PAS DE NOËL TOUT FAIT
Is 52, 7-12 ; He 1, 1-6 ; Jn 1, 1-18
Messe du jour de Noël – année B (25 décembre 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
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« Au commencement était le Verbe ».
Frères et sœurs, il n’y a pas plus belle phrase dans toute la Bible. Pourtant, comme on la comprend mal ! En effet, pour beaucoup de gens et surtout dans un monde où il est de bon ton de tout intellectualiser, « au commencement était le Verbe », c’est le début d’un cours de grammaire. Le sujet, le verbe et le complément. Cela peut même aller plus loin. On peut passer à l’analyse logique que nous détestions tant en cours moyen, quand il s’agissait de voir comment se mettaient ensemble toutes les propositions subordonnées. Cela devient un traité de grammaire et l’évangile de Jean devient l’ancêtre du Bescherelle, du Grévisse et du Bled que nous aimions tant. Si « au commencement était le Verbe » devient « si au commencement était la grammaire », quelle pitoyable chose que notre religion ! Si notre religion est un code grammatical, c’est atroce ! Si c’est la grammaire des actions et des actions bonnes, si c’est la grammaire des bonnes pensées, si c’est simplement l’outillage catéchétique et grammatical qui nous met sur la bonne voie, il n’y a rien de plus ennuyeux ! Vous n’allez tout de même pas commencer tous les matins votre vie en faisant une prière avec des exemples de grammaire. Cela n’a pas de sens.
C’est une grande maladie de notre monde actuel d’avoir cru que la vraie puissance n’était pas le pouvoir politique, ni les grandes idées, mais qu’« au commencement était le Verbe », c’était la grammaire religieuse ou plus exactement la religion chrétienne rabougrie, rabaissée au niveau de la grammaire. C’est pitoyable, plus qu’un faux sens, une absurdité ! La plupart du temps, nous croyons que la vérité des choses se résout par des propositions grammaticales, par des raisonnements. Tout homme est mortel, or Socrate est mortel et comme disait l’autre, peut-être que moi aussi. Nous sommes donc là dans la grammaire qui fait du langage, du verbe, une prison. Il faut obéir à toutes les règles de grammaire, mais est-cela « au commencement était le Verbe » ? Rassurez vous, les grands poètes ne l’on jamais cru et c’est pour cela qu’ils sont poètes. Les poètes sont ceux qui croient que ni la religion, ni l’art, ni les grandes activités humaines, ni même la science ne sont des règles de grammaire et donc « au commencement était le Verbe » veut dire autre chose.
Cela ne veut pas dire qu’au commencement tout était figé, prévu d’avance, calculé et mis en place et il n’y avait plus qu’à dérouler le sens de l’histoire comme on déroulait à l’époque les rouleaux de livres qui contenaient la parole. Précisément, rien de tout cela. Ce fut l’intuition d’un très grand poète peu connu Ossip Mandelstam, poète russe né en 1891 et mort en 1938 au goulag. C’est logique car s’il y a des gens qui croient que l’existence de l’humain c’est la grammaire, ce sont les staliniens qui ont fait un usage fantastique de la grammaire pour tuer les hommes et ils y arrivent très bien par dizaines de millions. Il ne faut pas croire que « au commencement était le Verbe » est une règle de grammaire ou que c’est la grammaire qui régit la vie du monde et surtout pas de Dieu. Saint Jean nous donne une clé à la suite : « Le Verbe en lui était la vie ». Comment voulez-vous mettre la vie en règle de grammaire ? Je sais, on fait des génomes maintenant, on croit qu’on a résolu le problème de la vie parce qu’on a trouvé tous les petits a, b, c, d qui se suivent et qui nous trompent d’ailleurs parce qu’avec le covid cela nous fait des tas de complications. Même la vie la plus sournoise et la plus rusée n’obéit pas à la grammaire.
Alors que veut dire « au commencement était le Verbe » ? Ce que Mandelstam écrit illumine l’évangile, illumine toute notre vie, illumine Noël. C’est le cœur même de l’intuition de la fête de Noël. Il parle de Dante. Dante est le poète le plus foisonnant qui soit puisque défiant toutes les règles de grammaire il a franchi les enfers, le purgatoire pour arriver au ciel auprès de sa très douce et délicieuse Béatrice. Dante a décrit le monde, l’univers. Son voyage est antigrammatical. Il rencontre tout le monde. Il parle tous les langages. Il parle avec tous les poètes. Mandelstam fait remarquer qu’avec Dante nous avons les poèmes, nous n’avons pas les brouillons. A cette époque-là, on ne gardait pas les brouillons comme maintenant puisque c’est dans les fichiers Word. Il écrit cette phrase : « Les brouillons jamais ne peuvent être anéantis ». On a un texte parfait avec Mandelstam, une intuition de poète qui a étudié Dante. Nous avons le texte que nous croyons définitif mais en réalité les brouillons ne peuvent être anéantis car ils sont cachés comme des couches de paroles qui sont dessous et qui font vivre et palpiter le texte.
