MARIE OFFRANT JÉSUS AU PÈRE
Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année C (1er février 1998)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Si nous lisons attentivement ce texte, nous verrons que la place de Marie est très importante, non pas tellement à cause des rites de purification du Lévitique, mais à cause, vous l'avez peut-être entendu, de cette prophétie de Siméon qui, au moment où, recevant l'Enfant Jésus dans ses bras et rendant grâce à Dieu parce qu'Il est la Lumière des nations et la Gloire de son Peuple Israël, Siméon se tourne vers Marie et lui dit : "cet Enfant sera en butte à la contradiction et toi un glaive transpercera ton âme". Voilà un mystère concernant Marie qui est d'une portée beaucoup plus vaste et profonde que le simple fait de sa purification. A quoi fait allusion Siméon quand il parle de ce glaive qui transpercera l'âme de Marie parce que son Fils sera en butte à la contradiction ? Il est bien évident qu'il s'agit de la passion de Jésus, de sa mort sur la croix et, bien que ce ne soit pas saint Luc mais saint Jean qui nous rapporte le fait, il s'agit de la présence de Marie au pied de la croix. C'est donc qu'au moment où Jésus sera offert en sacrifice sur la croix un glaive de douleur transpercera l'âme de Marie, Marie debout au pied de la croix, prenant part au sacrifice de son Fils, prenant part à la mort rédemptrice de son Fils et en quelque sorte offrant son Fils en sacrifice puisque l'événement que nous rapportons aujourd'hui, c'est la présentation de Jésus au Temple par Marie et Joseph, c'est donc l'offrande de Jésus à Dieu, cette offrande qui ne fait qu'annoncer, prépare, préfigurer l'offrande par excellence qui sera celle de la croix. Et nous voyons que Marie, en présentant Jésus au Temple en ce jour, ébauche déjà, esquisse, et c'est cela que Siméon lui révèle, ce qu'elle fera au pied de la croix, offrant son Fils ou plus exactement participant du plus profond d'elle-même à cette offrande que Jésus, son Fils, fera Lui-même de sa propre Vie au Père.
La prescription de l'Exode de présenter les enfants au Temple, plus exactement de présenter les premiers-nés au Temple, cette prescription est liée aux événements de la sortie d'Egypte, vous vous souvenez peut-être qu'à cause de l'endurcissement de son cœur, Pharaon avait refusé systématiquement aux Hébreux de pouvoir quitter l'Égypte où ils étaient réduits en servitude. Et le livre de l'Exode nous raconte ce qu'on appelle les plaies d'Égypte, c'est-à-dire tous ces événements catastrophiques par lesquels Dieu a essayé de fléchir le cœur de pharaon. Et le dernier de ces événements, le plus terrible, celui qui précède immédiatement l'Exode, la sortie d'Égypte, c'est la mort de tous les premiers-nés dans le pays. Seuls les premiers-nés des Hébreux furent épargnés, et le texte nous dit, c'est le sens même, primitif du mot "Pâque" qui veut dire "passage", passage en sautant un obstacle, en sautant un gué, le texte de l'Exode nous dit que l'ange exterminateur sauta par-dessus les maisons des Hébreux en épargnant leurs premiers-nés. Et l'Exode ajoute : "C'est en souvenir de cette grâce, c'est en souvenir du fait que les premiers-nés des Hébreux ont été épargnés dans ce cataclysme qui a dévasté l'Égypte, c'est en ce souvenir-là que tous les premiers-nés qui ouvrent le sein de leur mère seront consacrés à Dieu et que vous les offrirez au Seigneur, les rachetant en quelque sorte par l'offrande qui renouvelle celle de l'Agneau Pascal offert à la place des premiers-nés des Hébreux à la sortie d'Egypte". En présentant Jésus au Temple comme premier-né de Marie et de Joseph, ses parents signifient donc qu'Il est l'Agneau Pascal, qu'Il est cet Agneau qui se substitue à tout le Peuple pour être offert en sacrifice à la place du Peuple et plus largement à la place de tous les hommes pour prendre sur Lui tout le péché du monde et pour en quelque sorte anéantir dans la souffrance de sa chair tout ce que le péché porte en lui de mort et de mal. C'est donc bien à la Passion du Christ que se réfère cet événement de la Présentation de Jésus au Temple, et c'est à bon droit qu'évoquant prophétiquement cette passion, Siméon révèle à Marie qu'elle sera présente à ce moment-là, auprès de son Fils et qu'elle participera à la souffrance rédemptrice, à l'offrande sacrificielle que Jésus fera de Lui-même à son Père. C'est ce mystère que nous appelons quelquefois "Notre Dame des sept douleurs", selon un vocabulaire populaire et qui est, plus théologiquement, celui de la Compassion de Marie, c'est-à-dire littéralement de sa "passion avec", compassion signifie cela du fait que Marie est en quelque sorte elle-même offerte en sacrifice avec son Fils, à travers son Fils.
