AVEU D'IGNORANCE, AVEU D'INNOCENCE
Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année A (4 février 1996)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Il y a des hommes et des femmes qui attendent dans la vie que quelque chose advienne et qui attendent de façon si profonde qu'ils admettent qu'on puisse ne pas être comblé tout de suite dans cette vie, il en est ainsi de Siméon et d'Anne, j'allais dire de ces gens au désir d'amour lointain, ils attendent quelqu'un, ils attendent une parole, ils attendent que quelque chose vienne et ils l'attendent de Dieu. Têtus, obstinés, ils sont là, ils tiennent le coup dans le monde qui parfois les oublie, mais ils sont ces vigilants, ces veilleurs qui réclament que Dieu donne quelque chose.
Ils ont scruté l'Écriture, ils ont lu, médité, avec habilité, avec appétit intellectuel, ils ont tourné tous les rouleaux de la Loi pour comprendre qui était Celui qui devait venir et qui, depuis tant d'années en Israël, avait commencé sa venue mais qui ne venait pas. Et ils ont déchiffré Isaïe, ils ont lu la Genèse, ils ont lu tous les textes, ils se sont imprégnés de Celui qui apparemment sait tout, de Celui qui est Tout-Puissant, de Celui qui peut tout. Et puis voilà qu'en ce jour arrive un Enfant. Ils attendaient une parole et il arrive un Enfant qui ne parle pas. Il faudrait quelque chose qui vienne leur dire toute une science, une façon de changer ce monde, une façon de modifier le cœur de l'homme. Et puis vient un Enfant qui ne sait rien. Les enfants ne savent pas, ils ne savent pas encore. Un aveu d'ignorance, un aveu d'innocence. Alors on pourrait développer cette rencontre sous le mode d'un aveu d'ignorance d'un Dieu qui vient désarmé.
C'est vrai, Dieu ne vient pas avec ses dossiers, Il ignore tout. Quand on est un enfant on ignore beaucoup de choses et l'on a même à apprendre. Cela ne fait pas très sérieux face aux problèmes du monde, il ne pèse pas très lourd à vous qui êtes dans la vie, dans la peine, dans la joie, dans la souffrance, dans les difficultés familiales, conjugales, professionnelles. La solution à vos problèmes, est-ce la rencontre entre un vieillard et un Enfant, et l'Enfant va-t-il tout pouvoir résoudre ? Ce n'est pas très sérieux.
Jésus ne connaît rien des difficultés, des marchés financiers et ignore tout du taux du yen à la fermeture de la bourse de Tokyo. Il n'a pas assisté au premier vol de l'hélicoptère NH90 et n'a pas été voir le dernier James Bond. Il ignore tout de notre technique moderne, Il ignore même comment absorber le chômage en France. Il y a quelque chose d'agaçant et d'irritant de la part de l'Enfant Jésus qui n'a pas l'air de prendre au sérieux les problèmes humains et les problèmes de notre époque.
Vous comprenez que derrière ce que je dis avec humour, il y a tout un procès que nous faisons à Dieu. Il ne peut rien, Il ne connaît pas. Quand nous attaquons nos hommes politiques, c'est que nous leur disons simplement qu'ils ne connaissent pas bien les dossiers et qu'ils n'ont pas envie de résoudre les problèmes qui sont les nôtres, d'améliorer la vie des hommes. Et nous les accusons même de mêler leur intérêt personnel ou de confondre l'intérêt personnel et l'intérêt public. Or nous voudrions, nous, les chrétiens, répondre aux problèmes les plus urgents, au problème du sang, au problème de la violence, au problème de la haine, au problème des peuples qui s'entredéchirent, par la rencontre entre un Enfant et un vieillard.
Inconsciemment cette image facile, presque infantile, d'un Dieu qui vient comme un enfant, nous oblige à repousser l'évangile du côté des choses belles, merveilleuses, mystérieuses, mais pas du côté de la réalité, comme si finalement nous acceptions que l'évangile certes, nous pouvons en vivre et nous devons en vivre, mais qui n'est pas fait pour résoudre l'énigme fondamentale de ce monde, l'énigme de l'homme dans ce monde, l'énigme du mal dans ce monde. En quelque sorte nous reprochons à Dieu que c'est un petit peu léger comme s'il y avait une sorte de désinvolture. Oh certes, nous aurons une opinion un peu différente au moment de la Passion parce que, quand Il mourra pour nous et que son sang va couler pour nous, nous prendrons conscience de l'intensité de l'amour qui devait animer cet enfant, et plus tard cet homme. Mais dans ces premiers instants après Noël, après les rois mages, parce que c'est vraiment sérieux des rois mages avec des couronnes sur la tête et quelques cadeaux.
