DE LA NATIVITÉ DE JÉSUS À SA PÂQUE
Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année B (2 février 2003)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Depuis deux mois environ, nous avons attendu la venue du Christ, la venue du Fils de Dieu sur la terre. Nous l'avons attendu avec les patriarches, les prophètes, avec Isaïe, avec Jean-Baptiste, avec Marie. Nous avons parcouru tous les événements qui préparent cette naissance du Christ sur la terre, l'Annonciation à Marie par l'ange, la Visitation de Marie à Elisabeth, la naissance et la circoncision de Jean-Baptiste, le chant du Magnificat et celui du Benedictus. Et puis, nous sommes arrivés à Noël, à Bethléem, dans la crèche, "parce qu'il n'y avait pas de place pour eux à l'hôtellerie" "(Luc 2, 7), et Marie a mis au monde son Enfant premier-né, "le fils de Marie, le fils de David, le fils d'Abraham, le fils d'Adam, le Fils de Dieu"(Luc 2, 31,34,38). A partir de Noël, ce mystère de la venue de Dieu sur la terre, ce mystère de la rencontre de Dieu avec l'humanité, ce mystère des noces de Dieu avec la nature humaine tout entière, nous l'avons célébré dans sa manifestation éclatante et l'Église retient trois moments majeurs de cette manifestation, de cette Epiphanie. Avec les mages venus d'Orient, c'est-à-dire représentant toutes les nations païennes, "nous sommes venus adorer l'Enfant"(Matthieu 2, 1 et 11). Avec Jean-Baptiste, nous avons vu Jésus s'approcher du Jourdain et recevoir le baptême en se mettant au nombre des pécheurs, et avec Jean-Baptiste, devant cette manifestation : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé", proclame la voix du Père et l'Esprit descend sur Jésus (Matthieu 3, 16-17), avec Jean-Baptiste, nous nous sommes écriés : "Voici l'Agneau de Dieu qui porte le péché du monde" (Jean 1, 29). Troisième événement, avec Jésus est ses disciples, au tout début de sa vie publique, à Cana en Galilée, nous avons vu le premier miracle de Jésus, transformant l'eau en vin, et annonçant ces noces où le vin sera transformé en son sang (Jean 2, 1-11).
Et voilà qu'au terme de ce parcours sous toutes les facettes de ce mystère de l'Incarnation de Dieu, de la venue de Dieu parmi les hommes, de la venue de Dieu au milieu du monde, au terme de ce parcours, aujourd'hui, c'est la fête de la Présentation de Jésus au Temple. Bien entendu, la liturgie ne respecte pas la chronologie, elle n'est pas là pour nous fournir un compte-rendu heure par heure des événements. La situation des événements dans la liturgie correspond beaucoup plus à leur signification qu'à la succession dans le temps. Il est évident que cet événement qui a lieu quarante jours après la naissance du Christ, selon la Loi de Moïse, est largement antérieur à l'adoration des mages, bien sûr, et plus encore au baptême du Christ quand Il aura trente ans, ou à son premier miracle à Cana. Mais là n'est pas la question. Si la Présentation est au terme de ce temps de Noël, c'est à cause de la signification qu'elle revêt.
Quelle est la signification de cette fête qui ainsi vient sceller, clore, achever, parfaire ce temps de Noël ? Ce que la Présentation de Jésus au Temple ajoute de caractéristique aux autres fêtes que nous avons célébré, c'est le thème de l'offrande, plus précisément encore, de l'offrande sacrificielle de Jésus. Je m'explique. Marie, Joseph et l'Enfant Jésus sont venus au Temple pour accomplir selon la Loi, deux prescriptions : d'une part, la purification de Marie après son accouchement Lévitique 12, 2-8 et 5,7), purification qui ne veut pas dire que l'accouchement aurait été quelque chose d'impur, mais au contraire que cet accouchement comme don de la vie est un moment sacré, et qu'entre le sacré et le profane, il faut comme une sorte de passage solennel que l'on appelle de façon peut-être un peu impropre une purification. Et la deuxième prescription de la Loi, et c'est là-dessus que je veux insister, c'est celle de la présentation des premiers-nés à Dieu, entendez, de leur consécration.
