UN VISAGE D'ENFANT
Is 9, 1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Nuit de Noël – année C (vendredi 24 décembre 2021)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
« Vous trouverez un tout petit enfant, un nouveau-né couché dans une crèche ».
C’est ce que l’ange a dit aux bergers. Alors, les enfants, pendant que je vais parler aux grandes personnes qui ont besoin qu’on leur explique tout par le détail, je vous pose simplement une question en espérant que vous trouverez la bonne réponse car ce n’est pas facile : pourquoi vos parents vous aiment-ils tant ? Je vous laisse réfléchir pendant cinq minutes et j’y reviens.
Frères et sœurs, je vais vous poser une autre question, une question d’adulte, une de ces questions ennuyeuses que nous essayons toujours de résoudre et dont nous ne saisissons jamais toute la portée : qu’est-ce qui fait qu’actuellement il y ait un tel air de lassitude, de tristesse et de manque de courage ? Il ne faut pas se faire d’illusions, nous les adultes d’aujourd’hui considérons que nous avons une vie extrêmement difficile et qu’on n’avait vraiment pas besoin, en plus du covid, de toutes ces contraintes, d’une menace écologique sur notre planète, de tous ces conflits et de toutes ces analyses de plus en plus différentes et de plus en plus compliquées sur la situation internationale. Bref, on a l’impression que plus on essaie d’analyser et de comprendre – ce qui est quand même une des grandes capacités de l’intelligence en espérant qu’on en a –, plus cela nous pèse. Quand on est des grandes personnes, la vie est toujours un peu pesante. A cela s’ajoutent tous les soucis, les grands-parents malades dont il faut s’occuper et qui n’ont plus le moral, les relations difficiles dans le travail, l’éventuel recours au télétravail, etc.
Ce qui est curieux, c’est que nous avions pendant un certain temps une sorte d’idéologie un peu naïve et pas très raffinée, celle du progrès. On pensait qu’en inventant la machine à vapeur, l’électricité, les diverses manifestations de domination de l’énergie, tout irait mieux. Puis, quand on a commencé à découvrir toutes les vertus de l’informatique, on a cru que tout était réglé. En réalité, à chaque fois qu’on découvre quelque chose de nouveau, on a l’impression que l’on se fait un peu avoir et que c’est autant de contraintes, de poids qui pèsent sur nous. Comme le disait un philosophe allemand, l’Europe est malade parce qu’elle est fatiguée, trop âgée, on en a trop vu, ça fait trente siècles depuis la révélation judéo-chrétienne, la philosophie, puis les sciences, qu’on en avale de toutes les couleurs et on se demande ce qu’il en reste. Nous sommes toujours aussi démunis et sans ressources qu’auparavant, la vie est toujours aussi dure, il y a toujours autant de contraintes. C’est donc quelque chose qui pèse très lourdement dans notre manière de ressentir, de vivre et d’essayer d’arriver à réaliser quelque chose. Nous réaliser – si tant est qu’on arrive à ce programme et qu’il soit valable – devient tellement difficile et compliqué. Alors, que peut-on faire avec tout cela ?
En fait, ce qui nous manque, c’est une certaine foi en l’avenir. Je sais ce que vous allez me dire : on a vu au XXe siècle toutes les idéologies, tous les grands mouvements prétendument intellectuels pour mobiliser les foules mais pour quel avenir ? En réalité, notre grand problème est celui de l’avenir, mais pas simplement celui de sa maîtrise : il s’agit de savoir par quel bout le prendre. C’est là que je voudrais reposer la question aux enfants : pourquoi croyez-vous que vos parents vous aiment tant ?
[Réponses des enfants] - Parce qu’on est leur enfant ! - Parce qu’on vit en famille. - Parce qu’on vient d’eux. - Parce que quand on sera grand, on sera intelligent et fort. - Parce qu’on les aime. - Parce qu’on est de la même chair et du même sang.
En fait, la vraie réponse, c’est que vos parents vous aiment parce que vous êtes leur avenir. Quand ils vous voient, ils se disent qu’ils ont donné naissance à des enfants parce qu’ils sont leur avenir, non pas pour payer les impôts et les dettes que l’Etat a accumulées depuis quelques années, mais ils vous aiment parce qu’ils voient en vous de l’avenir. Vos parents se font beaucoup de soucis pour vous, ils ne savent pas toujours dans quelle école ils vont vous mettre, s’ils vont vous faire faire de l’allemand, de l’anglais, du piano ou du tennis, ce sont là des problèmes familiaux tout à fait centraux. Ils veulent voir grandir un avenir parce qu’ils vous ont donné une vie non pas simplement pour maintenant mais aussi pour votre avenir. C’est d’ailleurs pour ça que de temps en temps ils vous grondent un peu parce que quand ils voient que vous ne travaillez pas très bien et que vous vous en moquez complètement, ils vous disent : « Pense à ton avenir ! » Ils ne vous demandent pas ce que vous ferez quand vous serez grands car vous les garçons, vous répondez toujours « pompier ou chauffeur de locomotives ». Mais s’ils vous posent la question, c’est parce qu’ils veulent que vous ayez un avenir. Ils voient que vous êtes petits, pas encore des grandes personnes, mais aussi que vous avez déjà vraiment envie d’avancer vers l’avenir. Et c’est pour ça que nous sommes heureux d’être accueillis dans une famille. Nos parents nous donnent ou nous ont donné la vie parce qu’ils veulent que nous ayons un avenir qui nous projette au-delà de nous-mêmes, qui est plus grand que nous, qui nous conduit au-delà de tout ce que l’on sait faire, et cela, on a envie de le faire grandir, de le déployer et de le partager.
