CONSENTIR A L'HUMANITÉ DE DIEU
Is 52,7-10 ; He 1, 1-6 ; Jn 1, 1-5.9-14
Noël - Messe du jour – (25 décembre 2004)
Homélie du Frère Yves HABERT
Nous on est des chrétiens un peu comme cela, on est trop habitués à Noël. Pourtant, si l'on réfléchit un peu, si l'on saisit tout l'effort de l'homme, si l'on saisit toute l'histoire des religions, si l'on rentre un petit peu dans ces balbutiements, ces approches du mystère, on voit qu'il y a parfois des dieux qui marchent sur la terre, on voit qu'il y a des demi-dieux, des héros, on voit des hommes adoptés par Dieu, on voit des hommes qui luttent avec Dieu, qui jouent avec Dieu, des dieux qui ont parfois les mœurs des hommes. Mais un Dieu qui se fait homme ? Même dans l'hindouisme qui est une religion extrêmement évoluée et pertinente, quand on parle des "avatars", ce sont les dieux qui descendent sur terre, le sens du mot "avatar", c'est descendre. Mais ici, dans notre foi chrétienne, c'est Dieu qui se fait réellement homme. Il y a quelque chose d'irréductible. Nous passons à côté trop facilement. Le Christ n'a pas retenu comme un Harpagon, dit l'épître aux Philippiens, "Il n'a pas retenu le rang qui l'égalait à Dieu, mais Il s'est abaissé devenant semblable aux hommes".
Alors, on ne s'étonne pas que devant un tel bouleversement dans l'histoire du mode de relation à Dieu, qu'il y ait eu des centaines d'hérésies pour essayer de cadrer, de faire rentrer Dieu dans nos schémas. Et même si ce n'est pas forcément des hérésies, dans l'Église aussi on a voulu insister sur l'aspect divin, pour gommer l'aspect humain, et à ce moment-là, on creuse encore plus le fossé qui nous sépare de Dieu et que Dieu a voulu combler lui-même. L'homme est alors dans une effroyable condition de pécheur, à la fois d'un travail acharné d'une conversion permanente, d'une sorte de tension vers le spirituel, et Dieu essaie de justesse de le sauver de la perdition.
A l'inverse, parce qu'il y a toujours ce mouvement de bascule, quand on appuie trop sur un côté de la balance, il y a l'autre côté qui bascule, et l'on a ramené Dieu dans notre humanité, et l'on s'engage dans le caritatif et le social, on gomme la dimension spirituelle, on gomme la dimension divine du Christ, et l'on calme ses angoisses métaphysiques en essayant de travailler modestement dans son coin.
La foi chrétienne n'est pas une affaire de dosage, Dieu ce n'est pas Frankenstein. Il n'a pas une dose de poudre de divin qu'il saupoudrerait d'une dose d'humain, qu'il mélangerait dans un creuset pour en faire un brouet infernal. Non, le Christ est Dieu, et le Christ est homme. Connaître l'homme, connaître l'homme intégral et connaître toute la profondeur des richesses de l'homme, c'est Dieu qui nous le fait connaître. Sainte Catherine de Sienne, la grande mystique, disait : "Dans ta nature, je connaîtrai ma nature". Elle avait saisi comment dans la nature du Christ, quand cette nature humaine est saisie par la nature de Dieu, quand le Christ nous offre la profondeur du dessein que son Père a choisi pour Lui, à ce moment-là, nous connaissons note grandeur. Le Christ a réfléchi avec une intelligence d'homme, Il a aimé avec un cœur d'homme, Il a tout vécu comme nous. Quelle est alors la grandeur, quelle est la dignité humaine ? Le pape saint Léon que je citais tout à l'heure dit : "Reconnais ta dignité". Reconnais comment tu es grand. Eloigner ainsi l'humanité que le Christ a choisie c'est éloigner Dieu lui-même et finalement diminuer l'homme. Tandis que le Christ qui prend notre humanité en cette fête de Noël, c'est pour nous inviter profondément à aimer la vie, à aimer le travail que l'on fait, à aimer la prière, à aimer la convivialité, à aimer tout ce qui fait en fait toute la beauté, toute la richesse, toute la diversité de nos vies. Voilà comment le Christ à Noël vient donner une sorte de consistance extraordinaire à notre existence.
Mais, Il ne s'est pas arrêté là et l'épître aux Philippiens nous dit "qu'il s'est abaissé plus encore, devenant obéissant jusqu'à la mort, et la mort sur la croix". C'est un véritable fou d'amour. Il a voulu aussi en ayant tout connu de notre vie, à l'exception du péché, Il a voulu aussi saisi ce que représentait cette morsure du péché, Il a voulu saisir ce qu'éprouve le criminel, ce qu'éprouve celui qui est marqué par le péché. Il a été jusqu'au bout par amour pour nous. Il a voulu connaître l'enfer, Il a voulu aller jusqu'où Dieu s'est fait homme, jusqu'au bout. Et là, on voit que notre foi chrétienne, c'est tout simplement une folie d'amour, et si jamais ce n'est pas humain, alors, c'est divin. Si l'homme est capable d'héroïsme, si l'homme comme saint Maximilien Kolbe est capable de donner sa vie dans un camp pour sauver la vie d'un père de famille, si l'homme est capable d'héroïsme, Dieu lui est capable de folie. C'est cette montagne-là, et nous pouvons être sans voix devant la grandeur, nous pouvons être sans voix devant quelque chose qui nous dépasse infiniment, mais le pari de Dieu à Noël, c'est que nous pouvons être sans voix devant la petitesse, devant l'humilité, devant un Dieu qui a pris notre humanité. C'est peut-être pour cela que l'on s'habitue, parce que c'est trop grand. Alors, c'est notre petite défense, c'est notre manière un peu protégée, parce que c'est tellement grand qu'il faut bien avoir cette petite défense pour ne pas être trop saisi par l'immensité du mystère d'un Dieu qui se fait enfant. Mais là, justement, c'est le jour où il faut abaisser les défenses, c'est le jour où il faut consentir. La vierge a consenti à l'Annonciation, mais nous, c'est aujourd'hui qu'il nous faut consentir à la faiblesse de Dieu, à sa petitesse, à la montagne immense d'un enfant qui naît dans la crèche, à ce Verbe qui balbutie, à ce Verbe qui va donner la vie maintenant à Augustin.
AMEN