MONET, MOZART ?... LE CŒUR D'UNE FEMME

Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année B (30 janvier 2000)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Lorsque l'enfant paraît, il y a beaucoup d'adul­tes qui retournent en enfance. Vous l'avez déjà vu, dès qu'un petit bébé arrive dans une famille, les paroles adressées à l'enfant sont très évo­catrices: "are-are, gouzou-gouzou", on parle au bébé avec un langage qu'on s'imagine compréhensible pour lui, et l'on emploie des mots qu'on oserait à peine utiliser quand on parle à une personne adulte. Bien sûr, le bébé même s'il est tout fripé à la naissance, c'est toujours le plus beau bébé, le plus excellent, le plus magnifique, le plus grand, il est paré de toutes les qualités qu'on ne recherchera pas naturellement chez les parents de peur de commettre un impair, mais il est paré de toutes les qualités, de toutes les vertus et personne n'oserait ne pas s'extasier à la vue du bébé qui arrive de peur de paraître insensible.

Lorsque l'enfant paraît, aujourd'hui Jésus a quarante jours, il est né à Noël, le 25 décembre, et nous fêtons son entrée dans le Temple. On aurait pu s'attendre à ce que l'enfant, lorsqu'il parait, ait droit lui aussi, comme tous les bébés, (un mois et dix jours, c'est encore sympathique), à ces démonstrations d'admiration, à ces petits mots gentils, à ces joies, à ces reconnaissances qui jaillissent spontanément quand on porte un bébé dans les bras. Siméon n'a pas su comment il fallait faire avec les bébés. Parce ce qu'il dit de l'Enfant-Jésus, je ne sais pas si cela aurait fait plaisir à toutes les mères, "Il sera en butte à la contradiction, il amènera la chute de beaucoup, et le relèvement de quelques-uns". Il faut bien reconnaître que de prime abord ce n'est pas très réjouissant comme perspective. La Vierge Marie ne devait être sans doute plus très sûre de la nature de l'enfant qu'elle avait mis au monde, déjà elle avait reçu les bergers, c'était sympathique. Les Mages, c'était déjà un petit peu plus compliqué, recevoir de hautes per­sonnalités n'est jamais évident, mais aujourd'hui le thème astral de l'enfant se transformant en prophétie de malheur, par la bouche d'un vieillard, c'était beau­coup pour un seul bébé, elle aurait peut-être préféré les "are-are, gouzou-gouzou" de circonstance.

Siméon ne s'arrête pas là et met les pieds dans le plat car il continue en disant : "Et toi un glaive de douleur transpercera ton cœur". Bonjour les dégâts ! Parce que pour l'Enfant, ce n'était déjà pas la joie, la mère elle aussi a droit à un oracle très peu réjouissant. C'est un peu comme s'il lui disait : "Tu vas être rem­plie de douleur, de souffrance, et finalement cela ne va pas être facile pour toi".

Oui, lorsque l'Enfant paraît, la Vierge Marie avait déjà le cœur bien accroché pour avoir accepté la promesse de l'Ange et pour accepter que l'Enfant qu'elle met au monde soit un peu "autre" que n'im­porte quel autre enfant, qu'Il soit aussi le Fils de Dieu. Mais l'accueil du Fils de Dieu au temple, sa Présenta­tion selon la Loi de Dieu lui-même, l'Enfant présenté au Père, Dieu à Dieu, n'a pas ouvert la perspective d'une joie parfaite. L'avenir s'inscrit déjà sur fond de douleur, de Croix mais aussi de résurrection dans cette fête de la Présentation de Jésus au Temple et de la Purification de la Vierge Marie.

Que peut penser de tout cela un cœur de femme ? Que peut vivre Marie qui est atteinte dès le début de la prophétie par un glaive qui transpercera son âme et son cœur ?

Mais d'abord qu'est-ce qu'un cœur ? Dans la Bible, le cœur n'est pas simplement l'organe qui, selon la fonction "diastole-cystole", se contente d'être une pompe qui donne la vie et le mouvement pour que l'être puisse exister, dans la Bible, c'est le siège de toute l'affectivité mais aussi de tous les sentiments, de la vie, c'est même le siège de la pensée, en effet, dans la Bible, on ne pense pas avec sa cervelle, mais on pense avec son cœur. Ce qui veut dire que c'est toute une histoire, c'est toute une vie, c'est toute l'intimité et toute la personnalité d'un être qui est atteinte lorsque son cœur est atteint. C'est le centre et c'est le centre vital. Pour la Vierge Marie, dire que son cœur est atteint est une parole très forte pour elle : cela veut dire que rien de ce qui fait sa vie et son existence n'échappe à la prophétie et à la promesse, n'échappe au glaive qui l'atteint. Qu'est-ce que c'est que le cœur ? C'est ce lieu même de tout le trésor que quelqu'un peut porter, la profondeur de ce qu'il est et qu'il ne connaît pas toujours.

