PAR LA PETITE PORTE … DIEU ENTRE DANS NOS HISTOIRES

Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année B (5 février 2006)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Vous êtes entrés par la petite porte. Cela peut vous faire comprendre peut-être l’événement d’aujourd’hui. Vous êtes entrés par la petite porte, et certainement cela a donné lieu à beaucoup de commentaires. Les plus avancés dans la réflexion ont dit : il y a la construction de l’orgue, la grande porte est fermée pour des raisons de sécurité, nous passons par la petite porte, et pour la sortie, est-ce que ce sera par la grande porte ? Bref, plein de choses sont nées dans votre esprit : est-ce que l’orgue avance, quand allons-nous voir les tuyaux, aurons-nous notre nom d’inscrit dessus, qu’est-ce que cela veut dire de devoir rentrer par la petite porte En tout cas, un bon nombre de questions ont été soulevées.

Pour rentrer dans une église, naturellement, habituellement, cela se fait par la grande porte. Or, aujourd’hui, Dieu entre par la petite porte. Je m’explique. Dieu a l’habitude d’entrer dans le Temple, au moins par deux fois. Rappelez-vous, le Temple a été construit par Salomon, et lorsque Dieu a voulu manifester qu’il est présent et proche de son peuple, Il entre avec beaucoup de cérémonie, une grande liturgie, un faste et un déploiement dans le Temple. Il faut relire dans le premier livre des Rois ce qui est certainement une des plus belles descriptions de la liturgie au Temple, c’est-à-dire, sa Dédicace, dont nos dédicaces d’églises aujourd’hui voudraient être comme la résonance. Ce sont les chants, les acclamations, la fumée de l’encens, les sacrifices. Dieu entre par la nuée lumineuse, Il prend possession du Temple et il l’emplit de sa présence : Dieu rentre par la grande porte. Lorsque après l’exil, le Temple a été reconstruit, d’autres célébrations ont eu lieu pour manifester aussi avec grandeur, avec joie et avec bonheur cette présence de Dieu au milieu de son peuple. Donc, Dieu, quand il vient dans le Temple a l’habitude de passer par la grande porte.

Aujourd’hui, Jésus est présenté au Temple. Si notre foi, celle que j’espère partager avec vous, nous fait croire que Jésus est vraiment Fils de Dieu, qu’il est réellement Dieu, aujourd’hui, Dieu n’entre pas dans la nuée, avec l’encens, les chants, les acclamations et les sacrifices, mais Il entre simplement avec Marie, Joseph, et il est reconnu non pas d’abord comme Dieu, mais présenté à Dieu. Vous le savez également, tout enfant premier-né, de sexe masculin, devait être offert à Dieu, consacré à Dieu, donné à Dieu. Si donc, nous confessons que Jésus est Dieu, nous pouvons dire que c’est Dieu qui se donne à Dieu, parce que c’est Dieu qui se présente à Dieu, c’est Dieu qui est offert en sacrifice à Dieu. Bien sûr, cela ne semble pas d’abord révolutionner l’appareil religieux, social et administratif qui évolue autour du Temple. Et pourtant, il y a au moins deux réactions, celle d’un homme appelé Siméon, et celle d’une femme appelée Anne, qui d’ailleurs alertent un peu leurs voisins sur ce qui est en train de se passer. Lorsque que Dieu vient dans le Temple, normalement tout le peuple est convoqué et tout se fait avec grand renfort d’une belle et grandiose liturgie. Là, il y a simplement deux témoins qui transmettent, donnent, livrent le message de cette présence de Dieu qui vient sans que l’on s’en soit rendu compte.

Ce qui me semble particulièrement intéressant dans cette Présentation de Jésus au Temple, c’est qu’on peut dire que c’est le premier acte public de Jésus. Certes, Il est né dans la crèche, les bergers sont venus avec leurs moutons, les mages sont venus d’Orient et ont offert leurs présents mais jusque-là Jésus ne s’est pas beaucoup bougé. Aujourd’hui, Il est amené selon la Loi, selon un rituel très précis, comme en une sorte de procession, Il est emmené dans le lieu le plus public de la vie d’Israël, c’est-à-dire dans le Temple, là où bat le cœur d’Israël, là où tout se joue. Ce n’est pas au palais de l’Élysée, ou à Versailles, c’est au Temple, comme étant le lieu identitaire de tout un peuple, et comme c’est un lieu identitaire, c’est un lieu social, comme un lieu religieux. Tout est lié. C’est difficile peut-être à concevoir pour nous aujourd’hui, qui fractionnons tous les instants de notre vie politique, sociale, religieuse. Donc, lorsque Jésus vient dans le Temple, Il accomplit pour la première fois un acte public, et cet acte public est un acte cultuel. En lui, tout est lié, ce Temple qui manifeste tout ce qui peut être visible de l’invisible, Dieu. Un Temple fait pourquoi ? pour communiquer avec Dieu. A l’instar des autres temples des pays voisins, le Temple est comme le signe d’une maison que Dieu habiterait. Les israélites ne sont pas dupes, ils savent bien que ce n’est pas "la" maison de Dieu, mais ce Temple signifie, symbolise la demeure de Dieu. Autrement dit, pour se représenter ce qui est difficile à se représenter, où Dieu habite-t-il ? comment est-ce que je lui parle ? comment puis-je rentrer en communication ? le temple va symboliser et manifester toute la capacité de relation de l’homme avec Dieu de manière visible, de manière extérieure. Toutes les notions de culte ont leur importance pour trouver le langage pour communiquer avec Dieu, le langage des signes, le langage de la parole, langage de tous ces gestes, de tous ces actes symboliques. Et tout cela passe pour Israël, par l’offrande des animaux (je comprends que les écologistes ne seraient pas d’accord aujourd’hui), pour manifester le don d’une vie par rapport à celui dont on confesse qu’il nous donne la vie.

