L'ENFANT EST NOTRE AVENIR

Is 9, 1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Veillée de Noël – année C (mardi 24 décembre 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, je voudrais simplement faire allusion à une expérience que la plupart d'entre vous, parents, grands-parents, proches, avez faite comme un moment extraordinaire lors de la naissance d'une petite sœur ou d'un petit frère. C'est peut-être un souvenir qui vous a marqués, dont vous vous souvenez encore aujourd'hui. J'aimerais l'évoquer parce qu'il est arrivé à beaucoup d'entre nous. Le bébé est né, il est tout petit, il est maintenant calé dans sa boîte en plastique transparente pour pouvoir mieux l'observer. Mais faute de poésie, on demande ou on propose aux adultes, avec précaution aux enfants, de prendre le bébé dans les bras. Et pour les plus habiles, surtout les grandes personnes et déjà les grands enfants, vous vous souvenez peut-être qu'à un moment donné, vous avez pris le bébé, pas simplement dans vos bras, mais en le tenant à hauteur de la poitrine et des bras et vous l'avez levé au-dessus de votre tête comme un signe de victoire. Si vous ne l'avez pas fait, il faudra le faire au moment de la naissance du prochain petit frère où petite sœur. Redemandez, cela vaut la peine, parce que ce geste est extraordinaire. Il vient presque spontanément, plus difficilement peut-être pour la maman, parce qu'elle vient de passer quand même un bon quart d'heure assez gratiné. En tout cas, tous ceux qui n'ont pas tant souffert que la maman, sont heureux quand ils le peuvent de prendre le bébé dans leurs mains plus que dans leurs bras et de le lever comme ce signe merveilleux de victoire. Effectivement, la vie l'a emporté sur tous les dangers.

Alors qu'est-ce que ça veut dire ? C'est extraordinaire car au moment où un enfant naît, il s'impose à tout son entourage, à tous ses proches comme quelqu'un qui est plus que lui-même. Comme enfant, il est tout petit, il pousse quelques grognements, quelques cris mais pourtant il y a déjà quelque chose, il est là et il nous dit qu'il est vivant. C'est extraordinaire parce que c'est le moment où l'on voit surgir la vie d'un enfant. On dit habituellement "qu'il vient au monde" mais je crois que là il faudrait dire avec plus d'exactitude "qu'il vient à sa famille, à son père, à sa mère, à ses grands-parents, ses frères et sœurs". Il vient là, pour eux, et que leur dit-il ? « Je suis vivant comme vous. » Nous, on le comprend, lui ne comprend pas mais le simple fait de vivre, de pousser des petits grognements ou des petits cris, c'est déjà le signe de cette victoire. Il est vivant et maintenant il peut d'une certaine façon, même s'il a très peu de moyens, affirmer qu'il est là pour nous.

Alors de notre côté, c'est aussi une expérience assez bouleversante parce que jusqu'ici on l'attendait, on ne le touchait pas, il était caché, il était dans le secret du ventre de sa maman. Et tout à coup on le voit, on peut le tenir dans ses mains, on peut lui faire des caresses et des câlins. Ce moment-là est tellement extraordinaire que la plupart du temps on reste comme muet. Que se passe-t-il ? Pourquoi cela nous arrive-t-il ? Un pur cadeau, ça nous est donné. D'une certaine façon, on a l'impression qu'on ne le méritait pas. Même si parfois il a fallu faire des tas de démarches médicales pour pouvoir arriver à ce moment-là, on ne considère pas cet enfant comme un dû, comme une propriété, comme une possession. On le considère simplement. Il est là et tout se passe comme si nous étions là pour lui, plus encore que lui pour nous.

Pourquoi tout cela ? Je crois qu'il y a un secret. C'est que, quand on tient cet enfant dans ses bras ou dans ses mains, on tient l'avenir. Il n'y a pas de moment qui nous donne une vision plus juste de ce qu'est l'avenir du monde, de l'humanité, de toute la création que ce moment où l'on tient cet enfant qui lui ne cherche pas du tout à comprendre et essaie simplement de s'adapter à l'air ambiant. Mais il est là et il est notre avenir. C'est extraordinaire parce que jusque-là, peut-être qu'on le pressentait, peut-être qu'on se disait des choses sur ce sujet, mais maintenant c'est vraiment lui, tout petit nouveau-né, qui nous dit : « Je suis votre avenir. » Malheur à ceux qui ne le comprennent pas à la naissance ou avant la naissance parce que c'est aussi, d'une certaine façon, refuser l'avenir. Là, on accueille l'enfant non pas comme un plus, comme un gain, on l'accueille comme quelqu'un qui nous dit : « Vous avez déjà tant d'années au compteur mais ce n'est pas fini. L'avenir est plus grand grâce à moi, il prend une dimension supplémentaire, une génération supplémentaire et donc vous ne pouvez pas le maîtriser, vous ne pouvez pas considérer cette chose-là comme votre propriété. » C'est pour cela qu'on le met si possible presque au-dessus de nous parce ce qu'on se dit qu'il nous dépasse déjà, il nous dit un avenir que nous ne maîtrisons pas, et lui non plus d'ailleurs, mais qui nous dit simplement que la naissance est cette ouverture fondamentale à un avenir.

