L'ENJEU EXTRÊME
Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année A (31 janvier 1999)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
C'est l'histoire d'une rencontre entre l'humanité au terme de son passage sur terre, dans sa vieillesse, une humanité peut-être usée par l'attente, peut-être enrichie par cette attente, avec l'Enfant Dieu au commencement de sa vie, l'Enfant-Dieu qui ne dit rien de Lui-même, pas encore, muet sur son identité, tout entier dans son énigme, simplement pris dans le flot des rites de sa naissance, du peuple juif dont Il est issu. Ainsi, sans rien dire, sans qu'aucun verbe soit prononcé, explicitement prononcé, les choses se renversent, quelque chose vient retourner progressivement tout ce qu'Israël avait espéré, espérance symbolisé par Siméon et Anne. Siméon voit au-delà, à l'intérieur, voit en transparence et entend comme à l'avance cette phrase centrale, la phrase clef de l'évangile : "Venez et voyez". Une rencontre entre l'homme, l'humanité, et cet Enfant-Dieu. Pour moi, c'est le symbole de ce que nous avons à vivre au quotidien, dans notre vie chrétienne. Pas simplement le fait d'une rencontre, mais l'enjeu de cette rencontre.
Je vais essayer de parler de l'âme, c'est-à-dire je vais essayer de parler de ce qui donne moteur, nous anime, non pas nous rend justes mais nous rend vivants. Les choses peuvent aller de pair, mais l'âme, plus exactement, c'est ce qui peut donner à offrir à Dieu une véritable humanité, une vie réelle capable de recevoir la vie divine, c'est ça l'âme. L'enjeu de notre rencontre avec Dieu et donc avec le prochain qui en est la préfiguration permanente, l'annonce permanente, ce n'est pas que les choses soient bien, ce serait bien qu'elles soient bien ou qu'elles soient bonnes, mais c'est qu'elles donnent davantage d'âme à ceux qui le vivent.
Nous sommes, dans l'Église contemporaine, conscients que l'Église doit mener un certain combat et que le monde par sa paresse, par ses idolâtries, blessera toujours l'homme tel que Dieu le pense, tel que Dieu le veut, abaissera la grandeur de l'homme tel que l'Église le définit. Seulement le problème n'est pas tellement qu'il est touché dans ses valeurs, c'est exact, des valeurs noblement morales, ce que nous avons d'ailleurs à établir et à vivre les uns avec les autres, c'est pourquoi nous avons à lutter comme citoyens d'une société, que nous avons un bien commun à défendre.
L'enjeu de l'Église, c'est "mon âme, notre âme". C'est quelque chose qui est plus profond que le sentiment d'indignité que nous pouvons éprouver quand nous avons l'impression, à juste titre ou non, que des valeurs qui sont les nôtres sont menacées. C'est pour ça que l'Église ne sera jamais totalement à l'aise dans un débat, pourtant crucial, mais qui n'est pas tout à fait le sien et qui est un débat de valeurs morales, sociales ou politiques que nous avons à défendre, mais pas forcément au titre de chrétiens, au titre de membres d'une société, avec nos valeurs, avec nos éthiques, avec ce que nous pensons comme fondement.
C'est l'enjeu de l'Église, alors évidemment par voie de conséquence il peut s'avérer que, parce que nous défendons l'âme, nous avons à défendre des valeurs, mais d'abord j'ai même envie de dire, au risque peut-être de vous choquer, gagner un surcroît d'âme c'est prendre le risque parfois d'une certaine immoralité. Par expérience maintenant, il me semble que quand on va trop vite et qu'on veut défendre la morale avant de défendre l'enjeu extrême de l'âme, cette rencontre entre Siméon, Anne et l'Enfant-Dieu, on avance plus par peur et par crainte, on n'accepte pas le risque d'imaginer que rencontrer quelqu'un qui n'a rien à voir avec nous ou accepter une situation de vie pas forcément conforme à la morale, quelque chose de plus de l'âme me soit donné, ne serait-ce que, par exemple, que par l'expérience du pardon et de la miséricorde de Dieu ou par l'expérience du pardon de l'autre.