Ceci fait allusion aux événements de l'Exode, et je vais vous les rappeler brièvement. Dans l'Exode, les hébreux ont été tirés de l'Égypte "à main forte et à bras étendu", par la puissance et la gloire de Dieu. Ceci s'est manifesté au moment des plaies d'Égypte, quand la dixième et dernière plaie, qui est la mort des premiers-nés des hommes et du bétail de toute l'Égypte (Exode 12, 29), quand cette dixième plaie s'est déchaînée, Dieu a préservé son peuple de cette mort des premiers-nés à travers un signe prophétique : l'immolation d'un agneau, l'agneau pascal, que les israélites mangeront avant de quitter l'Égypte (Exode 12, 9-11), mais dont le sang a été recueilli pour marquer les linteaux et les montants des portes de leurs maisons (Exode 12, 7), afin que, d'une manière symbolique, l'ange exterminateur saute les maisons des israélites, en préservant ainsi leurs enfants premiers-nés (Exode 12, 22-23). La conséquence de cette protection divine à travers le sang de l'agneau sur son peuple Israël, c'est que tous les premiers-nés d'Israël appartiennent à Dieu, ils lui sont consacrés. Voici le texte de l'Exode : "Le Seigneur parla à Moïse et lui dit : Consacre-moi tout premier-né, prémices du sein maternel parmi les israélites. Homme ou animal, il est à moi. Moïse dit au peuple : souvenez-vous de ce jour où vous êtes sortis d'Égypte de la maison de servitude, car c'est par la force de sa main que le Seigneur vous en a fait sortir (Exode 13, 1-3). Quand le Seigneur t'aura fait entrer dans le pays des cananéens - comme Il te l'a juré ainsi qu'à tes pères - et qu'Il te l'aura donné, tu cèderas au Seigneur tout être sorti le premier du sein maternel et tout la première portée des bêtes qui t'appartiennent. Tous les premiers-nés de l'homme parmi tes fils, tu les rachèteras, car ils sont au Seigneur. Lorsque ton fils demain te demandera : que signifie ceci ?, tu lui diras : c'est par la force de sa main que la Seigneur nous a fait sortir du pays d'Égypte, et comme pharaon s'entêtait à ne pas nous laisser sortir, le Seigneur a fait périr tous les premiers-nés au pays d'Égypte, aussi bien les premiers-nés des hommes, que les premiers-nés du bétail. C'est pourquoi j'offre en sacrifice au Seigneur tout mâle sorti le premier du sein maternel, et je rachète tout premier-né de mes fils" (Exode 13, 11-15).
Voilà donc ce que sont venu accomplir Marie et Joseph au Temple de Jérusalem, le quarantième jour, selon les prescriptions du Lévitique (Lévitique 12, 3-4). Ils sont venus pour consacrer Jésus, leur premier-né selon la Loi de Moïse, pour le consacrer à Dieu en souvenir des événements de l'Exode et pour l'offrir en sacrifice et le racheter au Seigneur. Cette démarche de Marie et de Joseph est une remise de leur Enfant entre les mains de Dieu. Cet Enfant est le Fils de Dieu, mais Il est aussi le fils de Marie, il est aussi le fils adoptif de Joseph, et Joseph et Marie font offrande de leur enfant à Dieu parce que cet enfant comme premier-né résume toute l'histoire d'Israël où Dieu les a rachetés de l'Égypte en les faisant échapper aux plaies qui dévastaient ce pays d'Égypte sous la main de l'ange exterminateur.
