LA PAROLE EST D'ARGENT, MAIS LE SILENCE EST D'OR

Is 52, 7-12 ; He 1, 1-6 ; Jn 1, 1-18
Noël, messe du jour – année A (25 décembre 2022)
Homélie du père Jo BOIS

Dans l’évangile de cette messe du jour de Noël, il n’y a pas la magie de la nuit de Noël, il n’y a pas l’étable, l’âne et le bœuf, ou les anges et les bergers, mais nous le savons bien, la magie de Noël retombe vite quand toutes les guirlandes sont rangées, quand les chalets sont fermés, quand le cours Mirabeau s’éteint un peu.

Mais nous avons le début de l’évangile de Jean, et nous savons que Jean – qui a écrit son évangile un peu plus tard que les autres – a eu le temps de méditer ce mystère de l’Incarnation et de nous dire l’essentiel de ce mystère. Il est question bien sûr de la lumière et des ténèbres, de la naissance et de la gloire mais c’est le premier mot qui est mis en avant : « Au commencement, était le Verbe », la Parole. Parole qui était au commencement, qui était Dieu et qui s’est faite chair, qui est devenue homme. En nous donnant sa Parole, Dieu se donne Lui-même, Il se livre et Il nous donne ce qu’Il a de plus cher, Il nous rend confident de sa pensée, puisque le Fils va nous révéler tous les secrets de son Père. En écoutant Jésus, en écoutant l’évangile, nous savons ce que pense le Père, ce que veut le Père, et c’est cela la grande lumière de Noël.

En nous donnant son Fils, en nous donnant son Verbe, Dieu nous a tout donné. Comme le dit saint Jean de la Croix : « Car en nous donnant son Fils ainsi qu’Il l’a fait, Lui qui est sa Parole dernière et définitive, Dieu nous a tout dit ensemble et en une fois, et Il n’a plus rien à dire ». Dieu qui jadis tant de fois et de tant de manières avait parlé à nos pères, par les prophètes, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par son Fils. C’était le passage de la lettre aux Hébreux que nous avons entendu. « L’Apôtre, dit encore saint Jean de la Croix, nous apprend ainsi que Dieu est devenu en quelque sorte muet. Il n’a plus rien à nous dire. Concluez-en que désirer sous la nouvelle Loi visions ou révélations, ce n’est pas seulement faire une sottise, c’est offenser Dieu puisque par là nos yeux ne sont pas uniquement fixés sur le Christ, sans chercher chose nouvelle ».

Oui, la Parole de Dieu est venue chez nous comme un enfant, celui qui ne parle pas. Parole humble, cachée, pas tonitruante comme pouvait l’être celle des prophètes, de Jean-Baptiste, mais plutôt comme le murmure imperceptible qu’entendit un jour Elie sur la montagne. La parole est d’argent et le silence est d’or, dit la sagesse populaire. Dieu doit aussi connaître ce proverbe. Et lorsqu’Il envoie sa Parole sur la Terre, cela commence par un grand silence. Il y a bien les anges qui chantent, mais les silencieux, les taiseux que sont les bergers, sont les seuls à entendre ses paroles.

Joseph est là mais c’est le grand silencieux des évangiles. Marie aussi est là mais elle se tait. Le nouveau-né a dû crier à sa naissance comme chacun de nous mais ensuite Il se tait. Silence de Dieu pendant trente ans à Nazareth. Silence de Jésus sur la croix. Silence de Dieu. Où est Dieu ? Que fait-Il ? Dieu est-Il mort ? Beaucoup de gens se posent ces questions. Beaucoup d’Ukrainiens se posent sans doute encore cette question : que fait Dieu ? Ce serait tellement mieux, tellement plus facile si Dieu pouvait se manifester au moins de temps en temps, ne soyons pas trop difficiles, pour punir les méchants, pour faire la justice, pour me tirer d’un mauvais pas, pour me faire réussir mon examen. On aimerait l’entendre.

Et pourtant Dieu parle. Son Fils, sa Parole, est venue chez nous se faire entendre. Mais pour l’entendre, nous devons nous aussi faire silence, comme dans la nuit de Bethléem. Mais aujourd’hui, il est difficile de faire silence, de trouver le silence autour de nous. Certains ont même peur du silence.

