LE VIS-A-VIS AVEC TOI
Is 9, 1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Noël, messe de Minuit – année B (jeudi 24 décembre 2020)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, je voudrais faire appel au souvenir de beaucoup d’entre vous ici dans cette assemblée : qu’est-ce qui a constitué la joie indescriptible du moment où votre enfant – ou vos enfants – a été, comme on dit, mis au monde ?
C’est quand même assez paradoxal, parce que d’abord pour la mère, ce n’est pas très facile comme moment à vivre, et de temps en temps il peut y avoir un suspense absolument inattendu. Pour le père, n’en parlons pas, il paraît qu’il y en a beaucoup qui tombent dans les pommes, pourtant il semble qu’ils ne souffrent pas énormément, ce n’est pas eux qui fournissent le plus grand effort, mais il faut quand même croire que c’est bouleversant car à ce moment-là, le seul fait de voir leur épouse et bien-aimée dans cet état-là, cela les désarme complètement. Donc, c’est un peu paradoxal parce que ce moment-là, même si on s’est préparé, si on a pris toutes les précautions pour que tout se passe bien – aujourd’hui on est dans des normes assez acceptables, même si de temps en temps il y a de très graves accidents, voire la mort du bébé –, cela n’empêche, on est là devant un événement qui en soi a quelque chose de dramatique. Mettre au monde un enfant, se sentir tout à coup arraché par cette petite masse de chair qui a grandi pendant neuf mois et qui soudain a envie de sortir, de mener sa vie, de vivre sa vie, – ce n’est certes pas la crise d’adolescence, « papa, maman, je pars en mobylette et je prends un studio » –, c’est quand même le premier mouvement par lequel un être humain dit tout net : « Je change de résidence, je vais voir ailleurs ».
C’est quand même cela la naissance ! Je ne sais pas si les mères y pensent à ce moment-là – elles ont beaucoup d’autres chose à faire alors comme suivre les prescriptions de la sage-femme –, mais cette espèce d’arrachement est assez étonnante, que le moment de la vie soit celui où on prend subitement de nouveaux repères. Et remarquez-le, le langage courant lui-même le dit : on met au monde. Ce n’est pas simplement mettre à l’extérieur de son sein, cela c’est déjà du lourd comme dirait quelqu’un, mais c’est quand même le moment où un enfant montre qu’il va être capable d’affronter le monde, c’est le grand mystère. Alors que nous, nous mettons beaucoup de temps pour affronter le monde, les poissons eux, dès qu’ils sont sortis, ce sont des alevins, ils sont comme des poissons dans l’eau, c’est le cas de le dire.
Pour les humains, il y a d’abord cette expérience qui consiste à être projeté en dehors d’un univers considéré comme le plus confortable et le plus acceptable, le plus commode et le plus agréable à vivre – un arrachement ! –, puis l’enfant va commencer à vivre sa vie. Certes il était déjà vivant, il avait fallu que l’amour de ses parents lui donne la vie, mais curieusement, cette première étape n’a pas été vécue de manière dramatique habituellement. Un peu trop longue parfois… Une mère de famille m’a dit un jour qu’il était heureux que ce soit les femmes qui portent les enfants car les hommes ne l’auraient jamais supporté pendant neuf mois. C’est quand même quelque chose d’assez étonnant, tout à coup, après toutes ces étapes de maturation, de gestation, de commencement à prendre une relation avec sa mère, c’est une grande trouvaille que les psychologues et les spécialistes de néonatologie commencent à nous faire comprendre : il y a déjà une vie, une relation, mais soudain, les mères vivent ce mystère sur le mode d’un arrachement, « il est sorti de moi ». C’est la première partie du paradoxe.
