LA FAMILLE, TENTE DE LA RENCONTRE …

Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année C (1er février 2004)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


Souvent, nous nous représentons la question de la ville de Jérusalem et du temple comme une question extérieure, intéressante pour notre culture, notre réflexion politique. Aussi, ce temple reste pour nous un symbole, une construction esthétique, et pourtant, je crois qu'aujourd'hui ce temple dont il est question dans l'évangile comme dans l’Ancien Testament, ce temple nous dit quelque chose de la famille. Je ne voudrais pas critiquer les textes de la messe de la Sainte Famille qui nous présentent la « famille idéale », mais personnellement je pense qu'il y a des choses très intéressantes sur la famille dans les textes proposés aujourd'hui avec d’une part, le texte de Malachie, sur cette rencontre brûlante, ardente, destructrice, et d'autre part ce geste d’offrande du premier-né.

Ce temple dont il est question dans la Bible - avec les deux gestes qui y sont posés, circoncision et présentation-, c'est le cœur même de la rencontre qui existe dans toute famille. Dans le texte de Luc, il est question de ce qu'on appelle la Circoncision d'une part, et de la Présentation d’autre part.

D'une part la relation à Dieu vue du côté de l'enfant, la circoncision, et d'autre part, cette relation à Dieu vue du côté des parents. Si l'on regarde la situation et l'expression de la circoncision, cette opération faite dans la chair marque la personne dans son appartenance à un groupe. En fait, la circoncision dit : "Que tu le veuilles ou non, tu fais partie de cette lignée que tu n'as pas choisie, et tu ne pourras jamais t'en dédire, c'est marqué dans ta chair, et tu ne pourras jamais le cacher." Même les juifs qui ont essayé de le cacher à l'époque hellénistique avaient beaucoup de mal à y arriver !...

D'une part donc, chez l'enfant, un patrimoine qu'il n'a pas choisi, qui lui est imposé, et avec lequel il doit vivre : rentrer dans une lignée, dans une histoire, peut-être une histoire heureuse, ou une histoire dramatique de sa famille, de sa tribu, de sa nation, et découvrir que cette circoncision marque comme une sorte de finitude et d'incapacité.

Et de l'autre côté, ce geste effectué par les pa­rents, qui est d'apporter leur premier-né, geste très important, très beau, de la part des parents, offrir ce qui vient de leur propre chair et qui ne leur appartient pas. Nous sommes ici véritablement dans la "pro-création" : "Je viens apporter au temple cet enfant qui est le mien, mais qui en même temps ne vient pas de moi et qui est appelé à sa propre histoire, au projet que Dieu a sur lui."

Je crois frères et sœurs que ces deux points, d'une part la circoncision, et d'autre part la présenta­tion, peuvent nous donner une certaine idée de cette rencontre qui devrait du moins, exister dans les fa­milles et qui reste quelque chose de très difficile.

Souvent, nous nous culpabilisons quand nous sommes enfants, d'avoir ce sentiment d'impossibilité de grandir, de devenir ce qu'on a envie de devenir, de vivre dans une sorte d'oppression. Et il y a un autre exercice - le plus difficile qui puisse exister-, celui de la paternité et de la maternité : apprendre non seulement à se détacher de l'enfant, mais apprendre à l'enfant à se détacher de ses parents. Ainsi, le temple de Jérusalem, l'histoire du peuple d'Israël, nous dit à chaque moment cette histoire entre Dieu et son peuple appelé le "premier-né".

Dans le même ordre d'idées, quand une famille vient sonner au presbytère, pour demander le baptême chrétien, je crois que très souvent les raisons les plus sacramentelles du baptême ne sont pas toujours énoncées : le péché originel, le salut, la configuration au Christ du baptisé…, ce n'est pas nécessairement cela qui se dégage du premier contact avec la famille qui vient présenter son enfant… Mais ce qui reste, c'est le désir des parents de présenter, d’offrir leur enfant à Dieu. Je trouve que c'est très beau, parce que même si ces familles n'ont pas toujours les outils théologiques ou bibliques pour le dire de la meilleure manière, cela montre que l'exercice de la paternité et de la maternité qu'ils viennent de vivre avec leur nouveau-né, les ouvre le plus souvent à ce mystère de l'enfant. Et ce mystère de l'enfant est dit par ce geste de venir l’offrir et le présenter à Dieu. Ces parents sont déjà dans le geste de la présentation, dans la démarche de l'offrande de cet enfant qui est reconnu comme enfant de Dieu.

Pourtant, cette rencontre parents – enfants dans nos familles ne se fait pas sans drame. Une chose est d’offrir son enfant à Dieu sachant qu’il ne nous appartient pas, autre chose est de le vivre dans la vie concrète et la longue durée... Je crois alors le texte de Malachie peut nous aider à mieux articuler et à mieux comprendre cette relation entre parents et en­fants.

Tout ce feu dont il est question dans le texte de Malachie est une belle image. En effet, dans les fa­milles, nous pensons quelquefois que nous avons tort de nous affronter, nous avons tort de ne pas savoir assez nous aimer. Nous culpabilisons parce que du côté des enfants nous faisons reposer pas mal de griefs sur nos parents, et du côté des parents, nous sommes déçus de ce que deviennent nos enfants. Or, le feu dont parle Malachie, ce feu que Dieu est venu apporter sur la terre, dans le temple, dans l'histoire de Dieu avec Israël et dans notre propre histoire fami­liale, ce feu devrait justement brûler nos scories : à la fois du côté des parents mais aussi du côté des enfants qui sont souvent en conflit avec leurs parents sans savoir qui ils sont.

Frères et sœurs, en ce jour de la présentation de Jésus au temple, rendons grâces à Dieu pour tous ces feux allumés dans nos familles, temples même de la venue du feu de l'Esprit, afin que nous sachions y reconnaître un feu non pas destructeur mais purificateur.

 

 

AMEN