LE SACRÉ
Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année C (4 février 2007)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
Cette notion de sacré, pourquoi est-ce que je veux vous en parler un peu aujourd'hui ? Il me semble que dans la manière dont saint Luc expose ce qui se passe lorsque Jésus est présenté au temple, il met le doigt sur ce qu'est le sacré. Le temple, dans le peuple d'Israël, ce bâtiment beau, bien construit, le temple n'est pas sans ambiguïté. Comme dans beaucoup de religions, le temple représente un lieu sacré. Pour Israël, il est d'autant plus sacré qu'il y a eu la manifestation que Dieu y mettait sa présence. Vous savez certainement que le mot sacré veut dire "mis à part" et que donc, Dieu qui semble séparé de nous au départ, qui semble loin de nous, est sacré par excellence. Il est en-dehors de ce qu'est la réalité des hommes. Pour l'atteindre on va utiliser différentes médiations, et ces médiations elles-mêmes vont devenir sacrées. C'est comme cela que par exemple, pour entrer en relation avec le Dieu, les assiettes de tous les jours vont devenir des plats mis à part, donc des plats sacrés. Les temps de tous les jours qui se ressemblent à part la fluctuation des saisons vont certains jours être mis à part et deviendront sacrés réservés à une fête pour Dieu. Ou encore des habits de tous les jours vont être mis à part pour être considérés comme sacrés. Et bien sûr les lieux, les lieux qui sont pourtant un lieu comme les autres, va être délimité, déterminé pour être mis à part et considéré comme sacré. Et aussi quelques personnes mises à part pour s'adresser tout particulièrement au Dieu vont être déclarées sacrées, il s'agit bien sûr du prêtre. Donc, ce sacré-là forcément c'est au départ de tous les jours, mais il ne faut plus les toucher, les atteindre, elles sont de fait sacrées, mises à part et ne doivent être ni atteintes, ni détruites, ni polluées par quoique ce soit.
La relation à Dieu s'est construite ainsi dans le grand phénomène religieux comme cette distance qu'il fallait combler par des objets que l'on met finalement en-dehors de soi, de son quotidien, de son existence, comme des personnes, des temps et des lieux, pour pouvoir signifier, et dire par excellence le Dieu sacré, inatteignable et intouchable.
Vous voyez certainement tout de suite là où je veux en venir. Le temple est un lieu sacré. Il y a même un lieu par excellence ultra sacré, le saint des saints où l'Arche de Dieu est conservée, et le Grand-Prêtre n'y rentre qu'une fois par an pour prononcer le nom de Dieu en ayant lui-même nous dit l'épître aux Hébreux, offert un sacrifice pour ses propres péchés et ceux de son peuple. Sacrifice vient d'ailleurs aussi du mot "sacré", c'est faire une action sacrée de mise à part, donc un lien déjà entre sacrifice et sacré. Donc, dans ce lieu avec les personnes, sacrées, avec le lieu sacré, le temps sacré, que se passe-t-il ? Chose impensable, il y a du sacré qui rentre dans le sacré. Pourquoi ? parce que si le temple est la présence de Dieu, ou bien Jésus n'est qu'un homme et dans ces cas-là, Jésus est consacré à Dieu? Ou bien Jésus est vraiment Fils de Dieu, et donc la présence du sacré n'est peut-être plus tant dans un lieu circonscrit que dans la présence même et l'existence et l'action de cet Enfant.
Cela bouleverse totalement la notion de sacré, ce que l'épître aux Hébreux dira : "Il fallait qu'Il soit semblable en tout à nous". Il fallait que Jésus Fils de Dieu, vraiment Dieu, soit en tout semblable à nous. Mais s'il est vraiment Dieu, c'est donc ce qu'Il est qui est sacré et c'est ce qu'Il est qui est intouchable, ce qu'Il est qui est mis à part, c'est ce qu'Il est qui est en-dehors de tout. Et l'on se rend bien compte que ce que je dis là est faux. Pourquoi ? parce que justement, Jésus est en train de faire exactement l'inverse. Il est en train de rendre sacré l'existence humaine par sa propre existence. Il est en train de rendre sacré le chemin des hommes qu'Il emprunte. Il est en train de rendre sacré tout lieu et tout temps de ce qu'Il a comme possibilité, son humanité, de toucher, de dire, de faire, et de penser.
Autrement dit, il y a dans cet épisode de la présentation de Jésus au temple, un véritable bouleversement. Je disais que le temple n'était pas sana ambiguïté, de fait, parce qu'Israël n'est pas le peuple d'un temple. Le temple est hélas, presqu'un défaut, puisque pour le peuple d'Israël, la présence de Dieu n'est pas d'abord dans le temple, pour Israël et c'est vrai encore aujourd'hui, la présence de Dieu, elle est dans le sacré du quotidien. C'est pour cela que manger cascher, faire telles ablutions, le sabbat, dans les moindres gestes quotidiens, tout devient sacré parce que tout devient signe de la présence de Dieu. Il ne manque plus que la réalité de l'Incarnation, c'est plus simplement le signe qui renvoie à une réalité qu'on ne voit pas, c'est la présence effective, on pourrait dire totalement sacramentelle du Christ premier sacrement de la présence de Dieu parmi nous dans son humanité et sa divinité.
