LA RENCONTRE

Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année B (2 février 1997)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Lorsque ses parents apportèrent le petit Enfant au milieu du Temple, le vieux Siméon le reçut dans ses bras et dit: "Maintenant Tu peux laisser partir ton serviteur car mes yeux ont vu ton Salut ". Frères et sœurs, je trouve particulièrement heureux que ce soit en ce jour où nous fêtons la Chandeleur, comme on dit, que ce soit aussi le di­manche qui rassemble les familles dont les enfants sont catéchisés sur la paroisse et que nous sommes heureux, comme chaque mois, d'accueillir plus spé­cialement au cours de cette eucharistie. Car j'aimerais vous faire découvrir cette fête à la lumière de votre famille à chacun d'entre vous. Je voudrais vous poser une simple question : comment sont nées vos familles ? comment votre famille s'est-elle formée? Je pose la question, non pas simplement à ceux qui ont déjà cinquante ans d'existence familiale derrière eux, mais je la pose même à ceux qui ne sont pas encore mariés, qui sont en train de s'y préparer. Comment est-ce arrivé ? Généralement, de la façon la plus bête du monde, c'est-à-dire d'une rencontre. Il l'a repérée dans un amphi à la fac, ils ont fait la même grande école, ou bien ils fréquentaient le même milieu, vous savez les petites soirées sympathiques du samedi soir. Cela a pu être le 14 Juillet, le soir du bal. Toujours, il y a eu ce moment où il y a eu rencontre. Et c'est de là que tout est parti. C'est même tellement étrange que parfois ils se sont vus parce qu'ils étaient amis d'en­fance et ils ont joué dans le même bac à sable et peut-être même qu'ils disaient qu'ils se marieraient, mais il n'y avait pas eu rencontre. C'est toute la différence, il a fallu qu'ils attendent le moment où ils étaient vrai­ment capables de se rencontrer.

Et c'est de là que sont nées chacune de nos familles. Alors évidemment on pourra toujours nous faire de la sociologie, il paraît que statistiquement un garçon ne peut choisir qu'entre quatre cents jeunes filles et réciproquement une jeune fille entre quatre cents garçons. Il paraît que c'est tellement ciblé qu'on ne peut pas tellement varier les plaisirs. Mais indé­pendamment de cela, il n'empêche que, même si c'est une ou un sur quatre cents, il faut qu'il y ait eu la ren­contre. Peut-être qu'après cela ne marchera pas, c'est un autre problème, mais au départ pour que cela com­mence, c'est venu de là. C'est pour ça que je trouve qu'on fête les anniversaires de mariage, c'est bien, on fête aussi les anniversaires de fiançailles, c'est bien, mais on devrait de temps en temps fêter, et si possible dans l'intimité, la première rencontre parce que géné­ralement c'est très important. On n'y pense pas parce qu'on se dit : cela faisait partie du lot des rencontres. Non la première fois où l'on a compris que c'était cela et pas autre chose.

C'est cela la vie familiale. C'est d'abord une rencontre. Vous allez me dire : cela n'engage à rien. Si, précisément cela engage à tout. Car si vous y réflé­chissez une seconde, tout ce que vous avez vécu après, tout ce que vous avez découvert après, et j'es­père que c'est surtout des bonnes choses, des choses merveilleuses, cela vient de là, de ce moment-là, c'est le déclencheur, c'est de là que tout est parti. Et par conséquent tout ce qui s'est passé après surgit du cœur de cette rencontre, comme si un instant présent a pu être simplement un regard ou ils ont tout compris, cela peut être plus long, suivant les psychologies. Mais dans ce regard, dans ce moment-là, était pour ainsi dire inscrit tout ce qui a pu se passer, par la suite. Et réfléchissez-y, d'où venons-nous, chacun d'entre nous ? et d'une rencontre. Peut-être qu'on ne s'appelle "pas désiré", c'est un autre problème, mais n'empêche que c'est une chose, c'est une loi de l'existence humaine, c'est que nous naissons de cette rencontre, non pas du premier regard ou du premier clin d'œil ou du premier sourire, mais nous naissons tous de la rencontre d'un homme et d'une femme, au plus intime de leur chair.

