LAISSONS-NOUS SURPRENDRE PAR LE REGARD DE L'ENFANT

Is 9, 1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Nuit de Noël – année B (24 décembre 2023)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Allons jusqu’à Bethléem pour voir ce qui est arrivé et que le Seigneur nous a fait connaître.

Frères et sœurs, les bergers ne sont pas comme les huissiers et ne vont pas faire de constat. Ils ne se contentent pas d’avoir reçu l’annonce de l’ange. Apparemment, ils vont vérifier mais ce n’est qu’une apparence car les bergers ne vivent pas dans un bureau à consigner les procès-verbaux. Ils vivent à la campagne avec les moutons et le troupeau dont ils ont soin et qui partagent entre eux la tâche de collaborer, de participer à la prospérité du troupeau. Ils sont donc familiers du métier de donner la vie à un troupeau. Si ça vous paraît négligeable, c’est en réalité très important parce que ce qui faisait la vie n’était pas de consigner le nom des brebis – il suffisait qu’ils le sachent par cœur –c’était de voir l’épanouissement et l’agrandissement du troupeau par ce phénomène extraordinaire qui s’appelle la vie. Ils n’ont pas d’idée quand ils vont à Bethléem pour voir ce qui s’est passé car on vient de le leur dire. Mais pourquoi y vont-ils ? Que vont-ils voir ? Qu’ont-ils vu ?

Frères et sœurs, on peut penser aux visites faites aux jeunes parents qui viennent d’avoir un enfant. On va voir si ce petit ou cette petite ressemble à son père, à sa mère, on va examiner s’il a les yeux bleus, on demande des nouvelles de la maman, parfois aussi du papa – il paraît qu’ils sont traumatisés par l’accouchement de maman. Nous aussi, voulons affirmer notre présence auprès de ceux qui viennent d’avoir un enfant. C’est très beau mais les parents eux-mêmes cherchent-ils à voir dans le regard et le visage de leur enfant ?

Je ne le crois pas. Certes, que cet enfant soit le fruit de leur amour, qu’il soit cette merveille à laquelle ils ont donné la vie, c’est une évidence. Mais que cherchent-ils dans le regard de leur enfant ? On pourrait penser à une reconnaissance, c’est-à-dire que c’est déjà connu : mon enfant est très beau, son regard est merveilleux mais pourquoi ne se lasse-t-on pas ? Dans les premiers mois de la vie, on ne se lasse pas de regarder le regard de son enfant. Que cherche-t-on ? Que veut-on voir ? On fait les constats, c’est son premier sourire, c’est la première fois qu’il dit papa, qu’il dit maman. On veut établir comme une sorte de petite biographie des premiers mois. Des mamans consignent même cela dans un petit cahier pour le donner à leur enfant quand il aura grandi. Je ne suis pas sûr que les enfants soient très heureux quand on leur raconte toutes les bêtises qu’ils ont faites quand ils étaient petits.

Mais c’est autre chose. Que sont-ils allés voir ? Bien sûr, ils sont allés voir un enfant mais que fallait-il y voir ? Ils n’allaient pas voir ce qui était avant, mais ce qui était l’avenir. Noël, c’est cela, c’est comme le regard des parents sur un enfant. Dans son regard, les parents voient non seulement ce qu’il est devenu en quelques mois mais ils essaient aussi inlassablement de deviner quel est cet avenir, celui de l’enfant et en même temps leur propre avenir. Au fond, pourquoi ont-ils voulu avoir un enfant sinon parce que l’enfant est déjà devenu et va de plus en plus devenir leur avenir ? Pas simplement pour une autosatisfaction (il sera polytechnicien, ce qui est quand même une satisfaction limitée) mais pour que, quand on regarde l’enfant, on voie avant tout en lui son avenir. Son regard ouvre un avenir pour lui, pour sa famille, ses parents, ses frères et sœurs. C’est ce qui fascine : quelque chose qui désarme complètement car quand on regarde autour de soi, on regarde ce qui advient, on fait le constat, on note. Or là, quand on regarde un enfant si on n’est pas obsédé par l’iphone pour prendre des photos toutes les cinq minutes, ce qui nous fascine c’est le fait que l’enfant dévoile un avenir. On ignore ce qu’il sera, c’est évident, mais il n’empêche qu’on le regarde pour ça : quel avenir portes-tu non seulement pour toi mais aussi pour nous ?