Il y a quelque chose dans l'évangile qui n'a pas l'air de coller exactement à la réalité de nos vies. Et souvent d'ailleurs les gens se détachent progressivement, vous savez comme on se détache d'un amour trop lointain, d'un visage trop attendu et qui n'est pas venu et qui n'a pas comblé nos espérances. On se détache parce qu'on a l'impression qu'il y a des choses plus urgentes à faire sur terre, il y a des choses plus évidentes, qui sont plus sérieuses, plus graves. Et nous ne sommes pas là pour rire en ce monde et nous avons du mal à affirmer et à construire un bonheur.
Et je crois que Dieu ne sait pas et qu'il y a dans cette rencontre entre Dieu et l'homme le fait que Dieu avoue son innocence et son ignorance. Et nous confondons souvent un certain savoir et un certain pouvoir, ou du moins nous les unissons ensemble et nous les projetons sur Dieu en disant : si Toi, Tu sais tout et Tu peux tout, que fais-Tu donc ? Et Lui vient comme un idiot, comme un Enfant, ne sachant ni parler ni quoi dire. Et Siméon voit le salut de Dieu, voit le salut des hommes en cet Enfant. Il s'est passé quelque chose que nous ne les comprenons pas immédiatement. Il s'est passé quelque chose de l'ordre de l'énigme fondamentale de l'homme et de Dieu. Il vient, et c'est mon hypothèse, il vient en ce monde pour apprendre, comme un enfant vient apprendre tout ce qu'il a à apprendre : à parler, à manger, à vivre en société avec les autres, à aller à l'école, à écrire, etc...
Dieu vient comme un enfant pour réapprendre le monde, à sa manière à Lui. Non pas à notre manière à nous qui est en fait la façon dont notre propre misère, notre péché, notre médiocrité, notre égoïsme, etc ..., enfin tous ces éléments qui abîment tant notre humanité, et se sont mélangés à notre volonté de bien, de beau, de noble et de grand dans le monde, ce qui fait d'ailleurs que le monde est si grave, si sanglant et si violent. Dieu quand Il revient sur terre pour réapprendre comme un homme la vie humaine, Il ne va pas l'apprendre comme nous, telle que nous, nous l'avons apprise, Il va l'apprendre de façon, avec ce regard différent, avec cette manière différente, avec cette manière toujours neuve. De fait il y a dans la rencontre entre Siméon et l'enfant, d'un côté une vieillesse, l'homme, l'humanité usée par ses complicités, par ses misères, et ridée par toutes ses déceptions et ses amertumes, et en face de lui, la jeunesse éternelle de Dieu qui ne peut pas s'user, qui ne s'est jamais usée à ce monde, qui ne s'use pas en contemplant le monde, car il n'est pas complice du mal. Cet aveu d'ignorance donne l'air d'une certaine désinvolture ou d'un certain orgueil de la part de Dieu qui dirait : "Moi, Je suis toujours jeune par rapport à vous qui vieillissez ou qui allez mourir". Pas du tout. Il y a une sorte de soumission de Dieu qui dit : "Je vais, Moi-même, en venant parmi vous comme un Enfant, apprendre la vie que Je vous avais proposée, mais l'apprendre différemment". D'ailleurs Il va tellement l'apprendre qu'elle va se retourner contre Lui cette marée de haine, de violence, de sang qui vont se nouer en complot qui va l'amener à la mort. En soulevant quelque chose de nouveau dans ce monde, en proposant un regard nouveau, Il irrite, Il agace, Il provoque, malgré Lui. Rappelez-vous l'ensemble du procès de Jésus, la façon dont Il se tait parce qu'Il sait à l'avance que ses paroles ne seront pas comprises comme des paroles nouvelles et qu'elles seront entendues comme des paroles complices, des paroles anciennes, des paroles usées, des paroles qui gênent, on va l'accuser d'avoir rassemblé une émeute, on va l'accuser de vouloir rassembler des gens pour sa propre gloire.
Il est très difficile à Dieu de faire entendre qu'Il entend différemment les choses et qu'Il les entend comme un homme, vraiment comme un homme. Et c'est pour cela qu'Il est revenu au début de la vie humaine, c'est pour cela qu'Il est revenu comme un enfant, c'est pour réapprendre la vie différemment, c'est pour qu'Il soit le premier dans cette humanité à avancer de manière nouvelle, avec des yeux nouveaux, avec des oreilles nouvelles, avec un cœur nouveau. Et les gens qui vont être autour de Lui, vont être étonnés, c'est ce qui se passe : ses parents sont étonnés de ce que Siméon disait de Lui. Tout au long de l'évangile, les gens s'étonnent et les apôtres s'étonnaient. Marie-Madeleine sera étonnée qu'un homme aussi beau puisse apparemment aller au-delà du désir qu'elle éprouve peut-être pour Lui, mais qui annonce un amour plus grand que tous les amours, quelque chose de nouveau, quelque chose qui n'énonce pas une condamnation, mais quelque chose qui a l'air d'avoir plus d'élan, plus de souffle, plus de grandeur, plus de noblesse, plus de hauteur, et pourtant plus de petitesse puisque c'est un Enfant qui ne parle pas.
