L'INCARNATION, UN "AUDIT" DE LA CONDITION HUMAINE
Is 52, 7-12 ; He 1, 1-6 ; Jn 1, 1-18
Solennité de la Nativité du Seigneur – année C (samedi 25 décembre 2021)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
« Par Lui tout a été fait, et le monde a été créé par Lui. Le Verbe s’est fait chair et Il a habité parmi nous ». Il a habité dans ce monde, avec nous, Il est l’Emmanuel.
Frères et sœurs, c’est bien connu, l’assemblée du matin du jour de Noël est beaucoup plus sérieuse et beaucoup plus grave que l’assemblée de la nuit. En effet, la nuit, c’est la fête, on est joyeux, on est heureux, on va porter l’enfant Jésus dans la crèche au fond de l’église, il y a les enfants, c’est le bonheur. Le lendemain matin, c’est beaucoup plus grave et je pense que la liturgie depuis les origines a toujours considéré que le matin il fallait passer à la vitesse supérieure du point de vue intellectuel, et qu’il fallait proposer aux assemblées quelque chose de plus musclé, de plus profond et de plus exigeant. Je demande donc toute votre attention et votre bienveillance parce que nous allons essayer de procéder à un audit de la part de Dieu.
Pourquoi un audit ? Je pense que la plupart d’entre vous savez ou avez entendu parler de ce qu’est un audit. C’est le fait qu’une entreprise qui veut faire des progrès, augmenter ses ventes, ses revenus, la qualité de sa production, ou bien simplement parce qu’elle sent qu’il y a un petit décrochage dans la production et les bénéfices, demande à un spécialiste de venir faire un audit. C’est d’ailleurs intéressant, cela vient du verbe latin « écouter », mais vous savez comme tous ces gens à la télévision et à la radio qui sont interviewés et qui répondent toujours « écoutez ». Ils disent « écoutez », en réalité cela veut dire « taisez-vous » ! Bien sûr qu’on écoute, ce n’est pas la peine de nous le demander. Eh bien, les audits, c’est un peu la même chose. « Ecoutez » apparemment, pour Dieu, cela veut dire « Je vous écoute ». Dieu est un peu plus poli que les animateurs à la télévision. Donc Dieu va faire un audit, et cet audit n’est pas très facile à faire. En effet, première partie de l’audit, « par Lui tout a été fait » : ici – c’est ce que nous dit saint Jean – la responsabilité de l’aventure de la Création revient intégralement, totalement et exclusivement à l’initiative de Dieu. Dieu sait donc que le monde, l’univers, l’histoire de l’humanité, c’est Lui qui en est la source et l’origine, « et tout fut fait par Lui et sans Lui rien n’a été fait ». Dont acte.
On pourrait alors se dire – et c’est un peu ce qu’essaie de révéler l’auteur du livre de la Genèse – que Dieu dans un premier temps est tellement content de Lui qu’Il voit que tout cela est bon, il n’y a pas de problème. Manque de chance, il y a des problèmes, et si on lit tout l’Ancien Testament, on lit effectivement toutes les réclamations du public. C’est-à-dire que certains se plaignent parce qu’on ne les écoute pas, parce qu’ils n’ont pas assez d’argent, pas assez de puissance, qu’ils ne réussissent pas, qu’ils ont péché etc. Tout le monde dit en réalité que ce n’est pas terrible, et donc la première étape de l’audit de Dieu consiste plutôt à dire : « Je me suis lancé dans une affaire un peu discutable, et je ne suis pas sûr que les résultats soient à la hauteur de ce que j’avais imaginé ». Premier temps de l’audit, c’est le constat des dégâts. Dieu se rend compte qu’en fait, "aurait pu mieux faire".
C’est un constat assez pathétique parce que si Dieu Lui-même considère que son affaire n’est pas parfaite, que va-t-Il pouvoir faire ? Il y a toujours eu des philosophes pleins de bonne volonté qui écrivent des ouvrages pour dire ce que Dieu aurait dû faire. Cette mode philosophique est devenue carrément journalistique : « Si j’avais été à la place de Dieu, je n’aurais pas attrapé telle maladie, il n’y aurait pas eu le Covid, il n’y aurait pas eu les Chinois et leurs productions de mauvaise qualité… » Ici, le premier temps de l’audit n’est que récriminations, mécontentements et insuffisances. Nous, nous en prenons notre parti puisque nous sommes dans l’affaire, ce n’est pas nous qui allons réformer la production chinoise ni le réchauffement climatique trop rapide – il y en a encore qui croient que c’est possible, tant mieux, l'espoir fait vivre…
Frères et sœurs, l’audit dans un premier temps est assez catastrophique. Alors évidemment Dieu sait ce qu’il fait, il envoie des prophètes, des gens qui disent : « Vous n’avez pas obéi à Dieu, vous vous êtes mal servis de tous les outils qu’Il vous avait donnés… » C’est le peuple juif qui a fait les frais de cette première opération. Je ne sais pas s‘il en a été content, mais cela n’a pas fondamentalement amélioré les choses, et de fait, cette longue plainte des 4000 ans que nous chante la chanson nous dit qu’on annonce qu’il va y avoir un véritable audit, quelque chose de plus sérieux.
