L’ATTENTE DE LA RENCONTRE
Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année A (30 janvier 2005)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
Une des plus belles définitions de l'homme que nous pouvons donner, c'est certainement ce désir et l'attente de l'Autre. Déjà, dans la Bible, nous voyons dès avec Adam, le désir de l'autre qui n’existe pas encore et la manière dont Dieu lui présente les animaux avant que Dieu ne lui présente sa femme. On peut continuer à énumérer d’autres désirs de rencontres : le désir de la rencontre de l'autre, d'un homme, d'une femme, le désir de vivre dans le regard et le cœur de quelqu'un. La rencontre aussi que désire tant un petit bébé quand il a ses yeux ouverts sur le monde extérieur, quand il recherche à chaque instant à croiser le regard d'un homme, d'une femme afin de s'emplir de tout l'univers qui s'ouvre à lui. C'est aussi ce que recherchent beaucoup de personnes qui viennent prier dans cette église.
Mais il ne faut pas non plus se jeter de la poudre aux yeux. Si nous réfléchissons sur le rapport qui existe entre désir et prière, il faut avouer que nous idéalisons souvent la prière. Il faut donc aussi dire les choses telles qu'elles sont. En effet, lorsque nous nous regardons, face à nous-mêmes, et face à Dieu, nous savons que la prière est un des moments les plus terribles et les plus difficiles à vivre. Alors, comment se fait-il que cette rencontre avec Dieu qu’est la prière, soit à la fois ce que nous désirons le plus, ce qui nous fait brûler de désir et ce que nous vivons le plus mal et le plus imparfaitement. Nous nous accusons même de ne pas prendre les moyens nécessaires pour vivre cette rencontre tant désirée Et au moment même où nous pourrions peut-être faire cette rencontre, nous baissons les bras, nous avons peur, nous nous replions, nous nous fermons sur nous-même. Comment se fait-il que nous ne prenions pas les moyens nécessaires pour accomplir ce que nous désirons le plus ?
En fait, la Purification au temple, pour moi, aujourd'hui, je la vois comme la purification de notre cœur. D'ailleurs les différents textes, notamment, la première lecture de Malachie nous y invitent. Tout simplement, nous sommes faits de ce désir. Qu'est-ce que vivre finalement, si ce n'est de vivre toujours sous le mode de l'attente ? Et qu'est-ce que mourir, si ce n'est qu'à un moment baisser les bras et ne plus rien attendre de la vie ? Ne plus rien attendre des autres ? Ne plus rien attendre de Dieu? C'est cela la véritable mort, non pas la mort physique, mais ne plus rien attendre de quoi que ce soit, ou de qui que ce soit, ne plus rien attendre, même pas un événement dans la vie qui révolutionnerait et changerait ma façon de vivre. Nous nous présentons à Dieu comme nous nous présentons devant les autres, avec "nos" attentes, avec "nos" désirs. Mais le problème, et vous le savez tous très bien, c'est que pour pouvoir rencontrer l'autre, il faut accepter de mourir un peu.
En effet, je suis toujours étonné de voir comment la mort est omniprésente dans cet évangile. Siméon dit à la mère de l’enfant qu’un glaive va transpercer son cœur. L’enfant lui-même est promis à la mort. Quant à Siméon, il dit que maintenant qu’il a vu le Messie, il peut mourir. Bref, cet évangile nous rappelle qu’il faut accepter de laisser mourir certaines choses dans notre vie afin de pouvoir rencontrer l'autre. Si on relit le cantique de Siméon, nous pouvons même aller plus loin : il ne s’agit pas uniquement de mourir pour avoir vu le Messie. La prière de Siméon va bien au-delà de cette mort physique. Cette mort dans la prière donne naissance à la liberté. C’est ce que signifie le cri de Siméon : la découverte qu’une vraie rencontre comporte nécessairement une vraie libération. Il a découvert que cette rencontre que nous avons à faire avec le Seigneur, n'est pas une relation tranquille, dans la sécurité, bien au chaud, où le Seigneur est celui qui nous murmurerait à chaque instant que tout va bien, et qu'il faut continuer comme on a toujours fait jusque-là. Au contraire, il nous faut découvrir dans la prière, et c'est cela que nous détestons, que le Seigneur nous demande, d'être véritablement libre, de nous prendre en charge. Peut-être avons-nous guère l'habitude d’entendre cette exigence de liberté dans la prière et dans la rencontre avec Dieu, car souvent nous voyons la prière de notre côté comme un exercice passif permettant d’accueillir l'activité de Dieu. Pourtant, quand Dieu libère Siméon, Il l’arrache au régime d'esclave, celui qui est là avec son maître, qui doit obéir, qui grogne un peu de temps en temps, comme nous le faisons aussi avec Dieu, mais qui aussi est bien content de ne pas être libre. Dans cette parole de Siméon et dans la prière, le Seigneur nous fait passer d'un régime d'esclave à un régime dans lequel Dieu nous oblige à nous tenir debout, à être libre et en même temps responsable de nos actes.
Voyez, frères et sœurs, je crois que la raison pour laquelle nous avons toujours autant de mal à prier, c'est qu'on en parle facilement, et en même temps, qu’on la vit si difficilement, mais cela, nous n'aimons pas beaucoup le reconnaître. La fête d'aujourd'hui, c'est la libération de l'homme qui découvre que dans cette rencontre de l'homme avec Dieu, Dieu ne lui demande pas de rester comme un esclave, comme un petit bébé à la remorque de ses parents. Bien au contraire, c'est au cœur de la prière que Dieu nous oblige à grandir, exactement comme les parents obligent leurs enfants, parfois, à quitter le sein de la mère, ou le creux très chaleureux de l'épaule des parents pour partir à la rencontre du monde, pour les obliger à devenir ce qu'ils ont à être, des personnes adultes.
C'est vrai qu'aujourd'hui, nous accueillons plus particulièrement les parents, et très souvent, pour vous parents, la prière reste quelque chose de très difficile à partager avec vos enfants, et peut-être même vous sentez-vous coupables de ne pas savoir assez bien prier, comme on le dit. Or, il ne faut pas avoir peur vis-à-vis de vos enfants de reconnaître la vérité, et un des signes qui peut nous permettre paradoxalement de penser que nous prions, dans l'Esprit Saint et devant Dieu, ce sont justement ces moments où nous sommes "déçus". La déception fait partie de la prière parce qu'elle nous montre que nous étions venus devant le Seigneur avec nos attentes, avec nos désirs qui, il faut bien le dire sont toujours les mêmes. La gloire de Dieu et de l'Esprit Saint, c'est alors de nous obliger à vivre cette déception.
Frères et sœurs, que cette fête de la lumière soit la transfiguration de notre visage, afin que nous puissions comme Siméon accepter de mourir et de vivre libres devant la face de notre Seigneur.
AMEN