C’est pour cela qu’un enfant est sacré. Lorsqu’il nous regarde, nous les adultes – qui avons un regard sans cesse tourné vers le passé, ou quand il est tourné vers l’avenir ce sont des espèces de plans sur la comète qui ne marchent jamais – l’enfant avec son regard nous ouvre un avenir qu’il est le seul à garder dans son cœur, à laisser s’épanouir sans qu’on ait aucune prise sur lui parce qu’il ne cessera jamais de nous étonner, de nous émerveiller et de nous dire que ce qu’il est, est bien au-delà de ce que nous attendons qu’il soit. Il est déjà dans son regard tout entier tourné vers l’avenir et pas simplement l’avenir de lui-même, car il serait alors déjà pris par cette espèce d’obsession narcissique qui gagne petit à petit le cœur des adolescents et des adultes. Il s’agit d’un avenir qu’il ouvre car ce qui est étonnant dans un enfant c’est le nombre de choses, d’événements, de réflexions, de mots d’enfant qui sont absolument extraordinaires et qui précisément ouvrent leur avenir. Certes, ils reçoivent beaucoup mais en même temps leur regard, leur existence, leurs gestes les plus spontanés et les plus simples ouvrent quelque chose dont on ne se lasse pas parce que c’est l’avenir.

Quand on a compris ça et qu’on a le cœur à la bonne place, on comprend pourquoi Jésus a voulu naître et être vu comme un enfant. Ce n’est pas l’enfant Jésus, cette espèce de petit enfant merveilleux qui est la possession de ses parents qui font tous ses caprices, c’est tout autre chose : c’est le fait que l’enfant dise par son seul regard, sans encore utiliser la parole. Il ouvre les yeux sur un monde que nous ne maîtrisons pas, qu’il ne maîtrise pas mais sur lequel il a son visage, son regard fixé et c’est cela qu’il nous dit et qu’il partage avec nous. Un enfant partage un monde dont il est le seul à avoir le secret, par un secret qui nous fascine parce que nous sommes curieux. On croit tout savoir mais l’enfant nous dit : « Ne vous contentez pas de toutes les indications banales et usuelles qu’on vous donne dans les manuels de psychologie pour éduquer votre enfant ». En général, c’est d’une banalité désolante. Mais il nous dit simplement : « Laissez s’ouvrir votre cœur à ce que je vois, que je devine, que je pressens, ce que je veux vivre et partager avec vous ». Il n’y a que les enfants qui savent le faire. Après, on a le regard un peu moins limpide et un peu moins transparent.

C’est pourquoi il faut toujours aller se ressourcer dans le regard des enfants. Quand Jésus est né, Il a voulu que nous fassions avec Lui cette expérience ; les seuls qui ont vraiment compris étaient les bergers. Les bergers n’ont pas fait un relevé d’identité. Ils ont voulu voir son regard et c’est cela le mystère. Si nous sommes ici ce soir, nous n’avons pas à essayer de découvrir Jésus tel que nous voudrions qu’Il soit. Ce serait une manière de mettre la main sur la religion : « Voilà ce qu’il faut qu’Il soit pour nous ». Combien de gens ont des tas d’idées sur Dieu ! Si Dieu est vraiment bien, Il devrait être comme ceci, comme ça, Il devrait faire ceci et pas cela. La belle affaire ! Si Dieu devait obéir à toutes les orientations que nous voulons qu’Il prenne, Il serait bon pour l’asile psychiatrique. C’est tout autre chose, c’est un regard qui s’ouvre et nous dit : « Devines-tu que dans mon regard, il y a aussi ton avenir ? » C’est pour cela que nous sommes ici ce soir ; ce n’est ni pour la mémoire, ni pour les souvenirs, ni pour accumuler des renseignements religieux sur la personne de Jésus. Nous sommes là simplement parce qu’on a envie de dire à Dieu : « Quand on est en ta présence, même si nous ne Te voyons pas, Tu ouvres sur nous un regard qui nous ouvre notre avenir ».

Frères et sœurs la plupart du temps hélas, dans la plupart des religions, Dieu ressemble tellement à un méga ordinateur que l’avenir est complètement préfabriqué, organisé et on n’y apprend rien. C’est un regard d’ennui, il faut que tout se passe mécaniquement, il faut que tout se passe comme c’est programmé et prévu. Nous sommes là ce soir parce que nous croyons en un Dieu qui dans son regard d’enfant nous dit : « Si vous Me regardez bien en face, si vous avez le courage d’être les yeux dans les yeux avec Moi, Je vous promets que Je vous ouvrirai dans votre regard et dans votre vie un avenir que Je suis venu vous apporter ».

Frères et sœurs, ce n’est pas plus compliqué que cela. Face à toutes ces caricatures de Dieu qui veulent tout savoir, tout Lui dicter, Dieu dit simplement : « Je suis là, petit enfant au milieu de vous. Faites avec Moi comme vous faites avec vos enfants. Regardez-Moi, écoutez-Moi, déchiffrez mon visage, déchiffrez ma présence et vous verrez, Je n’arrêterai jamais de vous surprendre ». Laissons-nous surprendre.