LA FAMILLE REVOLUTIONNEE PAR LE CHRISTIANISME

Gn 15, 1-6 + 21, 1-3 ; He 11, 8 + 11-12 + 17-19 ; Lc 2, 22-40
Fête de la Sainte Famille – année B (27 décembre 2020)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, pourquoi faut-il fêter la Sainte Famille ? On ne l’a pas fait pendant des siècles. La fête de la Sainte Famille n’est devenue officielle que sous Léon XIII, à la fin du XIXème siècle. Auparavant, existaient de-ci de-là un certain nombre de dévotions ou de thèmes plus ou moins liturgiques censés évoquer la vie familiale de la Sainte Famille. C’était par exemple Lorette, la maison de la Vierge, donc pas tout à fait la Sainte Famille. La question de la Sainte Famille est en fait très liée à toute une histoire, et de la société, et de l’Eglise. On s’est rendu compte qu’existait la possibilité de fêter une nouvelle fête de façon spéciale : la fête de la Sainte Famille.

Or il se trouve que le moment même où on a cru absolument indispensable de le faire – telle était la conviction profonde de Léon XIII –, c’est pratiquement un moment où la notion de famille était en train d’être complètement bouleversée après des siècles, sinon en stabilité, du moins comme référence et modèle à peu près cohérent. Tout à coup, avec des transformations à la fois d’ordre politique, économique, social ou relevant de la vie privée, l’Eglise s’est dit qu’il fallait absolument récupérer les morceaux en faisant une fête de la Sainte Famille.

Si vous relisez l’encyclique de Léon XIII, vous noterez que ça sent la fin du XIXème siècle. On n’est pas dans l’émancipation tous azimuts, c’est assez cadré. D’ailleurs, on ne peut pas dire que la lettre encyclique que le pape François vient de nous livrer pour l’année de saint Joseph, fasse éclater la nouveauté sur les problèmes de vie familiale. Un tout petit exemple pour illustrer : il est incroyable d’écrire un texte pour louer la paternité sans qu’apparaisse une seule fois le mot « sexualité ». C’est un tour de force. Je veux bien que saint Joseph soit resté absolument chaste vis-à-vis de la vie familiale, mais parmi les problèmes qui se posent aujourd’hui, il y a quand même de graves incompréhensions au sujet de la sexualité et où peut-être que la vie de Joseph aurait pu nous éclairer. Silence radio !

Je voudrais brièvement ce matin essayer d’évoquer avec vous la question de la famille. C’est un véritable problème pas simplement limité à un aspect social à cause des mutations que nous expérimentons ou que nous subissons (ça dépend des tempéraments et des mentalités). Alors pourquoi le problème de la famille est-il si important ? C’est parce que le problème de la famille est le nœud essentiel de notre façon de vivre le temps. En effet, pendant des siècles, les sociétés ont pensé spontanément, et ce n’était pas faux, qu’au fond quand un enfant naissait, tout son avenir était derrière lui, je dis bien derrière lui. Le fait de venir au monde était totalement solidaire et dépendant de ce qui s’était passé avant. « Tu seras polytechnicien comme papa ! » D’ailleurs ce n’est pas fini. Le code génétique de la transmission professionnelle est beaucoup plus lourd et plus pesant que l’on ne pense, et dès l’école primaire ! Tel était l’enjeu. La famille avait intérêt à "formater" le plus possible les enfants pour qu’ils reproduisent le modèle familial dont ils étaient issus. On peut donc dire qu’à ce moment-là, la famille était la sécurité absolue. Non pas que l’affaire ait marché rubis sur l’ongle, c’est un autre problème, mais c’était quand même bel et bien l’idée : « Si j’arrive à faire passer tous les réflexes de l’esprit de famille, tu seras exactement avec tous les atouts qu’il faut pour faire ta place dans la société ». Il en est peut-être encore parmi nous qui pensent comme ça, d’ailleurs ce n’est pas un péché mortel, c’est un choix !

Alors que depuis au moins deux ou trois siècles, mais à mon avis préparé de longue main bien avant, s’est mis en place petit à petit un nouveau modèle qui consistait à dire que quand on naît dans une famille, notre avenir n’est pas derrière nous par ce que la famille peut partager et nous donner, mais qu’il est d’abord un petit peu, puis de plus en plus, puis totalement devant nous. Et à partir de ce moment-là, le modèle de la famille devient beaucoup plus incertain parce que les parents ne sont absolument pas maîtres de l’avenir de leurs enfants (combien d’équivalents de Cézanne ont perdu leur âme parce qu’on leur a dit : « Tu passes d’abord ton bac, puis tu fais ingénieur et après on verra si tu es peintre et si tu fais un métier d’artiste », c’est pour ça que tous les peintres du XIXème sont tous des banquiers ratés, des ingénieurs ratés, etc. et se sont mis à la peinture assez tardivement et n’étaient pas peintres de métier). On voit là la différence. Tout à coup la famille a non pas éclaté (si elle avait éclaté il n’y aurait plus rien), mais la famille est confrontée à un nouveau problème d’identité qui n’est pas simplement l’identité de l’enfant, mais celle de la famille elle-même.