Nous avons une idée un peu idéale, mais idéologique de la voie qu'il nous faut emprunter pour devenir des chrétiens : pour que se dégage une sorte d'homme chrétien qui ne soit pas trop contaminé, qui n'ait pas trop été touché, qui n'ait pas pris trop de risque. Moi, il me semble que le chrétien est celui qui, n'ayant peur de rien, même pas de lui, même pas de ce qui ne serait pas moral, accepte l'enjeu, avec les exigences que je vais décliner, l'enjeu de se confronter à tout ce que le monde propose afin d'en exiger quelque chose de plus de sa vie qui pourrait être offert à Dieu. Ce n'est pas tant de défendre des positions qui nous rendraient plus craintifs et plus frileux, c'est de dire : "en tout homme il y a un enjeu : qu'il devienne la demeure de Dieu, pleine, totale", ce n'est pas qu'il soit un garant, un défenseur, il peut l'être également, c'est merveilleux quand les deux choses se conjuguent, mais le premier enjeu, c'est cette vitalité spirituelle intense, une sorte d'invincibilité spirituelle qui fait que nous sommes là et nous prenons tous les risques des tempêtes de ce monde.
C'est d'ailleurs intéressant. Ce n'est pas en se protégeant qu'on trouvera du goût à la vie, c'est en la risquant qu'on éprouvera pour nous-mêmes et pour les autres, un certain goût à l'existence. Et à mon avis, ce qui n'est pas moral comporte peut-être une occasion pour nous d'un surcroît d'âme. Je le dis, c'est horrible, mais pourquoi pas ? Vous rendez-vous compte que, dans l'évangile, Jésus n'est pas venu rétablir un certain nombre de préceptes de morale, en disant : cela non, ceci oui. Il y a une sorte d'improvisation de l'évangile, la façon dont Dieu vient parmi les hommes, qui est d'accepter, d'accueillir, de se laisser mener par les gens qu'Il rencontre, par les gens tels qu'ils sont.
Je suis toujours étonné de la façon dont Jésus n'a pas fait vraiment un programme dans lequel il y aurait une sorte de définition d'un surhomme, comme à l'abri de toutes les tentations, mais Il s'engouffre dans toutes les tentations, Il prend le risque de toutes choses. Pour nous elles paraissent un peu moins familières ou moins exagérées, mais de manger avec les publicains ou avec les pécheurs, ou d'accepter de se faire laver les pieds par une pécheresse publique, comporte une sorte de risque. Mais Il sait que, dans cet enjeu-là, dans cette rencontre-là, non pas qu'Il soit contaminé par le péché, mais Il prend le risque d'être touché dans la compassion, ce qu'Il est réellement, Il prend le risque de glisser à des endroits qui ont l'air si étranger à la lumière ce qu'Il est comme Dieu pour y glisser son pardon, cette présence divine qui n'a peur de rien et qui se faufile dans les endroits les plus ténébreux de ceux qu'Il rencontre. C'est cela qu'Il veut et c'est cela que nous devrions, nous comme disciples de Jésus, accepter de vivre. Nous n'avons pas d'abord, dans l'Église, par l'Église, à défendre une sorte de certitude d'un certain savoir. Quand nous défendons une position incertaine, nous sommes dans quelque chose que nous pensons qui est bien connu de nous et bien su et nous nous appuyons davantage sur notre savoir, que sur la Vérité nous échappe et toujours nous échappera, car il n'aura jamais adéquation entre notre savoir et la Vérité.
Si la Vérité était la Vérité, elle nous rendrait libres. Or là, assurés de notre savoir, nous ne sommes pas libres, nous sommes ficelés par le savoir. Nous savons et nous défendons, mais moi, je ne suis pas sûre de bien savoir ou tout savoir. La seule certitude que j'ai, c'est quand cette Vérité que je pressens, que je devine, que je goûte, me rend libre, alors c'est vraiment la Vérité, c'est dans l'évangile, mais je n'arrive pas à la saisir, elle glisse devant moi, et comme elle glisse, elle m'oblige à une sorte de mouvement permanent, un mouvement de vie, un mouvement qui risque ma vie, qui risque ma moralité, mais dans laquelle j'ai comme exigence, que ma vie s'agrandisse, qu'elle s'élargisse, qu'elle s'ouvre. J'ai comme exigence que rien ne me réduise, me parchemine, mais qu'il y ait une sorte d'assouplissement de mon cœur. Pourquoi ? pour que mon cœur, à l'image du Cœur de Dieu, ne soit choqué de rien, même pas de lui-même, ne soit étonné de rien, n'ait pas peur, mais découvre la profondeur des entrailles de Dieu qui, n'ayant peur de rien, veut sauver tous les hommes, tous, sans exception.