La deuxième partie c’est qu’au moment même où l’enfant sort de la mère – et là le père commence à y mettre un peu du sien –, ils commencent à connaître un nouveau mode de relation avec l’enfant, qu’ils ne soupçonnaient pas. C’est le paradoxe de la vie : on vit sa vie, on s’avance, on s’aventure – c’est une aventure, la vie – et en même temps on est déjà tellement lié à sa racine corporelle, le sein de sa mère, que toutes les relations possibles entre les parents et l’enfant vont commencer à se développer, à mûrir, là même où apparemment il y a une prise de distance. Paradoxe étonnant de la vie. Ici, je ne parle pas de la vie spirituelle et de la naissance de Jésus-Christ ; pour Lui, ce fut pareil : Il est né comme nous, Il est « né de la Vierge Marie », comme on le dit dans le Credo, Il n’a pas eu un traitement spécial, pas de super sage-femme pour L’accueillir au moment de l’accouchement.
C’est un réel paradoxe, à la fois l’arrachement, la vie, la venue au monde, et en même temps la découverte d’un lien avec les parents qui sont la racine pour chacun d’entre nous – même si on ne s’appelle pas toujours Désiré ! –, et à travers le paradoxe de ces deux choses, il se passe un phénomène inouï, peut-être le plus étonnant, qui permet de tenir les deux bouts… Que se passe-t-il ? Je pense que les parents ne me démentiront pas : quand on prend un enfant dans ses bras parce qu’il vient de naître, c’est la première fois qu’on peut lui dire « tu ». Certaines diront que dès le moment où elles ont su qu’elles étaient enceintes, elles ont parlé à leur bébé… N’exagérons pas, c’était un peu de la science-fiction. Oui, je t’ai parlé, je t’ai porté, nous avons été liés, mais le moment où l’on est dans le vis-à-vis, le face-à-face, le véritable être-au-monde, dans ce moment où, sortant du sein de sa mère, l’enfant qui ne sait pas parler, qui ne sait pas identifier de ses yeux – il n’est pas capable de voir le visage de sa mère ou de son père – entre déjà dans la relation de toi et moi. C’est tellement essentiel, profond, fondateur, que la plupart des gens qui ont été ou qui sont parents le reconnaissent, ce moment-là, c’est l’inouï de la naissance, le fait que l’on dit « donner la vie » mais c’est beaucoup plus que cela, beaucoup plus qu’un phénome biologique, c’est tout à coup : « Tu es en face de moi et nous sommes l’un l’autre face à face, et même ton père et moi, parce que nous savons ce que nous avons voulu partager avec toi, nous sommes ton vis-à-vis ». Il paraît que les grands frères et les grandes sœurs n’ont pas tout à fait la même réaction, ils trouvent qu’il ne faut pas exagérer, qu’on leur a joué un mauvais tour. Mais la réaction des parents est la plus importante. C’est le moment où l’on découvre en toute réalité, en toute beauté que « tu es là, toi, devant moi, devant nous ».
C’est l’expérience de la maternité et de la paternité. On espère qu’elle va durer, ce n’est pas inscrit dans les astres que cela va durer, mais on souhaite que ce qui se produit là, si fort et si essentiel, dure toujours. Je me risque ici à une hypothèse théologique que vous pourrez critiquer à la fin : peut-être que votre première expérience de l’immortalité est le moment où on se retrouve dans les bras de sa mère. Cela ne veut pas dire que l’immortalité veut dire retourner dans les bras de sa mère, c’est régressif et j’aurais toute l’armada des psychanalystes sur dos. Mais vous comprenez que quand on peut être en face de quelqu’un, il y a quelque chose d’immortel, d’éternel qui se donne à nous. C’est pour cela que la naissance est constitutive de l’humanité et que cela ne peut pas se réduire avec tout ce que l’on veut imaginer de trafic de génome et d’armoire à congélation… Non, la naissance est le vis-à-vis, le face à face, « tu es là ».
Si j’insiste si fortement, c’est parce qu’on ne comprend rien à Noël si on n’a pas au moins eu un petit éclair de lumière là-dessus. Qu’est-ce que Noël ? C’est le moment où l’humanité tout entière, chacun d’entre nous à la lumière de sa propre expérience ou de ce qu’il a trouvé, découvert dans sa vie, tout à coup accueille un Dieu qui n’attend qu’une chose, c’est qu’on lui dise : « C’est toi ». Cela, c’est inégalé, inégalable.
