LE VERBE S'EST FAIT CHAIR

Is 52, 7-12 ; He 1, 1-6 ; Jn 1, 1-18
Messe du jour de Noël – année B (25 décembre 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Le texte que nous avons entendu aujourd'hui, est sans doute l'un des plus mystérieux du Nouveau Testament et même de toute la littérature chrétienne. C'est un texte clé. Comme il est proposé par la liturgie, tant pis, on se risque : on essaie de comprendre sa signification au lieu de simplement l'écouter machinalement, comme une sorte de refrain.

« Au commencement était le Verbe ». Il est même nommé avant Dieu. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. » Pourquoi le Verbe ? Il nous est difficile d’entendre le sens de cette parole, parce que pour nous aujourd'hui, la parole trop souvent, c'est la tchatche. Comme disait Zazie dans Zazie dans le métro (Raymond Queneau) : « Tu causes, tu causes, c'est tout ce que tu sais faire ». C'est donc la tchatche au plan politique, au plan social, dans les médias (ils en vivent !). Donc rien ne nous prépare vraiment à entendre ce texte : « Au commencement était le verbe ».

Je voudrais commencer par une petite réflexion : quel outil avaient les premiers chrétiens, quand ils ont annoncé la résurrection ? Ils n'avaient que la parole. Jésus était mort, ressuscité, Il avait pour ainsi dire disparu de l'horizon humain, du monde contemporain. Et cependant, ça marchait. Quand ils annonçaient : « Jésus est ressuscité », il y avait des gens qui croyaient. Pour les premiers chrétiens, l'expérience de la parole n'a donc pas été une expérience de la tchatche. C'était une expérience au cours de laquelle, quand ils annonçaient la résurrection, que Dieu était venu, toutes choses absolument incroyables à l'époque, il y en avait qui écoutaient. Par conséquent pour eux, la parole n'était pas simplement du discours. C'était la force de ce qu'ils proclamaient, de ce qu'ils avaient entendu : les paroles du maître. L’annonce de ces paroles changeait la vie des gens. Et donc « au commencement était le Verbe », exprime ce que la Communauté savait déjà (le savons-nous ?) : elle savait déjà que la proclamation de l'évangile avait le pouvoir de changer le monde.

C'est une chose étonnante. Même chez les Grecs qui croyaient beaucoup à la parole, on n’avait jamais osé aller jusqu’à dire que la parole bouleversait le monde. Y croit-on encore ? Il faudrait le vérifier sérieusement. Toujours est-il que si on comprend la parole non comme le discours par lequel un homme s'impose à l'autre, mais comme un discours qui ne nous appartient pas, qui vient d'ailleurs, qui ne dépend pas de nous, dont la force et l'inventivité ne viennent pas de nous, alors on comprend que ce discours cette parole, ce verbe sont capables de changer une vie. Mais d’où cela vient-il, que la communauté chrétienne primitive pouvait annoncer une parole qui changeait radicalement la vie de ceux à qui ils s'adressaient et la leur propre ? C'est pour ça qu'il y a ce prologue de l'évangile de saint Jean.

« Au commencement était le verbe ». C'est une parole différente de celle dont nous avons l'habitude. Ce n’est pas la parole qui se contente de répéter, ce ne sont pas les infos (surtout en continu), ce n’est pas le fait de répéter sans arrêt les mêmes choses, ce n'est pas la répétition mécanique, c'est la parole. Tout d'un coup, une parole proclamée par un homme ; il se rend compte que cette parole ne vient pas de lui, mais qu'elle vient d'ailleurs. C’est sur la base de cette expérience qu’est né le texte que nous avons entendu tout à l'heure. Saint Jean, qui est sans doute un des théologiens, un des contemplateurs du Mystère les plus perspicaces qui ait jamais été dans la tradition chrétienne, a dit : « Cette parole ne vient pas de nous ». Alors d'où vient-elle ? Voilà la question ! Peu ont osé le dire, mais lui l'a dit : « Au commencement était le verbe ». Jean comprend que la parole annoncée par lui et sa communauté ne vient pas d'eux, qu’elle trouve son origine ailleurs. D'où vient-elle et comment peut-elle être aussi agissante et aussi efficace ? Eh bien, c'est une parole qui était au commencement. Voilà qui met à un niveau inférieur toutes les autres paroles, aussi intelligentes soient-elles, que les hommes pourraient proférer. Cette parole-là nous dépasse.

Quand on réalise cela, frères et sœurs, on comprend tout ce que nous fêtons dans toute la liturgie chrétienne. Tout le temps, nous fêtons la parole qui vient d'ailleurs. Vous allez me dire que je suis un peu protestant, mais là je n’ai pas peur de l'être parce que c'est vrai que c'est quand même la parole qui a été l'expérience fondamentale de la communauté chrétienne primitive. Non pas du bourrage de crâne, ni de la répétition mécanique, mais une parole qui surgissait dans leur cœur, dans le cœur de leurs auditeurs et qui était capable de changer la vie du monde. Ils l’ont cru. Je ne sais pas si on l'a bien réalisé, on n'est peut-être pas tout à fait à la hauteur, on n'a pas la même perception de la force de la parole, trop souvent hélas, ça devient de la tchatche, mais c'est bien le fond du problème. C'est une parole qui vient d'ailleurs, une parole qui ne se mesure pas simplement au débit des décibels. Une parole qui était au commencement.