Lorsque Jésus est présenté au Temple, Il se donne lui-même, Il est offert à Dieu. Il manifeste ce qui est incommunicable au départ : comment l’homme peut-il, non seulement parler à Dieu, mais aussi vivre de Lui ? Quand on y pense, toute l’Écriture va manifester que le seul culte que Dieu pouvait agréer c’était celui de l’offrande de son Fils. Il n’est donc pas étonnant que lorsque Jésus meurt sur la croix, le rideau du Temple se déchire, car désormais la présence de Dieu n’est plus dans ces murs de pierre, mais dans le corps déchiré et détruit, déstructuré du Christ lui-même. A l’instar du premier Temple détruit une fois, alors que les fêtes de Noël et de l’Épiphanie nous ont fait comprendre la présence de Dieu au milieu des hommes par son corps, en naissant dans notre monde, désormais, par la destruction de la croix, le Temple va être construit à nouveau, et ce Temple n’est plus fait de main d’homme, il est fait tout simplement d’hommes. Il est fait des pierres vivantes diront saint Pierre et saint Paul, parce que les hommes de foi, désormais se construisent sur le Christ la pierre angulaire.

Tout ce que le Christ veut manifester, c’est qu’en somme, le Temple est nécessaire car il dit la proximité avec Dieu, le culte est nécessaire car il dit la communication avec Dieu, mais le Temple et le culte n’ont aucun intérêt s’ils ne renvoient pas à la proximité et au culte en esprit et en vérité de l’histoire de l’amour de Dieu avec les hommes dans leur propre histoire. Et pas simplement de l’histoire des hommes en général qui deviendrait une histoire sainte, mais de l’histoire de chaque homme en particulier, c’est chacun d’entre nous qui devient une sainte histoire d’amour entre Dieu et nous. Et voilà quelle est la capacité de l’homme d’être le temple aujourd’hui comme le dira saint Paul : "Vous avez été baptisés, vous êtes devenus le temple de l’Esprit Saint". Pourquoi ? pour rendre un culte en esprit et en vérité à Dieu, tout ce que vous faites, tout ce que vous dites, tout ce que vous êtes, doit rendre gloire au Seigneur. Voilà la véritable offrande, et c’est le Christ qui la commence.

On comprendra mieux pourquoi il est si important que Jésus ne se soit pas manifesté en entrant dans une nuée lumineuse par la grande porte, mais soit rentré par la petite porte de notre humanité pour la remplir de sa présence, et élargir notre petitesse et notre fragilité aux dimensions de sa divinité. Désormais, nous pouvons regarder le ciel étoilé, et cela doit nous parler de cette étoile qui est née dans notre monde et qui, désormais, brille dans notre nuit humaine. On peut regarder tout ce qui va nous permettre de dire : le monde est grand, le monde est beau, et comprendre que cela n’est que le reflet de ce qui se passe dans chacune de nos histoires. Siméon venait au Temple. Un vieil homme qui est un habitué de ces murs de pierre, de cette présence, de cette belle liturgie du Temple et de ses sacrifices, qui est un habitué et qui vient là, reconnaître et recevoir la "Lumière des nations". Anne est aussi une habituée. On dit beaucoup de choses d’elle : on dit qu’elle est fille de Phanuel de la tribu d’Aser, qu’après sa virginité, elle a vécu sept ans avec son mari, puis, elle est devenue veuve, et puis, elle veniat tous les jours au Temple pour jeûner et prier. On n’en a jamais dit autant sur certains personnages de l’évangile. Une femme, comme vous et moi, qui aime être dans le Temple, qui aime venir à saint Jean de Malte, qui aime prier, qui aime se laisser porter par la liturgie et qui reconnaît quoi ? Elle reconnaît tout simplement que Dieu vient dans son histoire, son histoire si simple, en même temps, si belle, pas compliquée. Dieu est là, et je peux le dire aux autres, c’est la grande joie, le Seigneur est parmi nous.

Que cette fête de la Présentation nous rappelle qu’à travers toute cette liturgie que nous vivons, tout cet amour que nous pouvons avoir d’une église bâtiment, belle il est vrai, et que nous aimerions encore toujours plus belle, d’une Église, qui malgré ses défauts est une Église resplendissante, belle et jeune comme une épouse parée pour son Époux, c’est la venue, l’attente, la présence du fait qu’aujourd’hui encore, Dieu est capable non plus de rentrer dans des beaux murs que nous lui construirions, mais capable de rentrer dans chacune de nos histoires. Un Dieu capable de se dire dans chacun des événements de notre vie.

Frères et sœurs, il est certainement très dur d’accepter cela. Pourquoi ? Parce que nous, nous nous faisons une tout autre histoire et une tout autre manière de penser par rapport à Dieu. Nous nous disons : Dieu devrait faire ceci, et ne pas faire cela, Dieu devrait agir ainsi, Dieu devrait faire telle ou telle chose … Mais non, toute l’histoire du christianisme nous manifeste le contraire : l’imprévu de Dieu dans notre vie. C’est par les événements, c’est par l’histoire, c’est par les personnes que nous rencontrons, que nous aimons, ou que nous avons des difficultés à aimer, c’est par tous ces petits événements de notre vie que Dieu a choisi d’entrer, de se manifester, de s’offrir et de nous dire : donne-le moi, j’en ferai mon histoire entre toi et moi.

 

 

AMEN