Et donc la réalité même de la rencontre, le fait même qu'un homme et une femme se rencontrent, c'est la chose la plus inouïe du monde, la plus banale, mais la plus inouïe, parce que, la preuve, c'est ce qui fait qu'il y a des êtres humains. Et personnellement, je trouve que la Bible a fort bien expliqué l'affaire lors­que, Dieu ayant montré tous les animaux depuis les éléphants jusqu'aux souris, à Adam, lui qui n'a pas fait de rencontre, il leur a donné des noms, il a fait comme Buffon, il les a classifiés. Mais précisément il n'y avait pas de rencontre. C'est le moment où Dieu lui amène sa côte, génétiquement très améliorée, qu'à ce moment-là, il a dit :"Ce sera ma femme, os de mes os et chair de ma chair". C'est la première rencontre. Et c'est de là qu'on existe même si je vous concède le côté un peu mythologique du récit, mais si l'on est si ce n'est pas vrai, c'est magnifiquement trouvé. C'est exactement cela. Il n'y a rien dans l'existence des hommes à la fois physiologique et spirituelle qui ne naisse de rencontres. Il n'y a rien qui échappe à cette loi.

Vous allez me dire : et Jésus ? Bon d'accord, ce n'étaient pas Marie et Joseph, mais c'était quand même une rencontre de Dieu avec Marie. Précisé­ment, c'est la beauté de l'Incarnation, c'est que l'In­carnation naît de la rencontre de Dieu et de l'homme. Et c'est pour cela qu'elle enfante sans connaître d'homme, car ce n'est pas une rencontre entre hu­mains, c'est Dieu et l'homme et la femme. voyez, frères et sœurs, je voudrais vous donner comme devoir de vacances de la semaine, de reméditer ensemble sur votre première rencontre, pas sur une page d'évangile, après vous reviendrez à l'évangile, mais réfléchissez sur votre première rencontre. Re-méditez-là, re-savourez-là, parce que c'est quand même la source, c'est le point de départ.

Alors, pourquoi je vous raconte cela ? Parce qu'aujourd'hui nous venons de lire ce texte de Jésus présenté au Temple, et nous, nous attachons beaucoup d'importance à ce texte, au côté mise en scène Cecil B. de Mille : les parents quarante jours après, la Vierge Marie qui a mis son admirable péplum et Joseph son beau keffieh, et ils ont mis la belle robe de baptême à l'enfant, etc ... et ils arrivent au Temple. Évidemment c'est des petits provinciaux de Nazareth, ils sont un peu perdus et alors ils demandent leur chemin, et tout d'un coup ils demandent leur chemin à qui ? à Siméon qui reçoit l'Enfant dans ses bras et qui se met à prophétiser sur cet Enfant.

Nous, nous sommes très sensibles à la mise en scène, mais la tradition orientale, grecque, les sla­ves, les grecs, l'Église orthodoxe appelle cette fête d'un nom tout simple, mais je trouve que c'est plus juste, elle l'appelle la Rencontre. Aujourd'hui, nos frères grecs célèbrent la Rencontre. C'est le même problème. Et je trouve même d'ailleurs, je ne sais pas si vous sentez la même chose que moi, mais si un jour, comme c'est un peu la mode dans l'Église aujourd'hui, on va bientôt avoir la fête des mères, la fête des pères, etc ... qui vont venir au calendrier universel, mais si un jour on devait faire la fête des papys et des mamies, il faudrait choisir aujourd'hui, parce que c'est le moment où ce vieil homme reçut dans ses bras Dieu. La tradition de l'Église y voit la rencontre, mais rencontre de quoi ? C'est la rencontre de Dieu, le Fils de Dieu, Jésus, un petit Enfant, quarante jours, avec l'avenir des hommes.

Dieu a rencontré l'homme, mais Il a rencontré l'homme comme un être qui vit dans une histoire. Il n'a pas rencontré l'homme pour le figer dans le mo­ment photographique, journalistique de la rencontre, dans le cliché immortalisé par le Méridional, mais Il a rencontré l'homme pour que cette rencontre ouvre un avenir et ce pauvre vieux Siméon qui a trimé dans le Temple à offrir des sacrifices pendant toute sa vie, à ce moment-là, quand il rencontre le Christ, il Lui dit : "Maintenant Tu peux me laisser partir". Est-ce que cela veut dire qu'il veut mourir. Oui, mais précisément comment ? il ne dit pas : j'en ai marre de la vie. Il dit précisément : "Tu peux laisser s'en aller ton serviteur", Tu lui as ouvert un avenir. Bien sûr cet avenir, c'est l'éternité. Vous me direz le plus tard possible, mais c'est quand même Siméon qui, en recevant ce petit Enfant dans ses bras, découvre qu'enfin, à quatre-vingts ans et au-delà, son avenir lui est donné. Et donc "maintenant Tu peux laisser s'en aller ton serviteur", c'est le geste de chacun d'entre nous, c'est le geste que nous allons refaire, nous tous, les uns après les autres quand nous viendrons recevoir le corps du Christ, que nous dirons : amen. Nous pourrions presque chanter : "maintenant Tu peux laisser s'en aller ton serviteur, c'est-à-dire maintenant Tu m'as ouvert un avenir". Et cette rencontre que je fais de Toi aujourd'hui, le Seigneur Dieu, elle m'ouvre un avenir. Et donc chaque histoire d'homme, chaque histoire individuelle est cette rencontre qui ouvre un avenir.