Et c'est en gagnant sur cette peur, que je grandis. Elle est permanente la peur, c'est elle notre maître, j'en suis certain, c'est elle qui nous fait faire un certain nombre d'erreurs, qui nous fait confondre les choses, qui nous fait rester comme en surface de nous-mêmes. Avoir une âme, c'est vraiment prendre le risque d'avoir peur parce que c'est à ce moment-là, dans cette occasion-là que j'attendrai comme Siméon a attendu, de voir quelqu'un, l'Enfant-Dieu, c'est bien mystérieux et énigmatique, qui, non pas résout, mais ouvre complètement, "maintenant j'ai vu", qu'est-ce qu'il a vu ? Qu'est-ce qu'ont vu les apôtres au bord du lac pour qu'ils aient tout lâché ? est-ce que vous pensez que c'est moral, que Pierre, Jacques, André aient lâché leur métier, leurs occupations, éventuellement leurs épouses, je n'en sais rien, leurs familles ? aient tout lâché, j'en connais plus d'un qui aurait pu dire : "réfléchis un peu, passe ton bac avant".
Il y a une sorte de violence dans l'évangile qui est : "venez et voyez", qui n'accepte aucun retard, aucun délai. Quand Pierre, Jean, Jacques, etc ... rencontrent le Christ, cet appel qui est en eux, ce creux qui est en eux, cet appel d'âme se trouve non pas comblé, mais comme aspiré, il y a un appel d'air, et comme Siméon au milieu du temple, tout ce qu'il est, était en attente, se trouve comme aspiré. Maintenant il peut rentrer en paix. Et la rencontre avec Dieu, c'est à ce niveau de profondeur-là, ce n'est pas au niveau de nos défenses, de ce que nous avons à défendre dans le monde, nous avons à le défendre, mais ici l'enjeu est plus profond, plus ultime, plus total. C'est là où nous touchons du doigt de l'âme le début d'éternité que Dieu a écrit en nous. Ce n'est pas là que nous toucherons la société idéale que nous avons à détendre les uns avec les autres, ce que nous avons aussi à faire, mais comme dans un second temps, le premier temps, c'est de découvrir, de prendre goût, d'aimer ce que Dieu promet : une Vie éternelle, non pas pour nous consoler à l'avance de la vie terrestre, mais pour découvrir ce qu'Il a mis en moi qui dépasse infiniment ce que je suis, mais qui a comme besoin, comme support une construction, l'agrandissement de mon âme. L'enjeu est là.
Curieusement d'ailleurs, notre société qui est si impudique, qui dénude, dévoile à gogo, comme on pourrait dire, est devenue sur le plan spirituel, sur le plan de l'âme, d'une pudeur totale, c'est presque inconvenant de parler d'âme, on parlerait davantage de sexualité, les psychologues sont bien férus de cela, mais parler d'âme, c'est presque trop privé. Peut-être que nous avons, nous, dans l'Église, cessé d'en parler, parler qui a un enjeu et qu'ils ont cru, à nous entendre, que nous confondions le plan moral et le plan de l'âme.
Il me semble, frères et sœurs, que dans ce "venez et voyez", ce que Siméon voit, il ne voit pas quelque chose de l'ordre qui établirait la société d'Israël, on est loin des combats moraux de l'époque, combats desquels d'ailleurs Jésus va toujours essayé de se déprendre contre les pharisiens qui vont Lui dire: "mais Tu n'es pas au courant des lois qui régissent notre monde, Tu es en train de les court-circuiter même parfois de les nier". Jésus va essayer non pas de dire : "Je suis ce révolutionnaire que vous croyez que Je suis", pas du tout, Il va dire : "Je parle d'un niveau que vous soupçonnez mais que vous n'osez pas entrevoir et qui est celui de votre âme".
