JE DOIS ÊTRE AUX AFFAIRES DE MON PERE

1 S 1, 20-22 + 24-28 ; 1 Jn 3, 1-2 + 21-24 ; Lc 2, 41-52
Dimanche de la Sainte Famille – année C - (26 décembre 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Chaque année, les parents de Jésus montaient à Jérusalem »

Frères et sœurs, nous voici invités à méditer sur le mystère de la famille, pas seulement de la Sainte Famille mais de la famille globalement, à partir d’un épisode très riche d’enseignement, qui s’inscrit dans une conception tout à fait classique de la vie familiale. Marie et Joseph ont l’habitude d’aller à chaque fête en pèlerinage à Jérusalem à cause des obligations et du mode juif traditionnel. Pour eux, le mot clé est : « On a toujours fait comme ça ». Il n’y a pas à hésiter : c’est dans la Loi, puisqu’ils sont de bons juifs et que leur enfant ne pose pas trop de problèmes, chaque année ils montent à Jérusalem. Et l’enfant monte avec ses parents. Cela fait une petite excursion qui brise le rythme de la vie quotidienne.

Cet épisode un peu routinier scande la vie familiale des juifs pieux de l’époque. Quand on habitait à quatre-vingts kilomètres de Jérusalem, cela faisait une sorte de respiration qui rajoutait à l’atmosphère de fête. Nazareth était un trou perdu avec sans doute à peine cent cinquante habitants. Aller à Jérusalem était véritablement la distraction. Or, dans cet épisode si routinier, si garanti par la piété juive, si constitutif de l’identité des juifs pieux, Jésus en profite pour casser l’ambiance. Jésus qui savait comment s’organisait le pèlerinage, fait soudain la rupture. Quand ses parents lui font un reproche – c’est la seule fois où Marie dit à Jésus son mécontentement et son angoisse –, Jésus la renvoie en lui disant : « Pourquoi interviens-tu de cette façon ? » Les psychologues contemporains diraient que c’est le début de la crise d’adolescence. Tout semblait rythmé et l’éducation à la transmission des valeurs familiales semblait aller de soi et pourtant, brutalement, cela s’arrête ou pas tout à fait puisqu’à la fin il est précisé qu’Il leur était soumis. Mais l’ambiance est cassée.

Non seulement Jésus rompt avec le train-train de la vie familiale et des valeurs que l’on respecte tous ensemble, mais encore Jésus ne se gêne pas pour se retrouver au Temple au milieu des docteurs. Quand ses parents constatent que Jésus n’est pas là, où Le cherchent-ils ? Ils le cherchent chez les amis et les voisins. Ils n’ont pas idée que Jésus puisse échapper à ce rythme et à ce mode de fréquentation de la vie quotidienne qu’ils avaient proposés à Jésus depuis son enfance. On cherche dans la caravane en remontant le flot des pèlerins qui rentrent chez eux et on est sûr de le retrouver là. Les parents pensent sans doute qu’ils auraient dû être plus attentifs, mais ils ne Le trouvent pas là où ils pensaient Le trouver. C’est la deuxième déconvenue pour Joseph et Marie : outre le fait d’avoir perdu leur enfant, ils Le recherchent dans les endroits les plus familiers mais Le retrouvent dans l’endroit auquel ils ne s’attendaient pas. Ils remontent jusqu’à Jérusalem, jusqu’au Temple et là, au lieu de Le retrouver à jouer aux billes avec les copains, Il est au milieu des docteurs de la Loi et Il les étonne par la sagesse de ses réponses. La sagesse de ses réponses, c’est le fait que les paroles qu’Il dit pour répondre sont bien adaptées à la réalité qu’Il est en train de faire découvrir aux docteurs de la Loi. On dirait aujourd’hui qu’ils s’étonnent qu’Il soit si "branché". Ils avaient l’habitude de la vie quotidienne à Nazareth. Or ils le trouvent au milieu des docteurs de la Loi et Il est branché.

Le récit repose sur le fait que Jésus est bien de la famille de Joseph et de Marie et a bien trouvé son enracinement. Il pratiquait la Loi juive et la vie familiale telle qu’elle se pratiquait à Nazareth, les pèlerinages et les rites religieux, et tout à coup Il est branché sur un autre monde. C’est infiniment plus qu’une crise d’adolescence. Il y a une rupture radicale entre la manière dont les parents concevaient leur relation de parents avec leur fils Jésus et le fait qu’Il leur échappe totalement puisqu’Il va fréquenter les docteurs de la Loi, et il n’y en avait pas à Nazareth. Il y avait des artisans, des gens qui travaillaient la vigne etc., mais il n’y avait pas de rabbin à Nazareth, ce n’était pas le style. Les parents découvrent tout à coup qu’Il n’est pas de leur monde. En même temps, quand ils Lui font des reproches, Il les "mouchent" en disant : « Je dois être aux affaires de mon Père ». C’est plus compliqué que la crise d’adolescence. Il y a d’abord l’ambiguïté du mot « Père ». Joseph peut aller se retirer discrètement. Puis les « affaires de mon Père, c’est là où Je suis dans le Temple. Quand Je suis dans le Temple en dehors et indépendamment du milieu familial, Je peux donner la pleine mesure de ce que Je suis ».