Donc Israël est bien le peuple de la présence de Dieu. C'est ce que Dieu avait dit à Abraham. Il lui a dit cette phrase bouleversante : "Marche en ma présence". Il ne lui a pas dit : va m'offrir des sacrifices dans un lieu. C'est aussi ce que Jésus dira : ce n'est ni sur cette montagne ni à Jérusalem, mais c'est en esprit et en vérité que l'on rendra désormais le culte à Dieu Et quel est cet esprit, et quelle est cette vérité ? C'est de marcher dans la présence de Dieu. C'est ce que diront finalement saint Pierre et saint Paul lorsqu'ils diront : "Vous êtes des pierres vivantes, vous êtes une nation sainte. Vous êtes le temple de l'Esprit Saint". Le fait que vous marchiez dans le quotidien au fil des jours de votre existence, dans les personnes que vous rencontrez, dans les lieux, les temps, dans toute réalité qui tisse et façonne ce que nous sommes, c'est tout cela qui devient la réalité même, la possibilité même, la sacramentalité même de la présence de Dieu. C'est pour cela que finalement, le sacré n'est pas extérieur à nous, il est intérieur à notre vie, à notre propre existence. Et c'est bouleversant. Quand je disais que le temple n'était pas sans ambiguïté, le problème est bien que le temple hélas, ne peut que signifier une belle chose, le fait que Dieu demeure, Il est vraiment là, mais en même temps, l'ambiguïté du temple, c'est qu'il peut laisser penser que tout est fixé, tout est rigide, sclérosé, tout est tellement ritualisé à un extrême point que plus rien ne semble bouger. Ce n'est pas cela le sacré de Dieu. Le sacré de Dieu est dans le dynamisme et de l'amour manifesté. C'est pour cela qu'Il s'est adressé à un peuple en Exode : sors de l'esclavage d'Egypte et entre en terre promise, passe avec moi la mer Rouge à pied sec. C'est pour cela qu'Israël est un peuple appelé à avancer. C'est pour cela que le Concile Vatican II a aimé employer cette image dans le premier document conciliaire sur l'Église : un peuple de Dieu en marche vers le Royaume. Parce que le peuple qui avance et qui marche, c'est le peuple qui avance et qui marche comme Abraham qui a reçu la vocation dans la présence de Dieu. C'est un peuple qui avance et qui marche pour lui-même, mais qui accepte de faire avancer de faire marcher notre monde au rythme même de cette venue et de cette présence de Dieu. Vous voyez que la venue de Dieu, sa marche et sa procession jusqu'à nous nous appelle aussi à marcher et à avancer jusqu'à lui, mais pas pour aller ailleurs, que dans notre monde découvrir les signes de sa présence, signes de sa présence qui se manifestent justement dans tout ce que Jésus lui-même a voulu nous laisser. Je crois que c'est pour cette raison que saint Jean dit : " Ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu, ce que j'ai touché du Verbe de vie, je vous l'annonce".
Aujourd'hui l'Église ne fait pas autre chose, elle voit, elle entend, elle touche Jésus-Christ. Normalement, on ne doit pas trop voir le sacré, on ne doit pas trop l'entendre, ni trop le toucher. Pour nous, c'est exactement l'inverse, car c'est cela l'objet même de notre mission : annoncer que désormais ce sacré est la présence même de Dieu et souvent la plus petite. Dieu entre dans le temple : c'est un petit Enfant, et Il entre dans le sacré lui qui est pourtant tout à fait sacré. Mais Jésus va se faire plus petit encore à la croix. Sur la croix, Il s'offre en sacrifice, mis à part pour entrer dans le sacré. Et que nous signifie-t-il ? Que toutes choses, la plus ultime, la plus petite, celle qui parfois conduit jusqu'à la plus grande des humilités, c'est cette petitesse-là qui devient sacrée et paradoxalement, cette petitesse-là qui devient présence de Dieu.
On comprendra alors que l'appel que nous recevons : "Soyez saints comme je suis saint", c'est de réaliser avec Jésus cette Pâque, ce passage, cette avancée. C'est entendre aussi, voir et comprendre où est le sacré. Jésus nous l'a dit, devant ceux qui sont rassemblés à la fin auprès de lui, Jésus dit : "Venez les bénis de mon Père, j'avais faim et vous m'avez nourri, j'avais soif et vous m'avez abreuvé, j'étais nu et vous m'avez vêtu. Seigneur, quand est-ce que nous l'avons fait ? Chaque fois que vous l'avez fait à un des ces plus petits, c'est à moi que vous l'avez fait." Le plus petit était sacré car c'était moi.
AMEN