Qu'est-ce qu'un cœur de femme ? C'est aussi une réalité très particulière. Le cœur d'une femme, ce n'est pas le cœur d'un homme. Le cœur d'une femme, c'est très difficile d'en parler, surtout quand on est un homme, le cœur d'une femme c'est aussi riche que la palette des couleurs des impressionnistes tel Monet. Le cœur d'une femme, c'est aussi profond que l'immensité et la richesse de tous les océans de l'univers. Le cœur d'une femme c'est aussi délicat, aussi fort et beau qu'une musique de Mozart. Le cœur d'une femme, c'est aussi sensible et fragile que la luminescence d'un arc-en-ciel. C'est vrai, les hommes sont dépassés par les femmes, parce qu'eux voient les choses toutes droites, ils voient les problèmes et les solutions, ils voient les choses à faire, ce qui ne veut pas dire que les hommes soient insensible et n'aient pas de sentiments, mais souvent, ils n'ont pas toute cette perception de la richesse, de la délicatesse et de la subtilité des situations, de ce qu'il faut faire pour n'oublier personne et de la finesse de l'existence elle-même, de l'attention à ce qui peut être pour nous semble parfois moins important, ou secondaire, alors que l'être, la vie, l'univers est un tout savant. C'est une création pleine, c'est un monde d'une harmonie parfaite et fine, et le cœur d'une femme dit quelque chose de cela. Ce qui signifie que le cœur d'une femme qui est atteint, c'est à cette profondeur, à cette richesse, à cette subtilité et délicatesse qu'elle est atteinte : "un glaive te transpercera le cœur".

Qu'est-ce que le cœur d'une femme qui s'ap­pelle Marie ? Le cœur d'une femme qui s'appelle Ma­rie, c'est le cœur de la Révélation pleine et parfaite d'un Dieu qui rentre dans cette harmonie et dans cette intériorité, d'un Dieu qui atteint à l'identité même d'une personne. Le cœur d'une femme nommée Marie, c'est le cœur d'une femme bouleversée dans son exis­tence même, d'une jeune femme qui a déjà connu la joie et la souffrance, qui a connu déjà la possession et le don, qui a déjà assimilé au quotidien toute l'histoire d'Israël et qui s'ouvre à l'avenir, qui est capable de résonner à toutes les harmoniques de la Parole de Dieu, tant et si bien que cette Parole faite chair elle a été capable de l'accueillir, de l'accepter, de la donner et de l'offrir à nouveau. Le cœur d'une femme appelée Marie, c'est la résonance dans une personne précise de l'intimité de Dieu, de sa proximité, de la richesse, de la grandeur, de la subtilité, de la délicatesse de l'amour de Dieu qui surpasse tous les cœurs humains, et dont seule une femme pouvait être l'écrin. L'amour de Dieu, ne pouvait se manifester que dans un cœur capable d'accepter cette pauvreté du cœur de Dieu aussi délicat et subtil, aussi intime et aussi proche.

L'amour si simple de Dieu ne pouvait être saisi, compris et manifesté que par le cœur d'une femme appelée Marie, qui pouvait comme toutes les femmes, dire jusqu'où les conséquences de l'amour de Dieu pouvait nous atteindre.

Frères et sœurs, le cœur d'une femme appelée Marie, pour nous c'est aussi le cœur d'une femme appelée Église, c'est-à-dire le cœur de chacun d'entre nous, qui que nous soyons, quelle que soit finalement, la capacité de notre cœur a être plus ou moins sensi­ble, et pourtant, rien n'arrête l'amour et le salut de Dieu, tout cœur, même le plus fermé ne peut échapper à ce désir de Dieu. Qu'aujourd'hui, Marie soit pour nous le signe, le symbole de ce que nous sommes véritablement : des êtres capables d'amour, des êtres qui, peut-être aujourd'hui, avons un cœur. Même si c'est un cœur atteint par le glaive, cela signifiera pour nous que c'est jusqu'au plus profond de notre vie et de notre existence que nous sommes atteints et donc que notre cœur est à l'image du cœur d'une femme appelé Marie.

Frères et sœurs, Dieu ne veut pas de superfi­ciel, Dieu ne vit pas de réalités mondaines, Dieu n'est pas extérieur, Dieu ne veut pas d'exercices cultuels externes. Le Temple pour les juifs, c'était leur gloire, c'étaient les belles pierres du Temple, mais ce n'était que l'apparence.

Marie, Joseph et Jésus, en entrant dans le Temple, veulent rentrer dans la Présence de Dieu, mais il se sont fait avoir ! C'est Dieu qui est rentré dans la présence des hommes. C'est Dieu qui a mis un glaive dans le cœur si riche et complexe de chacun d'entre nous, c'est-à-dire que Dieu à fait don de son intimité, son existence, et Marie, une femme nous a dit par son cœur, comme seul peut le dire le cœur d'une femme, tout l'amour de Dieu.

 

 

AMEN