Frères et sœurs, c'est curieux comme est faite l'Humanité et même comme est fait le monde vivant des animaux, parce que nous n'avons qu'une manière d'aborder l'avenir, c'est de donner la vie. Cela peut paraître étrange, il y en a même qui pensent aujourd'hui que c'est une bêtise parce qu'on n'a pas assez de moyens pour vivre sur la planète. Non, c'est simplement que donner la vie, la tenir entre ses bras, c'est comme si l'enfant nous disait : « C'est toi qui m'as donné la vie mais maintenant c'est la mienne. Et je n'en fais pas ce que je veux, mais je veux que cette vie vous ouvre vraiment à la plénitude de la joie, du bonheur et de l'avenir. »

Frères et sœurs, c'est une chose extraordinaire. Certes nous ne savons pas ce que sera cet avenir ensuite. C'est caché, secret. Mais que l'enfant puisse lui-même l'aborder avec une telle simplicité, une telle innocence, comme un athlète qui dit : « Ça y est, maintenant, il faut que je m'y attèle, il faut que je sois vivant, je vais demander à mes parents de m'introduire dans le mystère de ma destinée et de mon avenir ! » C'est là la deuxième chose : l'enfant ne prétend pas qu’il va se débrouiller tout seul. Il ne le peut pas mais il comprend à ce moment-là qu'il est ouvert à un avenir, il le sent intimement, mais en même temps qu’il ne pourra affronter cet avenir qu'avec la ou les générations précédentes. C'est un moment d'une communion extraordinaire dans l'humanité. C'est d'ailleurs pour cela que l'Église a accepté que l'on baptise les enfants tout petits. Elle a pensé qu'à partir du moment où un enfant entre en s’y jetant dans le mystère de la vie, il sait qu'il ne peut pas le faire tout seul et donc il faudra qu'il soit guidé, accompagné par les parents, les frères et sœurs, la famille et tous ceux qu'il rencontrera pour le mettre sur le chemin de sa véritable humanité. C'est quelque chose d'extraordinaire parce que c'est d'une audace folle.

C'est bien de faire de l'histoire, de se souvenir de ce qui s'est passé et de relire Malet et Isaac mais ce n'est pas ça qui nous apprend à vivre : c'est tout à coup de se sentir comme malgré nous entraînés par un tout-petit, le petit dernier ou la petite dernière, qui nous dit simplement : « Ça y est, maintenant si vous voulez, on continue l'aventure ensemble ! »

Frères et sœurs, je vous raconte tout cela parce que d'une certaine façon, ce n'est pas simplement nous qui l'avons voulu mais je crois que c'est Dieu qui l’a voulu. Quand on dit que Dieu a voulu naître comme un petit enfant, c'est ça que l'on voulait dire, que dans cette espèce de dénuement le plus total, Jésus le Fils de Dieu s'est laissé saisir par des mains et des bras humains et qu'Il s'est laissé élever entre ces bras, ces mains, pour dire tout simplement : « Je suis votre avenir. » On ne le dit pas très souvent parce qu'on n'y pense plus. On est devenu tellement ritualisé dans la religion que l'on ne s'imagine pas ce qu'on fait ce soir : Dieu, invisible mais réellement là, est dans notre cœur et Il nous demande de Le considérer comme un enfant, de Le saisir à bras le corps et de Lui dire : « Maintenant nous T'accueillons parce que c'est Toi qui nous ouvre l'avenir. »