Aujourd'hui Jésus, donné par Dieu aux hommes, est consacré, c'est-à-dire offert en sacrifice à Dieu pour porter en Lui tout le salut du monde dont la sortie d'Égypte est comme la prophétie et le signe avant-coureur. De même que les hébreux ont été sauvés de la servitude d'Égypte, et à travers l'Exode au milieu de désert, sont parvenus à la Terre Promise, de la même façon, par Jésus, l'humanité tout entière est arrachée à l'esclavage du péché pour être conduite à travers le désert de l'histoire, jusqu'à la Terre Promise du Royaume. Ce chemin qui conduit de l'Égypte, de la servitude, de l'esclavage du péché vers le Royaume et la terre promise, ce chemin, c'est Jésus qui l'accomplit en notre nom en nous guidant, et en réalisant en Lui ce "passage" (c'est le mot même de la Pâque), le passage de la mort à la vie, du péché à la sainteté, ce passage qui est consécration, parce qu'il est don total de soi-même. Vous avez peut-être remarqué tout à l'heure le texte de l'épître aux Hébreux qui est d'une extrême profondeur, dans lequel l'auteur de cette épître nous explique comment Jésus peut accomplir ce salut du monde, précisément en se consacrant à Dieu son Père en notre nom. Voilà ce qui nous est dit : "Puisque les enfants avaient en commun le sang et la chair, Lui aussi y participa entièrement". Jésus a pris notre nature, notre chair, notre corps, notre sang, Il a pris toute notre réalité humaine pour être pleinement notre frère, afin partager notre condition jusqu'à la mort, jusqu'à l'offrande sacrificielle de sa vie sur la croix "afin de réduire par sa mort à l'impuissance celui qui a la puissance de la mort, c'est-à-dire le diable". Voilà que le diable étant auteur du péché et auteur de la mort, il et "homicide dès l'origine" (Jean 8, 44), Jésus en prenant volontairement sur Lui la mort, nous délivre du pouvoir de la mort, nous délivre du prince de la mort, nous délivre du péché qui est la cause de la mort, non seulement du corps, mais de l'esprit. "Afin de réduire à l'impuissance celui qui a le pouvoir de la mort, c'est-à-dire le diable, et d'affranchir, de libérer tous ceux qui leur vie entière étaient tenus en esclavage dans la crainte de la mort" à cause de leurs péchés, c'est-à-dire nous tous. "En conséquence, Jésus a dû devenir en tout semblable à ses frères afin de devenir dans leurs rapports avec Dieu un grand-prêtre (entendez un médiateur, c'est cela le sens du mot "sacerdos" dont il est ici question, quelqu'un qui est à la fois du côté de Dieu et du côté des hommes, du côté de Dieu parce qu'il est le Fils de Dieu, du côté des hommes parce qu'il a pris la chair des hommes, et "qu'il s'est fait en tout semblable à ses frères, un grand-prêtre miséricordieux et fidèle pour expier les péchés du peuple." (Hébreux 2, 14-17)
Voici donc qu'en cette fête, l'Incarnation prend tout son sens. Jésus est venu parmi nous pour être notre frère, Lui qui est le Fils de Dieu, et pour que par l'offrande par amour de sa vie sur la croix, Il nous délivre de la mort et du péché, Il nous fasse entrer dans le Royaume bienheureux du Seigneur Dieu.
Frères et sœurs, nous voyons ainsi comment la fête de Noël et toutes les harmoniques que nous avons célébré autour de cette fête, débouchent en quelque sorte, dans la Pâque, dans la croix, dans la Passion, la mort et la Résurrection de Jésus. C'est d'ailleurs ce que souligne, dans le récit même de la Présentation de Jésus, la prophétie de Siméon au sujet de Marie : "un glaive de douleur transpercera ton âme" (Luc 2, 35), où est annoncée la présence de Marie au pied de la Croix et sa "compassion", c'est-à-dire sa participation à la Passion de son Fils pour le salut du monde. Dans quelques semaines, nous allons commencer le temps du Carême qui va nous conduire jusqu'à Pâques. Déjà cette fête nous montre comment Noël n'a pas d'autre sens que de préparer la Pâque, comment la venue de Jésus sur la terre est le commencement de notre rédemption, le commencement de la croix, le commencement de l'offrande sacrificielle qu'Il réalise de sa vie par amour, afin de nous sauver de la mort et de nous donner la vie.
AMEN