Comment une famille peut-elle donc être ce lieu à la fois de transmission de ce qui est du passé et qui est simplement déjà manifesté par le fait de l’apport du code génétique, et en même temps comment peut-elle être ouverte à la possibilité de l’accomplissement des enfants qui commencent à naître dans cette famille pour que leur avenir soit un avenir véritable et conforme à ce qu’ils sont ? D’où vient cette ouverture de la famille à l’avenir ?

Elle vient essentiellement du christianisme. Vous me direz que ça a été un peu long à émerger. C’est vrai ! Mais sur le fond, à partir du moment où on a compris qu’il existait une continuité entre notre vie ici-bas et l’accomplissement de cette vie ici-bas dans un avenir qui est la plénitude de la vie avec Dieu, le modèle de la vie familiale et du destin individuel de chacun d’entre nous a basculé. On ne peut donc plus compter uniquement sur le fait de dire que la famille est là pour transmettre et qu’il faut s’en tenir à ce qui a été dit et rien d’autre. A ce moment-là, même les valeurs les plus sacrées, l’autorité, la compétence, etc. deviennent relatives à la destination spirituelle plénière de la vie avec Dieu.

Personnellement, je pense que c’est un des aspects de la Sainte Famille. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais selon l’Evangile, on ne peut pas dire que Jésus ait recruté largement dans sa famille. Et même, à un certain moment, qu’on ne cite pas le jour de la Sainte Famille, on dit que Jésus était en train de prêcher, et on dit que la famille de Jésus arriva pour lui dire d’arrêter de prêcher. On rapporte même cette réflexion de sa famille disant : « Il est fou ! » Ça veut dire que le Christ Lui-même n’a pas pris la famille comme une sorte de cadre dans lequel Il devait se mouler complètement et faire tout ce qu’on Lui disait. A l’occasion d’autres dimanches de la Sainte Famille, lors de l’année liturgique C, on lit l’histoire du gamin qui s’échappe et qui va discuter avec les docteurs de la Loi : même problème. C’est pour ça qu’au fond nous vivons une époque assez intéressante : nous avons enfin compris que le problème de la famille n’était pas la reproduction à l’identique du même modèle de génération en génération, ni du point de vue professionnel, ni du point de vue économique, ni du point de vue spirituel. Et ça, c’est le christianisme qui l’a apporté.

Donc, on peut lire de plusieurs façons les textes de la messe d’aujourd’hui, mais si on dit qu’il faut apprendre les vertus familiales, il faut entendre que les vertus familiales ne sont pas un modèle tout fait, préfabriqué ; les vertus familiales, c’est aussi bien savoir, comme l’a dit Jésus par ailleurs, tirer ce qui est bon du neuf et du vieux. C’est donc cet ajustement permanent de la liberté, et des parents, et des enfants – il est bon parfois que les parents reçoivent un petit vent de modernité de la part des enfants – qui nous rappellent qu’on est toujours dans la famille sur une sorte de fil du rasoir et qu’on peut tomber d’un côté ou de l’autre, du côté d’un extrémisme conservateur, mais le mot est commode, qui est de tenir au temps en tant que passé, et en même temps de savoir que depuis que Dieu est venu parmi nous, Il a introduit dans le temps une dimension d’avenir qui est absolument constitutive de notre être et de l’être même de la famille.

C’est pour ça qu’il est parfois très embêtant que nos modèles de la famille soient des espèces de valeurs-refuge. Ce ne sont pas que des valeurs-refuge, ce sont aussi des valeurs, des modèles, des références de possibilités nouvelles. Il y a évidemment des ambiguïtés, par exemple le fait de croire que ce sont simplement des savoir-faire techniques, industriels ou biologiques etc. qui vont transformer l’avenir de l’humanité. Le transhumanisme de ce point de vue est assez étrange parce que c’est une sorte de perversion de la vision chrétienne des choses. Mais ça n’empêche que la question reste et qu’il y a vis-à-vis de tout ce qui arrive de nouveau, une sorte de sagesse et de réflexion rationnelle, humaine et spirituelle pour essayer de comprendre ce qui est bon et ce qui fait à la fois grandir à partir de l’héritage et surtout à partir de l’avenir que Dieu nous ouvre.