Frères et sœurs, c'est le plus difficile à accepter, à vivre. La plupart du temps quand on essaie de comprendre ce qu'est notre vie – j'ai fait ça, j'ai eu tel diplôme, j'ai réalisé telle œuvre, j'ai pu arranger la vie familiale etc. – nous sommes toujours au passé, jamais à l'avenir, chose bizarre ! Parce qu'au fond le plus important, c'est l'avenir et vous remarquerez, non pas un avenir rêvé n'importe comment, mais un avenir vrai tel que l'enfant peut le vivre et tel qu'il voudra le vivre avec ses parents, avec ses frères et sœurs, dans la famille. C'est cela qui fait la beauté et la joie de cet enfant. Dieu, c'est pareil. S’il a voulu naître petit-enfant, s'Il a voulu entrer dans la condition humaine avec toutes ses limites et toute la solidarité qui se noue avec les membres de la famille, c'est pour dire simplement : « J'ai voulu vous montrer, dans la condition même où vous êtes, que Je suis votre avenir. » C'est un peu paradoxal de dire cela aujourd'hui parce que la plupart du temps on se demande quel est l'avenir des civilisations depuis que l'on nous a appris qu'elles étaient mortelles, et on n'y croit plus beaucoup. Et pourtant c'est l'inverse quand Dieu nous dit : « Je suis venu pour vous dire que vous avez un avenir. » Ceux qui n'y croient pas, je n'ose pas dire tant pis pour eux parce que c'est grave, mais qu'ils changent et qu'ils essaient de regarder en tenant leur enfant dans les bras, s'ils en ont un, pour se dire : « Là, j'ai mon avenir vivant. » Vous remarquerez que Dieu n'a pas voulu se manifester comme un avenir brillantissime, au-dessus de toutes les limites de la vie intellectuelle, spirituelle, affective etc. Non, Il a voulu se manifester comme un petit-enfant et c'est comme petit-enfant qu'Il nous a dit : « Maintenant, Je suis ton avenir. »

Frères et sœurs, ce soir si nous sommes ici, c'est parce que malgré toutes les difficultés – Dieu sait qu'actuellement on en est servi pour gérer l'avenir ! Ce n'est même plus la peine d'allumer la télévision, on sait que l'on ne va pas s'en sortir ! – il y a quand même une seule chose qui compte, c'est : « Un enfant nous est né, un Fils nous est donné ! » L'existence même des enfants, l'existence même des familles, l'existence même de tous ceux qui veulent partager ce destin, cette destinée, cet avenir, ne peuvent pas rester pour soi tout seul à déguster comme une sorte de dessert et de plaisir de la vie. Non, simplement, comme ce qui nous conduit au-delà de nous-mêmes et qui nous ouvre l'avenir.

Frères et sœurs, si nous savons encore fêter Noël ainsi, c'est que nous ne sommes pas complètement fichus, il y a de l'espoir, peut-être pas toujours là où on veut le mettre, mais en tout cas il y a de l'espoir. J'ai parlé beaucoup pour les enfants, parce que vous avez compris, vous les enfants, que vous êtes l'avenir de vos parents. Ils vous l'ont déjà dit d'ailleurs, c'est pour cela qu'ils font toujours un peu la tête quand vous avez des mauvaises notes ! Mais laissez ce détail de côté et dites-vous simplement que parce que vous êtes là en présence de vos parents, vous êtes là comme leur avenir. Rappelez-leur de temps en temps, dites-leur : « Oui, mais je suis là comme ton avenir. » Je ne sais pas s'ils vont écouter, parfois ils sont un peu bouchés là-dessus ! Il faut le faire, quand ils ont envie de vous disputer vous n'avez qu'à leur dire : « Oui, mais je suis ton avenir ! » Ça coupe tout de suite la conversation et là vous vous en sortez comme des chefs. Vous ne serez pas privés de dessert pour ça parce qu’ils auront tout à coup une lumière, celle qui leur était venue le jour de votre naissance.

Maintenant, je voudrais simplement vous lire un tout petit poème, un peu difficile pour les enfants mais pour les grandes personnes je pense que ça fait réfléchir. C'est d'un monsieur assez connu d'ailleurs, Rainer Maria Rilke. C'est un poète autrichien qui a beaucoup vécu en France et qui écrivait aussi bien en français qu'en allemand. Il écrivait parfois des petits poèmes extraordinaires, il avait un génie d'enfant. Voici ce qu'il disait :

L'avenir [lui évidemment, pense que l'avenir fait peur, on a toujours peur de l'avenir, il n'y a qu'à voir aujourd'hui ce qui se passe], l'avenir : cette excuse du temps de nous faire peur [quand on a peur, on se dit que peut-être l'avenir sera meilleur ; voilà l'excuse du temps], projet trop vaste [bien sûr que les enfants ont des projets très vastes, ils ne limitent pas leur projet], morceau trop grand pour la bouche du cœur [il faudrait que nous ayons une bouche adaptée à l'avenir que nous proposent les enfants, une bouche qui dit la joie, la paix et le bonheur]. Qui t'aura jamais attendu, toi l'avenir ? Tout le monde s'en va [c'est ce que l'on dit, l'avenir c'est la mort, tout le monde s'en va]. Il te suffit d'approfondir l'absence que l'on a.

Mesurer ce qui nous manque, mesurer notre pauvreté, mesurer nos limites et là, devant le regard d'un enfant, cela devient tout à coup un avenir de paix, de joie et de bonheur.