Comme je vous le disais au début de cette eucharistie, cette parole d’Angélus Silesius : « Dieu serait-Il né dix mille fois à Bethléem, s’Il ne naît pas en toi, Il n’est pas encore né ». Pour entendre cette parole silencieuse, pour accueillir et vivre cette joie de Noël, il ne faut pas rêver au passé, ne pas nous enfermer dans le vieux, dans le connu mais accueillir cette nouveauté, cette naissance, l’accueillir sans cesse, quel que soit notre âge, notre situation. Il ne faut pas s’étonner de ne pas tout comprendre ou de pas comprendre grand-chose, de se poser des questions car ce mystère nous dépasse. Dieu qui se donne comme un enfant. L’infini qui se rend tout petit, le tout-puissant qui se rend vulnérable, le premier qui se fait le dernier de tous.

Accueillir la Parole ce matin, c’est se laisser bousculer, c’est accueillir une Parole toujours nouvelle, toujours créatrice, la même que celle au début du monde, celle qui nous enfante, celle qui nous fait redevenir cet enfant que nous sommes appelés à être. Une Parole qui nous fait grandir dans notre véritable humanité. Accueillir la Parole, c’est aussi sortir dehors, comme Abraham, Moïse, Marie et Joseph, et les apôtres après la Pentecôte. Noël peut être une fête qui nous replie sur nous-mêmes, c’est une fête de famille où l’on aime se retrouver mais il ne faut pas s’enfermer sur cela, dans notre petit monde, notre petite maison. Noël est aussi la fête des migrants. Un autre sage disait : « Sors de toi-même et le Verbe entrera, plus tu sors, plus Il entre ».

La Parole est une présence, la Parole vient sur la Terre, notre terre, afin de murmurer à chacun de nous : « Tu es mon fils bien-aimé, ma fille bien-aimée ». C’est bien à une nouvelle naissance que nous sommes appelés, un monde nouveau a commencé et il se poursuit. Durant le temps de l’Avent, nous avons entendu les belles prophéties d’Isaïe, parlant de ce monde nouveau qui va naître, un monde de paix, de justice, de réconciliation, d’harmonie entre tous les êtres avec les animaux, la créature, notre terre, notre mère. Ce sont des paroles d’espérance qui nous sont données dans notre monde en guerre, en conflits de toutes sortes mais le Christ Jésus est bien le premier-né d’une nouvelle humanité. Dieu s’est incarné non seulement pour nous sauver du péché mais pour nous conduire dans sa gloire.

Enfin, Noël, fête de l’espérance dont nous avons besoin, nous avons besoin de témoigner de cette espérance autour de nous. Facilement, nous nous désespérons de tout ce qui ne va pas, de tout ce qui se passe, nous nous lamentons, on se donne aussi peut-être bonne conscience mais cela ne sert à rien, c’est croire que le mal est plus fort que le bien, le diable plus fort que Dieu, c’est renoncer finalement à croire à Noël, à la résurrection du Christ qui a vaincu la mort et le mal.

Les oiseaux de mauvais augure ont le vent en poupe comme je l’ai lu dans un article de La Croix cette semaine, ils vendent de l’inquiétude et de l’anxiété comme les charlatans qui vous font payer à prix d’or leurs remèdes miracles. A les entendre, le pire est toujours sûr. Vivre l’espérance, être témoin de l’espérance de Noël, c’est transformer ce qui est à notre portée, à notre niveau, changer nos ténèbres en lumière, nos discordes en réconciliation, abattre les murs entre nous, entre voisins, accueillir celui qui est différent, celui qui nous dérange. Jésus le Christ vient naître en chacun de nous, au milieu de nos révoltes et de nos espoirs, dans un désert peuplé peut-être de bêtes sauvages qu’est notre monde.

Dieu a tant aimé le monde qu’Il a donné son Fils. Jésus vient aujourd’hui encore nous dire qu’Il est là présent au milieu de nous, qu’Il nous appelle avec Lui et après Lui, comme disciples, à changer ce que nous avons à changer pour que le monde devienne meilleur, à construire la paix, la justice, cette paix qui a été annoncée à Noël et qui est si difficile à établir dans le monde.

Soyons donc des témoins de cette espérance et n’ayons pas peur comme les anges le disent aux bergers : « Dieu l’Emmanuel, Dieu avec nous, je viens vous annoncer une grande joie pour tout le peuple ». Alors, que cette joie nous habite parce que l’espérance est ancrée en nous profondément et que nous croyions que nous sommes en marche vers ce monde nouveau, ce monde déjà commencé, que nous avons à continuer à notre place, là où nous sommes. Joyeux Noël à tous !