Ce n’est pas un épisode – le seul de l’adolescence de Jésus – très réjouissant. Il est étonnant qu’il soit resté aussi marquant dans la tradition des premières générations chrétiennes, au point que Luc l’ait recueilli et l’ait développé. Les commentaires critiques modernes affirment qu’il est tellement paradoxal de raconter cette histoire au sujet de Jésus que cela ne peut pas avoir été inventé par la communauté. Ce devait être un souvenir transporté de bouche à oreille pour raconter quelque chose d’assez étonnant dans la vie de Jésus. Ce qui était étonnant était la sagesse de ses réponses, la manière dont Il avait agi, avec laquelle Il avait soudain rompu avec la vie familiale et le système d’éducation traditionnel qu’il avait reçu. C’est la mise en place, presque l’anticipation de sa vie publique : « Je dois être aux affaires de mon Père ».

Frères et sœurs, ce simple épisode nous fait voir le problème fondamental au moment de la naissance de la personnalité de Jésus, même s’Il est le Fils de Dieu depuis sa naissance et éternellement. Il y a un moment où tout en étant profondément enraciné (« Il a habité parmi nous »), tout à coup Il peut dire à ses parents : « Je dois être aux affaires de mon Père », c'est-à-dire : « Je suis venu pour un autre registre, pour autre chose ». Inutile de faire un parallèle en s’imaginant que son propre enfant, au moment du dessert, va faire une sortie en disant : « Je dois être aux affaires de mon Père ! » Mais à travers le revêtement d’une crise d’adolescence assez typique, Jésus dit exactement ce qui va être sa mission et son destin, être aux affaires de son Père. A partir de ce moment-là, Il est vraiment dans la plénitude de cette humanité qui va nous sauver et nous conduire auprès du Père. Il est alors directement au niveau des docteurs de toute sorte sans avoir passé par un examen, mais Il dit ce pour quoi Il est là.

Vous imaginez la déconvenue de Marie et Joseph qui reprennent le gamin et retournent à la maison. Cela aurait pu être un moment de crise, de rupture comme de temps en temps dans nos familles. Mais pas du tout. Il a dit ce qu’Il avait à dire et quand Il rentre à la maison, « Il leur était soumis ». Il ne dit pas : « Maintenant que vous savez que Je dois m’occuper des affaires de mon Père, vous devez vous comporter autrement vis-à-vis de Moi ». Ce moment de l’épanouissement de l’intelligence de Jésus pour être à la hauteur de sa mission ne Le coupe pas de sa famille. C’est le mystère de la vie familiale. La vie familiale n’est pas uniquement le lieu de la transmission des valeurs de la tradition. N’en déplaise à certains, l’économie de la vie et de la croissance de la personnalité, ce n’est pas : « Tu feras Polytechnique comme papa ». Cette conception n’est pas dans l’évangile. Les gens de Nazareth pensaient qu’Il devait être charpentier comme son père. Mais ceux qui L’ont entendu se sont aperçus qu’Il n’était pas de ce modèle-là. Le problème de la famille pour Jésus, tel qu’Il l’expose dans son comportement, c’est : « Se met en place en Moi un processus par lequel Je ne suis pas simplement réductible à "Fils de Marie et de Joseph" ». C’est le grand problème de la famille : je ne suis pas simplement l’enfant de mes parents. Pour nous chrétiens, ça devrait être évident. S’il y a une vocation, un destin personnel dans la vie des enfants, ce n’est pas un destin personnel que nous contrôlerions ou orienterions. Ce serait se prendre pour Dieu.

D’autre part, même devant ce mystère, ces moments de rupture que symbolise l’adolescence, on doit accepter que ce cheminement soit respectueux de la découverte de l’enfant. C’est le moment où nous devons laisser entendre à l’enfant que même si ses aspirations ne sont pas exactement les nôtres, nous les respectons et nous devons approfondir ce lien familial non plus dans la simple reproduction de l’identique, mais ensemble dans l’accueil de la nouveauté de la personne, de son ouverture à la vie et de son ouverture à Dieu.