Ce mystère de Marie nous révèle, me semble-t-il, quelque chose d'extrêmement important pour notre vie spirituelle à nous aussi. On nous a habitués à faire des sacrifices. Quand vous étiez petits ou petites et que vous alliez au catéchisme, vous aviez, au moins pendant le Carême, mais quelquefois pendant toute l'année, un petit papier avec des cases et toutes les fois que vous aviez omis de mettre de la confiture sur votre tartine, vous mettiez une petite croix dans une case, vous offriez des "sacrifices". Peut-être est-ce pédagogiquement utile, mais ce n'est pas théologiquement très juste, car il ne s'agit pas dans les sacrifices de tartine et de confiture, et plus profondément il ne s'agit pas de "faire" des sacrifices ni d'offrir "nos" sacrifices, pas plus qu'il ne s'agit de "faire notre" prière, car premièrement on ne "fait" pas sa prière, et deuxièmement cette prière n'est pas la nôtre mais il s'agit, quand on prie, de laisser notre cœur être pénétré par le prière du Christ. Car la seul vrai prière, c'est le Christ et c'est Lui qui se tient de toute éternité devant le Père en imploration pour nous. Et prier, c'est en quelque sorte glisser notre cœur, glisser notre pensée, notre vie dans la prière du Christ qui dépasse infiniment toutes les prières que nous fabriquons. Il n'est pas question de fabrication, mais d'élargissement du cœur, d'accueil dans notre cœur de quelque chose qui nous dépasse infiniment et qui est précisément l'adoration, l'imploration, la présence du Christ face à face avec son Père, ce face à face dans lequel nous sommes invités. Et c'est cela prier. Eh bien ! de la même manière le sacrifice, ce n'est pas quelque chose que nous faisons et ce n'est pas notre sacrifice, il n'y a qu'un seul sacrifice, c'est-à-dire qu'une seule offrande, c'est celle de Jésus sur la croix. Et en s'offrant sur la croix, vous l'avez sans doute entendu tout à l'heure dans la lecture de l'épître aux Hébreux, en s'offrant sur la croix, Jésus rassemble en Lui l'humanité tout entière, chacun d'entre nous, Il nous fait participer à son propre sacrifice.
Et c'est là que Marie devient pour nous tout à fait exemplaire, qu'elle devient le point central de la vie de l'Église, de la vie de toutes nos communautés chrétiennes, de la vie de chacun d'entre nous. Marie au pied de la croix ne s'offrait pas tellement elle-même qu'elle offrait son Fils, ou plus profondément encore que contemplant son Fils s'offrant au Père, elle laissait son cœur de mère être absorbé par cette offrande sacrificielle de Jésus. Le frère Jean Miguel racontait une histoire que, je pense, il avait inventée, mais qui est tout à fait typique, il disait qu'une fois une maman était au chevet de son enfant extrêmement malade et après cette longue épreuve qui avait duré des semaines et des semaines, on lui disait : "comme vous avez dû souffrir", et cette maman répondait : "je n'en ai pas eu le temps". Que cela soit vrai ou pas, peu importe, je crois que c'est extrêmement révélateur. Quand une maman est auprès de son enfant qui souffre, elle n'a pas le temps de souffrir elle-même, elle est entièrement absorbée par la souffrance de son enfant, elle fait corps avec cette souffrance et à aucun moment elle n'a le loisir de reverser psychologiquement sur elle-même cette participation à la souffrance de son enfant. Il en était ainsi de Marie au pied de la croix. Marie n'avait pas le temps d'être consciente qu'elle souffrait, une seule chose absorbait totalement son cœur, son âme, sa vie, c'était la souffrance et la mort de son Fils sur la croix. Et la Compassion de Marie, c'est au sens le plus profond du terme, une entrée totale d'elle-même à l'intérieur de la souffrance, du sacrifice, de l'offrande et de la mort de Jésus. Eh bien ! ce que Marie a vécu au pied de la croix, c'est cela que nous sommes invités à vivre.
Frères et sœurs, nous sommes rassemblés ce matin pour la célébration de l'eucharistie qui est le sacrifice du Christ sur la croix, ce sacrifice qui a été offert une fois pour toutes il y a deux mille ans environ, ce sacrifice qui a été offert une fois pour toutes, il est présent aujourd'hui précisément pour cela, pour que nous puissions entrer en lui, non pas y ajouter nos petits sacrifices, cela va de soi et n'a finalement qu'une importance relativement secondaire. Il n'est pas indispensable que nous prenions conscience un par un de tous les sacrifices que nous faisons, de toutes les épreuves que nous traversons, de tous les malheurs qui sont les nôtres, de toutes les maladies qui nous assaillent, etc... Ce n'est pas absolument indispensable, ce qui est important, c'est que nous soyons captivés, attirés, que nous rentrions dans la contemplation du sacrifice du Christ qui dépasse infiniment nos sacrifices parce que c'est celui de Dieu Lui-même acceptant de prendre en Lui tout le mal, toute la mort, toute la souffrance, tout le péché des hommes, c'est le sacrifice infini puisque c'est celui de Dieu, mais d'un Dieu qui s'est fait homme pour que ce soit aussi notre sacrifice. Car c'est le sien qui est le nôtre, et nous entrons dans ce sacrifice en Le contemplant et alors si nous nous laissons saisir par ce regard, tout notre être est lui-même mis en harmonie, si je peux dire, au diapason de ce sacrifice du Christ et nous devenons nous-mêmes sacrifice avec Lui, en Lui et par Lui. C'est ce que nous dirons tout à l'heure à la fin du canon : "Par Lui, avec Lui et en Lui, à Toi Dieu le Père tout-puissant", que soit offert, que soit présenté, que soit donné ce corps livré, ce sang versé qui devient notre corps, notre sang. Et c'est pour cela que nous communions à l'eucharistie, non pas seulement pour recevoir la présence du Christ, mais pour entrer dans la Vie du Christ, dans sa Vie et sa mort, dans son sacrifice, pour que nous soyons entièrement transformés par cette offrande et que nous soyons nous-mêmes offerts avec le Christ au Père.
Frères et sœurs, que cette fête de la Présentation nous invite à suivre Marie, non pas simplement dans quelques dévotions plus ou moins affectives, mais à suivre Marie dans la profondeur du mystère qui est le sien et qui est aussi le nôtre.
AMEN