de chaque individu d'être aux affaires de son Père.

Au fond, c'est aussi le problème pour chacun d'entre nous, être aux affaires de notre Père. C'est ce que Jésus veut dire à ce moment-là. Il en profite pour leur faire comprendre que tout ce qu’ils avaient pu vivre tous les trois ensemble ne pouvait pas rester comme une sorte de bien familial privé. Cela devait transparaître comme le lieu même de la manifestation, de la présence de Dieu, car Jésus ne nie rien des exigences de son Incarnation, entrer dans une famille, mais Il dit : « Si vous considérez que Je me suis incarné uniquement pour vous, Marie et Joseph, vous êtes à côté de la question. Si Je suis entré dans le monde, c'est pour être aux affaires de mon Père. La preuve en est que quand Je vais au Temple, à l'aube de l'âge adulte, quand Je me rends compte que J'ai ma place dans cette société juive, je peux rencontrer les docteurs du Temple ».

Frères et sœurs, c'est assez étonnant que ce récit ait pu être composé ainsi, d'autant plus qu’à la fin on nous dit que quand Il a dit cela, Il est rentré avec papa, maman tranquillement pour grandir en taille, en sagesse et en grâce. Cela veut donc dire qu'Il ne renie rien de ce que Joseph et Marie Lui ont donné, mais que Lui a le génie, non pas de faire une crise d'adolescence tapageuse pour épater la galerie, mais de pouvoir faire surgir dans le cœur de Joseph et de Marie leur véritable vocation qui était non pas simplement d'avoir un enfant pour assurer leur propre descendance, mais d'être voués eux aussi aux affaires du Père.

Frères et sœurs, cette conception de la vie familiale est un peu sur la tangente pour beaucoup de familles dans le monde actuel. C’est vrai, nous avons tendance au repli : si nous fondons des familles, ce serait pour faire des familles bien typées, bien cadrées et il ne faudrait pas que ça sorte des cadres. C'est la survie. Nous vivons dans une économie de survie familiale et d'une certaine façon, on n'a pas tous les torts. Ce n’est pas parce que l’on est né en France que l'on va chanter uniquement du répertoire de musique pop américaine. Ce serait bien dommage. Mais si nous vivons et entrons dans cette économie uniquement d'une sorte d'auto-reproduction, d'auto-conservation à l'identique du modèle de notre vie familiale, nous risquons de perdre ce qui fait l'originalité : la famille est un lieu de naissance, de liberté humaine de l'enfant et avec cela, dans cette liberté humaine, peut naître le mystère de la foi et de l'espérance chrétienne.

Frères et sœurs, c'est ce que nous célébrons, sans doute très maladroitement parce qu’on a l'impression que l'enfant Jésus, vraiment, est comme dans les images pieuses du XIXe siècle, mais en réalité on voit le surgissement d'une nouvelle compréhension du mystère de l'existence de la famille, de sa structure non plus fermée sur elle-même dans la seule continuité temporelle, mais aussi ouverte à découvrir les affaires du Père.

Frères et sœurs, que cette fin d'année soit une sorte d'envoi pour nous poser la question du sens de la vie familiale. On peut la vivre comme cela, c'est même plus tranquille et plus reposant de se dire qu’on a des enfants, qu’ils sont tous là pour Noël, c'est bien, parfait. Mais où est le but ultime de la vie familiale ? Pourquoi, par exemple, depuis trois ou quatre générations, les papes commencent-ils à se poser le problème de la vie familiale ? Il n’est pas dit que la plupart des encycliques disent exactement ce qu'il faudrait dire de cette nouveauté, de la grâce et de la filiation qui surgit au cœur de la vie familiale, mais cela n'empêche que c'est bien le problème et que nous avons tous à nous y atteler. C'est peut-être une résolution synodale très importante.