En fait la tentation fondamentale que nous avons par rapport à Dieu, c'est celle qui a commencé au début de la Genèse lorsque Satan disait à la femme paniquée dans le premier jardin : "Est-ce que tu sais ce que Dieu n'a pas dit ?" En quelque sorte il lui dit : "En fait je vais te dire le secret de tout, Dieu sait des choses qu'Il ne t'a pas dites". C'est le procès. Nous avons plus ou moins envie de croire que Dieu sait des choses qu'Il n'a pas envie de nous dire. Et c'est pour cela que cette phrase : "des choses cachées depuis la fondation du monde", c'est une phrase fondamentale et en même temps ambiguë. Dieu n'a pas caché, comme quelqu'un qui se réservait ce savoir quelque chose qu'Il ne saurait que Lui, qu'Il ne voudrait pas donner aux hommes. C'est ambigu de comprendre cette phrase comme cela, il faut la comprendre différemment. Dieu ne se réserve pas un savoir, Dieu ne se réserve rien. "Tu peux manger de tous les arbres du jardin, vas-y, mange. Mais il y en a un, pour l'instant tu ne vas pas pouvoir l'avaler, c'est trop gros pour toi, c'est le fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin. Mais c'est fait pour toi " - "Oui, je sais". Et Satan vient en disant : "Il t'a trompée, Il ne veut pas te le donner. Il t'a dit qu'Il te le donnerait, mais Il ne te le donnera pas parce que c'est quelque chose qui lui appartient, et qui est à Lui, Lui, Dieu". Et Dieu, dans son innocence, avait tout prévu pour l'homme. Quelle innocence ! Mais la façon dont l'homme va le voler, c'est qu'il va croire qu'en le volant, il va récupérer quelque chose qu'il croyait exclusivement prévu pour Dieu et non pas pour l'homme. Et notre procès d'intention à l'égard de Dieu, c'est de croire qu'Il sait des choses qu'Il n'a pas dites.
C'est pour cela que Dieu vient comme un enfant, Il serait venu comme un homme, un homme sage, en disant : "Du haut de mes 30, 40, 50, 60 ans, Je vais vous annoncer un nouveau savoir qui va vous sauver". Pas du tout, vous comprenez s'Il était venu ainsi, comme peut-être dans d'autres religions, d'autres religions orientales où effectivement certains hommes, au terme d'une découverte personnelle, annoncent une nouvelle sagesse et énoncent une sagesse à d'autres hommes qui le suivent. C'est leur liberté. Dieu ne vient pas dans la Révélation en disant quelque chose qu'Il sait et que nous ne saurions pas encore, Il vient en disant : "Je vais faire le chemin avec vous et faire de nouveau la route avec vous". Et c'est vrai pour les apôtres qui ont connu Jésus à l'époque de la vie de Jésus en cette terre, mais c'est vrai pour chacun de nous. Il va nous aider malgré notre complicité à réapprendre la vie, à nous éduquer différemment, à recommencer la vie, à recommencer à regarder, à entendre, à aimer. Nous ne sommes pas dominés par un savoir, nous sommes invités à une autre complicité, à une longue complicité, à une espèce de compagnonnage. Et si Dieu vient comme un enfant, c'est pour nous inviter à ce que nous soyons son compagnon et que, pendant un moment, nous aurons l'air un peu bête comme un adulte qui croit savoir des choses et qui est auprès d'un enfant.
Frères et sœurs, il y a dans cette rencontre entre l'humanité âgée et la jeunesse de Dieu toute l'énigme de l'amour même du Cœur de Dieu qui n'a jamais voulu ni dominer ni enseigner comme nous pourrions, nous, du côté humain l'entendre. Mais il y a une sorte de renversement radical de la façon dont nous pourrions toujours penser Dieu. Il pense différemment, Il pense si étrangement que nous aurons toujours du mal à l'entendre.
Et cette fête que nous avons célébrée aujourd'hui, peut-être nous invite à comprendre cet aveu d'innocence qui sera toujours celui de Dieu, non pas un aveu d'impuissance, mais une puissance différente, un amour différent, un amour qui est comme caché, comme voilé. C'est cela qu'Il a caché, qu'Il a voilé par pudeur peut-être et que seul un enfant, en apprenant auprès des hommes, l'Enfant-Dieu, en apprenant auprès des hommes à vivre la vie humaine, renouvelle de l'intérieur cette vie humaine pour l'orienter vers sa vie divine.
AMEN