Mais il y a un deuxième aspect, et c'est peut-être plus troublant, c'est que non seulement Jésus vient pour nous ouvrir un avenir, mais d'une certaine manière, Il demande à Siméon de prophétiser son avenir. Dieu demande à ce vieil homme dont tout l'avenir est derrière lui apparemment de dire : "Cet Enfant sera la cause de chute et de relèvement d'un grand nombre en Israël " et, dit-il, en s'adressant à Marie : "Et toi, un glaive de douleur te transpercera le cœur". C'est l'annonce de la mort de Jésus sur la Croix avant même qu'Il puisse parler, avant même qu'Il puisse s'orienter vers son avenir, le Christ le fait dire à ce vieil homme, un peu comme chacun d'entre nous, comme parents, quand on est penché sur le berceau d'un enfant, nous sommes là à essayer, mais précisément nous n'avons pas les mots pour le dire, à essayer d'imaginer ou de deviner ce qu'il ou elle sera.

Dieu a voulu la même chose, Il a voulu que son avenir, son salut, son œuvre de salut soit proclamée par les hommes. C'est un échange de bons et loyaux services. Le Christ ouvre réellement un avenir à Siméon et Siméon sait que maintenant il peut partir dans la paix vers la pleine libération de l'éternité. Mais Jésus lui demande en contrepartie: dis-Moi ce que Je vais être, cause de relèvement et de chute en Israël, cause de décision pour tous les hom­mes de savoir si, oui ou non, ils accepteront cette of­fre, cette proposition de salut de la part de Dieu.

Là encore c'est nous, car ici quand nous sommes une assemblée croyante, qu'est-ce que nous proclamons ? Nous sommes comme Siméon, nous proclamons l'avenir de Dieu pour le monde. Nous disons qu'aujourd'hui ce n'est pas ringard, ce n'est pas vieillot, ce n'est pas simplement des vieux réflexes et des vieilles habitudes qui nous ramènent dans cette église, ce n'est pas simplement le poids du passé et de l'habitude. C'est le fait que nous croyons que Dieu a un avenir dans ce monde. Et quand nous sommes là rassemblés et que nous proclamons la foi et que nous recevons le corps du Christ, nous annonçons sa Résurrection, nous proclamons le Christ jusqu'à ce qu'Il vienne, nous renouvelons, sur ordre de Dieu, le geste de Siméon, nous annonçons l'avenir de Dieu pour le monde. Et vous voyez, on n'y pense pas assez. Nous vivons dans un monde où chacun ne pense qu'à son avenir ou à celui de ses enfants. Nous sommes maintenant presque paralysés par l'avenir. On a l'impression que, si on fait une bêtise, cela sera irrémédiable. Cette vision paralysante de l'avenir, est le pire de tout. Précisément ce dont nous avons besoin, c'est de nous dire que ce monde d'abord est le lieu de l'avenir de Dieu et si Dieu veut y inscrire son avenir, il faut qu'Il le sauve.

Et c'est cela seul qui peut changer notre re­gard sur les choses et sur le monde. Si nous voyons uniquement le monde aux prises avec ses ressources énergétiques, le partage des richesses, le problème de la communication, les relations nord-sud, est-ouest, et la chute du mur de Berlin, si nous voyons uniquement les choses ainsi, nous n'avons qu'une vision angoissée du monde. Et combien d'entre nous partagent une vision angoissée depuis le moindre problème du petit qui ne mange pas autant qu'il faudrait jusqu'à : qu'est-ce qu'on va devenir dans vingt ans ? Mais si nous continuons à vivre dans cette espèce d'angoisse permanente, cela serre, cela coince, c'est la définition même de l'angoisse. Mais si nous envisageons le monde comme le lieu de l'avenir de Dieu, et c'est ce que Dieu a choisi, Il a choisi ce monde pour que ce soit son avenir, que ce soit le lieu de sa manifestation, eh bien peut-être que notre regard sur le monde pourrait changer.

Alors qu'aujourd'hui nous puissions, chacun d'entre nous, au niveau de notre vie personnelle, de notre vie familiale comme rencontre, comme je vous l'ai dit, et de la vie du monde entier dans lequel nous ne sommes qu'un tout petit maillon, nous ayons ce regard de Siméon : "Maintenant, Seigneur, laisse ton serviteur partir, car mes yeux ont vu ton Salut et mes yeux ont vu le monde comme le lieu de ton avenir, de ton Salut".

 

 

AMEN