Au commencement, ça veut dire avant la naissance du monde, avant la création, « au commencement était le Verbe » ; alors si elle était au commencement, si elle n’était pas dans le monde, si elle ne servait pas simplement aux échanges entre les humains créés dans le monde, d'où venait-elle ? Cette parole était auprès de Dieu. À d'autres passages, saint Jean dit que « cette parole était dans le sein du père », comme si pour Jean, le moment de sentir surgir sa parole du fond des tripes était l'expérience même de la parole ; comme le cri d'un bébé quand il naît ; comme l’exclamation de bonheur quand on rencontre l'âme sœur ; comme quand on est là à chanter parce qu'il semble que la parole simplement dite est débitée, ne fait pas le poids et qu'il faut y mettre toute sa chair, toute sa force pour qu’elle porte et nous porte.

Jean continue, il demande d'où vient la force de cette parole : tout fut fait par cette parole, tout fut fait par Lui, le Verbe, ou elle, la Parole, c'est le même mot. L'intuition de Jean est extraordinaire. Déjà chez les Juifs, on savait et on croyait qu'il y avait une parole en Dieu, une personne en Dieu qui était une réalité extraordinaire. Ils l'appelaient aussi la Sagesse : Sagesse, Verbe, Parole, c'est la même chose. Mais qu’est-ce ? C'est une parole qui surgit de l'intime. Là encore, nous ne sommes pas hélas des poètes et nous avons du mal à comprendre comment la parole surgit de l'intime, de l'intime du cerveau, de l'intime du cœur ou de l'intime de l'émotion et des tripes. Mais c'est ça la parole. Pourquoi, quand on est au théâtre ou qu’on va écouter un concert, est-on saisi ? Ce qui nous saisit, c'est la parole. À ce moment-là, quelque chose vient déchirer notre vie, notre cœur et nous dit : « C'est là qu'est la vérité ».

Là, c'est la même chose. Les premiers chrétiens se sont dit que s'il y avait une parole en Dieu, ça ne pouvait être que celle-là. Une parole plus forte que toutes les formes musicales qu'on a inventées. Une parole plus forte que toutes les formes des poèmes qu'on a inventés, l'épopée, le lyrisme etc. Plus forte que tous les grands ouvrages de la tradition grecque déjà, juive aussi ; cette parole était là, à la source de toute parole.

Et qu'avait-elle de spécial ? Elle était si forte, si décisive que c’est différent de notre situation. Quand nous prenons la parole, on ne crée rien, on crée un lien ; qu'on ait reçu ça de Dieu, c’est déjà beaucoup. Mais là, on ne reçoit pas seulement un lien, elle fait exister. « Que la lumière soit », c’est ce qui est écrit dans le livre de la Genèse, c'était ce que les Juifs méditaient et que les chrétiens ont continué à méditer en communion avec les Juifs pendant toute leur vie. Comment se fait-il qu'une parole puisse faire exister ? On se contente généralement de cette caricature de la parole qui fait exister et qui s'appelle la parole du pouvoir et de l'autorité. Comme si, quand je prends le pouvoir et l'autorité sur quelqu'un, je l'obligeais à changer, à penser comme moi. Quand la parole en arrive à ce vide de l'autorité, ce n'est pas la parole issue de Dieu, c'est autre chose, c'est la parole du pouvoir, la parole totalitaire. C'est pour ça d'ailleurs que les régimes totalitaires se sont crus des révélations, parce qu’eux aussi ont cru que la parole d'autorité totalitaire, de domination qu'ils voulaient exercer sur les autres était suffisante pour changer le monde. Quelle caricature que nous en soyons là, avec ou sans goulag ! C'est terrible.

Et donc les chrétiens se sont demandés où était la force de cette parole. Cette parole a tout fait venir à l'existence. Dans cette parole était la vie. C'est sûr que pour nous, la parole est intimement liée à la vie parce que quand on annonce quelque chose, ça sort de notre souffle de vie. C'est extraordinaire que chez les hommes la parole soit si profondément, si intimement liée au fait d'être vivant. Donc la parole était la vie et la vie était la lumière des hommes. Vie et lumière. Vous vous rendez compte, frères et sœurs, une parole ! Nous qui disons tellement de bêtises et tellement de choses inutiles… De quelle parole pouvons-nous dire : « En elle était la vie et la vie était la lumière » ? Parfois, on en entend une comme ça, le jour où pour la première fois quelqu'un vous dit « je t'aime », ça peut avoir ce rôle-là, une parole qui va être non pas porteuse mais prometteuse de vie. C'est déjà pas mal. Mais là, en cette parole était la plénitude de la vie, et cette parole était lumière, elle ouvrait les yeux, elle faisait voir. Eh bien c'est ça le mystère de Dieu. Quand on dit, souvent mécaniquement, sans penser à ce que ça veut dire, « parole de Dieu » ou « parole du Seigneur », c'est ce que l’on veut dire. On le dit comme Jean, la parole était auprès de Dieu, elle est venue là, dans la bouche de celui ou de celle qui la proclame. Et ça, c'est tout le mystère de notre existence.