Si Dieu a voulu passer par le processus de venir au monde, de naître, ce n’est pas simplement parce qu’il y a les lois de la biologie, bien sûr, mais c’est surtout qu’Il s’est dit : « Si Je veux qu’ils Me comprennent, Je ne peux pas rester là-haut comme un grand professeur d’humanité, de vertu et de qualités morales et intellectuelles. Je veux que chacun de ceux qui viendront à la crèche, que chacun de ceux qui seront là pour fêter mon anniversaire, puisse me dire : « C’est toi ». D’une certaine manière, Je suis né dans ce monde pour toi, à cause de toi, et Je t’accompagne et Je ne te lâche pas ».
Frères et sœurs, quelle imagination et quelle finesse de la part de Dieu ! Quand on pense qu’on veut chercher des preuves de Dieu avec des tas d’histoires de big bang et de je ne sais quel bazar astronomico-mathématique, alors que Dieu nous dit simplement : « Je veux simplement que tu me prennes dans tes bras et que tu puisses me dire « c’est toi, c’est toi Dieu ».
Alors frères et sœurs, ce n’est peut-être pas toujours facile parce qu’on peut avoir le cœur triste mais si on tient son enfant bien comme il faut dans ses bras, on est capable même dans la tristesse, les épreuves et les difficultés qu’on traverse, de continuer à lui dire : « C’est toi ! » Et c’est tellement précieux pour la personne – la mère mais sans doute aussi le père –, le fait que quand on est en face d’un enfant qui vient de naître on découvre et on dit le mot « c’est toi » d’une nouvelle manière, non plus simplement en disant : « Je t’identifie, je sais qui tu es… » Ce n’est pas cela, « c’est toi », mais : « Tu nais, tu n’existes que parce que tu viens de Moi, tu surgis de Moi ». Et on peut se demander ce que cela change. Ça change tout parce que le « c’est toi », le « toi qui es là en face de moi » n’est pas simplement le résultat d’un processus biologique, mais surtout le fait que quand « Je surgis, tu me dis « Toi », et Moi l’enfant, Je surgis de toi ».
L’histoire de l’humanité est très étrange : comment a-t-on pu réaliser une chose pareille ? Le processus de la naissance peut ressembler à celui des animaux, ça y ressemble comme deux gouttes d’eau. Pourtant, la vraie naissance est le moment où le « toi » de cet enfant me découvre tout à coup qui je suis. Et maintenant Je serai autre par toi, grâce à toi et en face de toi.
Frères et sœurs, même si c’est très sécularisé, si la fête de Noël a penché finalement vers ce côté fête de famille et des enfants, c’est à cause de cela. C’est parce qu’elle reste encore dans ce monde actuel dans lequel on n’a plus beaucoup de préoccupations ni philosophiques ni métaphysiques ni théologiques, une des rares fêtes qui nous disent : « Toi, Je suis là pour toi et Je voudrais que tu sois là pour Moi ». C’est la vraie naissance et pour nous les croyants, chrétiens, nous n’avons qu’une référence. Beaucoup de religions ont des liens avec Dieu et notamment les religions antiques : elles disaient, quand elles s’adressaient aux dieux, « Ô Zeus, ô Aphrodite, ou qui que tu sois, quel que soit ton nom », c’est-à-dire en fait : « Je ne sais pas qui tu es, je t’appelle mais je ne peux pas même te dire toi, je te désigne par le nom que les poètes anciens m’ont donné ». Tandis que nous, quand nous disons que Dieu est né aujourd’hui, nous pouvons lui dire : « Tu es né, Tu es là, Tu nous rencontres, Tu es notre vis-à-vis et Tu nous fais nous-mêmes être tes vis-à-vis ».
Frères et sœurs, je crois qu’on ne peut pas se souhaiter quelque chose de plus beau au moment de Noël : retrouver le « Toi », le « Tu », le vis-à-vis qu’est Dieu pour nous. Retrouver ce mystère, oui, Dieu est toujours inaccessible, même pour les contemporains qui L’ont vu, mais ce vis-à-vis maintenant, nous pouvons Lui dire : « Tu es là et Tu es là pour moi ». Eh bien frères et sœurs, que nous soyons ici vraiment pour Lui ce soir, c’est le plus important et pour nous, et pour Lui.