« Au commencement était le Verbe » est la phrase sous laquelle il y a tout le reste de l’évangile comme brouillon. Le brouillon, c’est ce qui n’est pas définitif. Cela torture les poètes car ils veulent toujours faire une parole définitive. Il y en a certains qui y sont arrivés et ils deviennent ennuyeux à lire. Il existe des poètes très ennuyeux à lire mais je ne donnerai pas de noms le matin de Noël. Dante, c’est l’inverse. Son texte qu’on lit apparemment comme un texte définitif, en réalité est vibrant, tout palpitant de tous les brouillons qui l’ont mis au jour et il continue en poésie, en sculpture car d’une façon générale en art, il n’y a pas d’objet tout fait.
Voilà une phrase définitive qui me semble le meilleur commentaire de « au commencement était le Verbe » : il n’y a pas d’objet tout fait. Il ne parle pas de la peinture. J’ai choisi pour mettre au fond de l’église, une esquisse de 1935 d’un peintre que personne ne connaît, François Quelvée. Voilà une Nativité qui n’est pas un objet tout fait, le contour des personnages est flou. La tête de l’âne est difforme, ce qui convient pour un âne. Les rois mages sont là presque comme des nuages et le Fils de Dieu, couché sur le sein de sa mère, est là précisément, « au commencement était le Verbe », comme une sorte de pure vibration lumineuse. Il n’y a pas en art d’objet tout fait. Les dessins de Michel Ange sont aussi intéressants que les fresques de la Sixtine.
Ce qui nous rassemble aujourd’hui, ce n’est pas un objet tout fait. L’Incarnation n’est pas un objet tout fait. C’est quand Dieu s’est dit : « Comment puis-je leur montrer que je ne suis pas un objet tout fait ? Comment leur faire comprendre que s’ils deviennent mes amis, ils ne sont pas figés dans des comportements, dans des manières d’être et des manières de faire qui les tuent et tuent leur entourage ? » Certes, on n’a pas assez d’imagination, quand on essaie de faire quelque chose qui est trop nouveau, on ne l’accepte pas. Il faut regarder les choses en face. C’est nous qui sommes nouveaux, c’est Lui qui est nouveau, c’est Lui qui n’est pas un objet tout fait et si encore pour quelques temps nous avons des artistes dans le monde, pour la musique, la peinture, la sculpture on espère que le covid ne va pas arrêter les festivals, si nous avons tout cela, nous l’avons comme des brouillons et notre vie est un brouillon. Pas brouillon au sens de brouillé mais brouillon au sens d’ébauche qui contient toujours une forme possible d’avenir.
« Au commencement était le Verbe ». Jean avec une sorte d’intuition géniale, se dit que s’ils ont cru jusqu’à maintenant que la création du monde consistait à faire un traité de grammaire – beaucoup de philosophes et de théologiens se sont escrimés sur ce projet et hélas une certaine conception scientifique un peu banale cherche à nous faire croire que le monde est déjà tout fait, tout résumé en formules mathématiques –, ce n’est pas vrai ! Le monde est un brouillon et même dans un brouillon il y a des taches, il y a des fautes, il y a le covid. Ceux qui veulent un monde parfait, fabriquez-vous-le. Vous deviendrez autistes de la façon la plus sûre. Mais si au contraire vous acceptez que les brouillons ne puissent jamais être anéantis, eh bien il faut faire avec.
Aujourd’hui je vous propose de fêter Noël comme un brouillon. C’est le brouillon que Dieu a choisi pour faire naître une humanité nouvelle. Il nous dit simplement : « Contrairement à ce que vous pensez, Je n’ai jamais pensé que vous étiez définitifs ». Dans le mot qui correspond à celui de Jean – « Et Dieu vit que cela était bon » –, on est généralement bon pour quelque chose. Même à l’armée, on est bon pour le service armé, ce qui veut dire qu’on ne l’a pas encore fait. Cela veut dire que la bonté est la possibilité, ce qui n’est pas fixé, ce qui doit être sans cesse renouvelé, transformé, transfiguré. Malheur à nous si nous imaginions un Dieu qui nous a fabriqués comme du définitif. Et au fond, ce n’est pas pour faire des choses qui sont de l’obsolescence programmée. Cela peut en être aussi si le programme consiste à devenir ce que nous n'étions pas : des amoureux fous de Dieu.
Frères et sœurs, cela vaut la peine de réfléchir là-dessus. Je ne vous demande pas de lire tout Mandelstam, surtout que les entretiens de Dante sont assez costauds et pour une soirée de Noël, c’est trop ambitieux. Vous voyez l’enjeu : il y a une flamme. Noël est d’abord Noël pour Dieu, c’est Lui qui dit : « Je vais Me montrer sous le jour où ils ne s’y attendaient pas et à partir de là, ils vont être obligés d’imaginer leur vie d’une façon nouvelle pour atteindre quelque chose qui ne leur appartient pas ».
Frères et sœurs, c’est cela Noël, ne l’oublions jamais : il n’y a pas d’objet tout fait, il n’y a pas de Noël tout fait et vous pouvez essayer de l’enfermer par tous les moyens, dans la dinde, le sapin, les boules, les étoiles, toutes les décos que vous voudrez, vous ne fêterez jamais Noël si vous le considérez comme un objet tout fait. Alors frères et sœurs, vive Dieu, vive le Verbe et finalement on peut le dire, vive la liberté.