Frères et sœurs, nous sommes là parce que nous avons besoin de grandir, de nous ouvrir, après nous en tirons les conséquences personnelles dans notre vie, nous aurons à défendre un certain nombre de choses, à vivre un certain nombre de choses, à le proclamer, à être indigné ou au contraire à nous réjouir, mais fondamentalement, l'enjeu extrême, c'est là, c'est en ce lieu de commencement d'immortalité que Dieu met en nous. Alors soyons bien clairs, quand je parle d'âme, je ne parle pas d'une sorte de petit machin, avec des anges qui, le jour où nous mourrons, s'échapperait du corps enfin mort, je parle de ce qui anime mon corps et mon intelligence. Quand je parle d'âme, je parle de ce trait d'union qui unit corps et esprit. Et mon corps et mon esprit participent tous deux à l'âme, et c'est mon âme qui les rend vivants tous deux. Il faut être bien clair sur ce principe de l'âme.
Frères et sœurs, que nos âmes qui ont perdu leur côté angélique et céleste tout d'un coup, elles sont pétries dans la chair dans laquelle nous sommes, et je crois que Siméon a vu quelque chose de cet ordre-là dans l'Enfant. Et je terminerai par là, quand on regarde un enfant, je le dis souvent, mais je le reprends, on regarde, on a vers l'enfant un regard qui est doublé de l'espérance qu'on ajoute au regard. On ne regarde pas l'enfant uniquement pour ce qu'il est, c'est déjà un émerveillement, mais quand on voit un enfant, on voit ce qu'il est et l'on y ajoute l'espérance qu'on a, et l'enfant s'accroche, s'étaye, se structure dans le regard de la mère, du père et de tous ceux qui l'entourent, dans l'espérance qu'il voit. Un enfant sur qui l'on n'aurait jamais posé un regard : "un jour tu seras plus grand", aurait plus de mal à grandir.
Et Siméon regarde l'Enfant-Dieu avec l'espérance, il ne Lui apporte pas de dont Il a besoin, mais il y a un échange entre Siméon et l'Enfant de cette espérance, il voit comme à l'avance des choses que nous ne pouvons pas voir maintenant, mais qui sont nécessaires dès maintenant, si je puis m'exprimer ainsi, c'est-à-dire que c'est nous-mêmes qui devons porter les uns sur les autres un regard d'espérance : "je t'espère plus grand que tu n'es", pas en se disant : "cela n'arrivera jamais".
Je crois qu'une première façon de nous aimer les uns les autres, c'est de nous espérer plus grands que nous sommes. Le jour où nous aurons cessé d'espérer pour l'autre, le prochain, qu'il peut être plus grand que ce qu'il est, je l'ai un peu tué, du point de vue de l'âme. Par contre si je maintiens ce regard, si ce regard animé par la grâce parce que Dieu veut plus pour moi, que donc la grâce que je reçois, l'Esprit Saint, l'Esprit saint poussait Siméon, l'Esprit saint qui me pousse, me pousse à vous regarder avec l'espérance que Dieu a à votre égard. C'est le début du commandement de l'amour de Dieu.
Que ce regard qui voit aujourd'hui et demain en même temps nous aide à nous regarder les uns les autres, à regarder l'Église que nous formons, à nous regarder nous-mêmes comme en devenir, nous ne sommes qu'au commencement de cette conquête, c'est une conquête active et une conquête qui réjouit, qui donne la joie, c'est ce que dit ce "nunc dimittis" que nous avons lu, " maintenant mon cœur est en joie, maintenant que je T'ai vu, maintenant que j'ai ressenti en moi cette espérance que Tu portes à moi et à toute l'humanité, alors je me mets en marche, je vais vers Toi et je suis heureux de Te suivre, comme l'ont dit les apôtres quelque temps après, dans l'évangile ".
AMEN