LA CHAIR MÉDIATRICE
Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année A (3 février 2008)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
Vous allez me rétorquer que c'est sympathique, mais que cela reste au niveau des grandes généralités. Avec vous, j'aurais voulu méditer sur ce mystère à travers une expérience dont nous, les frères, nous avons été témoins au cours de notre semaine de retraite. Nous étions à Saint Bernard du Touvet, petit monastère de cisterciennes accroché au flanc du massif de la Chartreuse, à une trentaine de kilomètres de Grenoble, et nous avions demandé à un homme, Jean Bastaire de venir prêcher notre retraite. Vous pourrez chercher Jean Bastaire sur les listes presbytérales, il n'y est pas, il n'est pas prêtre. Vous pourrez taper Jean Bastaire dans des sites religieux d'ordres franciscains, dominicains, il n'est pas religieux. C'est un laïc. Et un religieux me l'a fait remarquer d'une manière très gentille : vous les frères, vous êtes vraiment à la pointe du progrès, puisque vous êtes clercs et vous vous laissez enseigner par un laïc!
Jean Bastaire est ce qu'on appelle un écrivain au sens plénier du terme. Il n'est pas historien, ni philosophe, ni économiste, ni théoricien, mais il est écrivain dans le sens où il sait percevoir à travers un événement, que ce soit un événement du passé, ou un événement de sa propre vie, il a cette capacité de percevoir la vitalité, la puissance de la vie et la présence de Dieu, de l'Esprit Saint à l'œuvre. C'est un homme qui est capable de vous parler aussi bien de Péguy que de la poésie baroque française. C'est un homme qui est capable de vous parler de la théologie de la création aussi bien que de vous écrire des poèmes magnifiques après avoir traversé deux années difficiles.
Jean Bastaire nous racontait lors d'une de ses rencontres, une catastrophe (je reprends vraiment ses termes), qui a abouti à deux grandes grâces des soixante ans qui vont suivre. Jean Bastaire est un homme de Chamalières, il y a grandi adolescent, plutôt heureux, très proche de la nature, et c'est peut-être là que commençait à émerger sa qualité de poète. A la fin de son service militaire, en 1949, c'est la catastrophe, il a contracté la tuberculose. Il est envoyé par l'armée dans un sanatorium en Forêt-Noire, et là, à partir de cette catastrophe, vont arriver les deux plus grandes grâces de sa vie, nous pourrions même dire la seule et unique grâce : à la fois sa conversion au christianisme, la rencontre d'un père de paroisse, l'abbé Ducretet, et surtout la rencontre de sa future femme, Hélène.
Je vais m'effacer et laisser parler Jean Bastaire qui raconte la rencontre avec celle qui deviendra son épouse Hélène. "Hélène avait une capacité d'écoute peu banale. Sa réserve était grande mais ouverte. Si elle parlait peu, ce n'était pas seulement par réflexe professionnel (elle était médecin), elle avait le respect d'un souci d'autrui comme s'il était le sien. Elle le comprenait de l'intérieur et par toute son histoire personnelle elle se sentait en connivence". Elle avait eu elle-même une enfance assez difficile dans sa famille. "Grâce à ses entretiens, je vécus pour la première fois l'événement que j'avais tant désiré et par lequel je pouvais manifester mon secret à une femme, partager avec elle ma quête". Jean Bastaire n'était pas alors chrétien, il se déclarait "inchrétien", mais il portait en lui ce désir et cette quête de ce Dieu qu'il avait découvert dans la création, quelques années auparavant quand il était adolescent. "Sans rien dire de nos récentes blessures affectives, nous gagnâmes très vite les profondeurs religieuses de notre être. Nous ne le fîmes pas d'une manière abstraite, mais avec une passion inquiète, un engagement singulier où transparaissait notre tourment. Il se produisit entre nous une ressemblance, une attirance, et presqu'une coïncidence dont l'émoi nous dilatât. Nous eûmes