Notre existence repose-t-elle sur une parole qui vaut la peine ? Repose-t-elle simplement sur des promesses qui nous bluffent ? Repose-t-elle simplement sur des discours qui nous asservissent ? Nous prend-elle aux tripes parce qu’on veut avoir pouvoir sur nous ? Ou bien la parole est-elle libératrice de vie ? Jean a compris cela, il l’a vu avec ses communautés et leur a expliqué ce qui se passait. Il faut bien croire que les évangiles ne sont pas de gentils petits discours pour ne pas désespérer Billancourt. La parole de Dieu, la parole de l'évangile, si on la lit encore deux mille ans après et si on l'écoute encore un peu, c'est parce qu’elle a toute la plénitude de la vitalité de ce qui fait être, de ce qui fait vivre et de ce qui fait la lumière. Alors quand on est devant cela, que peut-on faire ? « La lumière a lui dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas reçue », c'est-à-dire que la parole créatrice de Dieu, que la lumière soit, que le monde soit, que l'homme soit, puis qu'il gère la création, n'a pas été très bien comprise. On n'a toujours pas compris. Je ne vais pas faire de discours écologique, ça n'a pas grand-chose à voir avec la parole de Dieu. Mais je voudrais simplement dire qu’au moment où Dieu s'est rendu compte que sa parole, petit à petit, perdait du poids dans l'histoire de l'humanité – là c'est sublime, il n'y a que Dieu pour inventer un truc pareil – Il a dit : « Il faut que la parole qui est en Moi, que Je porte éternellement en Moi, le Verbe de Dieu, la Parole de Dieu, devienne chair ». C'est incroyable. Que Dieu ait voulu ça, Il avait tous les atouts en main pour faire un tour de passe-passe et nous obliger à penser comme Il voulait. Il a dit : « Ça passera par la condition charnelle de l'homme, Je vais la prendre. Je vais m'y mettre et Je vais utiliser cette parole pour leur dire ce que J'ai à dire et il faudra que mon être, ma condition charnelle, ma condition humaine, tout ce que Je suis, devienne Parole ». Jean dit : « C'est ce qu’Il a fait ». Et le verbe s'est fait chair. Pas n'importe quelle parole. La parole de Dieu s'est faite chair.

Frères et sœurs, nous vivons souvent dans une sorte de coupure, de rupture entre la parole qui vient d'en haut, de notre tête et la parole qui vient de notre chair, la passion, les émotions. C’est plus subtil que ça. La parole devient chair, les premiers chrétiens l’ont compris. Ils ont compris que jusque-là, peut-être, on avait des paroles édifiantes, moralisantes, extraordinaires qui pouvaient enthousiasmer. Mais où cela menait-il ? À la mort. Et cette parole-là, où nous a-t- elle conduit ? Non pas à la mort, mais à la vie et à la résurrection.

Frères et sœurs, c'est ce qu'on fête aujourd'hui. Si on ne le fête pas, on peut mettre toutes les guirlandes qu'on veut dans les villes, faire tous les bons gueuletons qu'on voudra, il manquera le poids de la parole. Or, vous le savez frères et sœurs, dans toutes les relations personnelles que nous avons, nous testons toujours la qualité de la relation avec quelqu'un dans la force de vérité, de lumière et de vie que peut prendre cette parole en nous. C'est ce que nous célébrons aujourd'hui, c'est ce que nous accueillons, une parole qui n'est ni dans la légèreté, ni dans l'oubli, ni dans l'inconstance, qui n'est pas dans le « oui, mais » ni dans le « en même temps ». Une parole qui est vraiment « oui, je suis là pour toi et tout ce que je dis, je le dis pour toi, pour que tu sois en vérité face à moi et moi face à toi ». Il n'y a que la parole de Dieu qui puisse vraiment faire ça, mais avoir perçu qu'il y avait une continuité entre ce qui se passe dans le cœur de Dieu et dans ce qui se passe aujourd'hui dans la communauté chrétienne, dans la vie de chacun d'entre nous, ça, c'est le génie de l'Incarnation. Dieu ne s’est pas simplement incarné dans un homme – c'est déjà extraordinaire parce que tout est passé par là – mais Il a voulu ensuite que cette parole qu'Il nous disait par sa chair soit une parole qui se dise aujourd'hui de génération en génération, que nous avons la charge d'accueillir et de transmettre. Amen.