Dieu voit le problème : « J’ai fait cela mais qu’est-ce que j’en fais s’ils se plaignent tous que cela va mal ? » C’est sûr que dans la Trinité, on ne tient pas compte des sondages mais la récrimination est massive. Quand vous regardez les gens qui font de l’audit – les auditeurs –, ils ne font généralement pas partie de l’entreprise, ce serait la condition de leur objectivité… Je te crois Benoît ! Dans l’audit des entreprises, le monsieur arrive, cravate, chemise blanche et costard, et il dit : « Il faut faire comme cela ». Mais il est payé pour dire ce qu’il faut faire. Je ne sais pas si cela marche, si l’auditeur est compétent, mais c’est tellement courant, tellement nécessaire aujourd’hui qu’on espère que cela marche.
Dieu pense que si l’on veut faire un vrai audit, il ne faut pas simplement se contenter de faire des bilans, d’aligner des chiffres et de calculer tout cela sur un tableau Excel. Il se dit : « Vu ce qui se passe, Je n’ai qu’une solution, Je leur ai donné la liberté – c’est de là que vient tout le problème. J’ai tellement voulu les honorer que J’ai cru qu’il n’y avait pas meilleure façon de leur dire qu’ils étaient à la fois créés par Moi et qu’ils étaient mes amis, que de leur demander de vivre selon la liberté. Or cela ne marche pas tellement bien. En fait que se passe-t-il avec leur liberté ? Ils s’en plaignent tout le temps – surtout de la liberté des autres. C’est peut-être que je me suis trompé quelque part dans le fonctionnement de la liberté ».
De toute façon, l’audit dans les entreprises ne joue pas d’abord sur la liberté des gens, il ne suffit pas de dire qu’on veut produire plus à moindre prix. Ici, on peut faire des audits comme on veut, on joue sur des mécanismes économiques. Là, Dieu se dit : « Je ne peux pas les traiter comme cela, vu l’importance que j’attache à leur liberté et à la mienne » – car Dieu est libre, certains en doutent ; dans telle religion on pense que Dieu commande tout de façon automatique et que c’est un immense ordinateur. Nous ne le croyons pas par bonheur, c’est encore une planche de salut.
Dieu se dit donc – c’est là un audit très particulier : « Puisque Je leur ai donné la liberté dans une vie humaine, une chair humaine, dans une condition liée au monde et au temps, il faut que Je joue le jeu. C’est cela l’audit de Dieu, « et le Verbe s’est fait chair, Il a habité parmi nous ». Pour nous, l’audit de Dieu, l’Incarnation, c’est le fait que Dieu ne se considère jamais extérieur à ce qui se passe dans la liberté des hommes. Et c’est cela que nous célébrons aujourd’hui. Nous célébrons le fait que Dieu dise : « Quand ils étaient là à se débrouiller chacun avec sa liberté, ses structures politiques et sociales, cela ne pouvait pas bien marcher. La seule solution, c’est que Moi-même Je prenne une liberté humaine et que Je vive et manifeste mon humanité à travers cette liberté depuis le début jusqu’à la fin ».
Autrement dit, l’audit de Dieu est tout sauf un audit qui se fait sur des livres de comptes, sur des ordinateurs ou des tableurs. L’audit de Dieu l’engage à venir partager la condition humaine de liberté de chacun dans ce qu’il est. Et c’est ce que nous fêtons aujourd’hui. Ainsi, notre célébration de Noël est une véritable fête de la liberté, non pas la liberté de béton et de pierre de la statue de l’entrée du port de New York ; mais au contraire c’est l’humilité d’une crèche, la liberté qui vit et s’exerce dans la chair et la vie d’un petit enfant.
Frères et sœurs, cet audit-là, Dieu l’a fait d’abord pour Lui, Il n’a pas eu peur, Il s’est dit qu’Il pouvait jouer le jeu. Ce qui est une garantie qu’Il ne s’était pas trop trompé au début, puisqu’Il reprend le même outillage qu’avant, Il reprend l’humanité, ce que nous sommes, et Il vient la vivre avec nous. Et deuxièmement, Il dit : « Maintenant pour qu’ils vivent leur liberté, Je veux la vivre et engager ma propre liberté avec chacun d’eux ». C’est cela que nous fêtons aujourd’hui.
L’audit de Dieu n’est pas une intervention extérieure par rapport au monde, à nos calculs, à notre manière d’envisager les choses, l’audit de Dieu est le fait qu’Il vient, Il s’est fait l’un d’entre nous, Il est venu chez les siens. Nous fêtons la présence de Dieu, une présence certes difficile à discerner parce qu’on la trouve très ordinaire – quoi de plus ordinaire que la liberté d’un homme – et pourtant absolument incroyablement belle et extraordinaire puisque c’est précisément la signature de la présence de Dieu.