le sentiment d'être deux prisonniers isolés qui détenaient mutuellement la clé de leur cachot et se la tendaient. Dans un récit j'évoquais le moment qui nous a unis à jamais Hélène et moi, pour le meilleur et pour le pire. C'était un dimanche de Pâques, j'ai retrouvé la lettre que je glissai alors sous la porte d'Hélène et où je lui demandais d'être mon amie, geste que je solennisai encore plus par le but que je nous fixais avec une confondante intrépidité : devenir saints ensemble. Il n'y a qu'à cet âge et en sana qu'on accomplit une telle démarche. Je n'étais pas encore chrétien mais de plus en plus tenté de l'être. Mes relations avec Hélène, s'ajoutant à celle que j'avais nouée avec l'aumônier, ces relations précipitaient mon évolution. J'hésitais pourtant à franchir le dernier pas malgré un travail intérieur intense. Hélène fut bouleversée par ma requête. Qu'entendai-je en lui proposant un cheminement humain ? Sous quel mode fallait-il comprendre mon offre d'alliance ?" Jean envisageait cette relation avec Hélène sur le mode de l'amitié et sur la possibilité de cheminer ensemble à la recherche de la sainteté, mais cette demande va ébranler le cœur d'Hélène qui elle-même a vécu la perte d'un fiancé un an auparavant, et c'est elle qui va faire le premier pas et qui va demander à Jean de s'expliquer sur cette démarche. C'est là qu'ils vont décider de se marier.
"Les jours suivants s'effectua le grand débondage. Nous ne voulûmes plus rien avoir de caché. Nous nous apprîmes mutuellement l'état de notre cœur avant notre rencontre, laissant jaillir le flot de détresse où nous avait plongé l'abandon. La preuve en fut immédiatement donnée par ma conversion. Je ne me sentis plus le droit de tergiverser. Si je n'obéissais pas au signe extraordinaire qui m'était accordé, je n'étais pas seulement un ingrat, mais un aveugle tant Dieu employait les grands moyens pour me rallier au Christ. J'allais trouver l'aumônier, me confessai et communiai, mais je ne l'informai pas de l'amour humain apparu dans ma vie, Hélène souhaitait lui en parler la première. Il ne se doutât pas de l'éblouissement qui avait engendré mon "fiat". Comment rendre l'effet qu'eût sur Hélène ma décision d'entrer dans l'Église ? C'était certes entre les bras de Dieu que je m'effondrais tel un enfant venu de terres lointaines longuement désirantes, mais d'autres bras me portaient au Temple. La tendresse d'une femme me remettait à la tendresse du Seigneur. De même que l'amour d'Hélène m'avait anéanti, ma conversion effectuée par elle la réduisait à rien. Elle se sentit manipulée par la grâce, indigne d'avoir déclenché par une initiative étrangère à ce but l'éboulement de ma volonté en Dieu. Il lui arrivait le plus haut événement qui a pu toucher une créature : engendrer un homme au Christ. Et cette maternité spirituelle advenait à la délaissée, à la méprisée, à celle qui avait toujours eu l'impression d'être rejetée au bord du chemin au point de n'être jamais bonne à quelque chose. Jean avait vingt ans, Hélène en avait trente. Le sentiment qu'elle éprouva devant ma conversion fut une stupeur d'en avoir été l'agent et une confusion de devoir la reconnaître. Ce passage radical du Seigneur qu'elle avait entraîné dans ma vie elle l'assuma avec un dénuement limpide, mais elle en fut illuminée dans la ferveur d'avoir reçu le don de donner".
Frères et sœurs, à tous ceux qui abîmés par la maladie ou par la souffrance sont désespérés et pensent qu'ils ne peuvent pas être médiateurs du salut de Dieu, voici l'histoire de Jean lui-même abîmé par la maladie. A tous ceux et à toutes celles délaissés affectivement, qui pensent qu'ils n'ont plus la possibilité de donner un peu d'amour à d'autres, voici l'exemple d'Hélène, une jeune femme de trente ans qui pensait que tout était écrit à ce moment-là, qu'aucune surprise n'adviendrait plus dans sa vie, et elle a pourtant engendré un homme au Christ.
AMEN