C’est cela qui, à mon avis, est la clé de Noël car quand Jésus est venu, Il est né tout petit comme chacun d’entre nous. Il a voulu dès le début se faire connaître comme un tout petit bébé. C’est comme s’Il nous avait dit : « Je fais comme vous, Je veux naître comme un bébé parce que Je veux un avenir, Je porte un avenir ». Les chrétiens sont ceux qui sont capables de regarder l’enfant Jésus dans la crèche de Bethléem et qui se disent que cet enfant-là est comme nos enfants : Il nous dit qu’Il a un avenir.
Vous comprenez pourquoi c’est important pour vous d’être en famille, c’est non seulement parce que vos parents assument toutes les responsabilités avec une conscience extraordinaire mais parce que dans la famille vous représentez l’avenir. « Regardez-moi dans les yeux Papa et Maman car dans mes yeux, il y a le désir de vivre, de grandir et d’avoir un avenir ». Jésus s’est dit la même chose : « Si Je veux venir parmi les hommes, si Je suis le Fils de Dieu, si Je veux partager la vie avec eux, il faut d’abord qu’ils voient mon regard d’enfant, mon cœur d’enfant, mon visage d’enfant et qu’ils y voient l’avenir de toute l’humanité ». C’est pour cela que l’on est ici ce soir. Même si à certains moments, on doute de ce que nous pouvons faire et de ce qui peut nous arriver, de ce que sera l’avenir de l’humanité tout entière, nous les chrétiens nous n’avons pas d’excuse, nous sommes ceux qui par la foi, par l’amour que Jésus a pour nous, reconnaissent qu’Il est venu parmi nous et nous a dit que nous avions avec Lui un avenir. Il partage avec nous le fait d’être un petit enfant, d’être tout petit, et quand on est tout petit, on veut grandir, on veut avoir un avenir et s’y donner de tout son cœur.
C’est là le premier effet que Jésus a fait à Marie, à Joseph et aux bergers. Quand ils ont vu cet enfant, ils se sont dit qu’Il était magnifique car Il porte dans son cœur un avenir. Peut-être que les bergers ne savaient pas quel avenir Il portait mais c’est Jésus qui porte un avenir pour nous tous et si on est là ce soir, tous différents avec chacun une histoire différente, c’est parce que nous croyons en regardant le Christ qu’Il est né petit enfant et nous dit simplement : « Acceptes-tu l’avenir que Je veux t’apporter ? » Quel est cet avenir ? « Que tu sois mon frère, un petit enfant comme Moi, qui grandisse comme Moi, que tu aimes tes frères et que tu partages avec les autres, tes amis, ta famille, tout le monde, tout ce que tu as dans ton cœur ».
Frères et sœurs, aussi bien les grands que les petits, au fond c’est cela Noël. On dit encore que Noël est la fête des enfants, c’est très insuffisant mais c’est vrai. En effet, on prend sur le fait Jésus comme un enfant dans toute sa fragilité, sa petitesse, qui nous dit : « Moi-même, pour Me manifester à vous, pour être parmi vous, pour être votre guide et Celui qui vient vous sauver, Je veux commencer en vous demandant de vous émerveiller devant mon visage de petit enfant pour reconnaître que Je porte en moi l’avenir de toute l’humanité ». C’est ça, les chrétiens.
A certains moments, c’est difficile à croire, mais il n’empêche que Dieu a fait le pari que pour pouvoir toucher le plus profond de notre cœur, il fallait nous ouvrir le cœur pour avoir tous ensemble un même avenir, une même joie, un même bonheur, celui d’être tous rassemblés par le Christ, guidés par Lui, et découvrir la joie d’être une seule grande famille, la famille de tous les enfants de Dieu. C’est pour cela que l’on dit « enfant de Dieu ». Cette expression suppose que l’on reste un peu enfant. Demandez à vos parents de temps en temps d’avoir un cœur d’enfant. Ils auront du mal à le faire mais demandez-le leur parce que c’est très important.
Ce soir, nous sommes allés à la crèche, nous y avons vu l’enfant Jésus et maintenant nous allons essayer ensemble, avec ce regard de Jésus qui nous dit que son avenir est notre avenir et que nous-mêmes, nous sommes obligés de Le chercher avec Lui en regardant son visage, Il nous dit simplement qu’Il est là parmi nous et qu’Il s’appelle Emmanuel, ce qui veut dire Dieu avec nous. N’oubliez jamais cela : si Jésus s’est fait homme comme nous, c’est pour être toujours avec nous et si possible garder ce visage d’enfant.