UNE CHAIR SEMBLABLE À LA NÔTRE
Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année C (5 février 1995)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Pour un juif, le salut, il est symbolisé par ce Temple, ce Temple dans lequel Siméon vivait, ce Temple où régulièrement tous les juifs montaient à Jérusalem, se présentaient à la face de Dieu, offraient des sacrifices et disaient leur joie d'être ensemble. Le Temple, au fond, était l'outil symbolique qui signifiait l'unité du peuple. Tant qu'il y avait le Temple, le peuple tenait encore. Bien sûr plus tard, quand le Temple sera détruit ce peuple trouvera d'autres moyens de communion, d'unité. Mais à cette époque-là, à l'époque de Siméon, avoir le Temple, vivre dans le Temple, pouvoir être rassemblés dans le Temple, c'était l'espérance. Et c'était ça la joie, et c'était cela le bonheur.
Or ce jour-là, Siméon a compris que désormais il y aurait un autre moyen d'unité, il y aurait un autre moyen de constituer ce peuple comme peuple. Ce ne serait plus l'assemblage des pierres qui symbolisait l'unité du peuple, ce ne serait plus cette construction, ce serait cette chair d'un Enfant qu'il a tenu dans ses bras ce jour-là. Voilà le bouleversement dans le cœur de Siméon, voilà pourquoi il a chanté ce magnifique cantique où en quelques mots il a dit cette transformation. Auparavant il ne voyait l'unité du peuple qu'à travers le symbole du Temple dans lequel il vivait, pour lequel il avait consacré sa vie en étant prêtre de ce Temple. Et désormais il s'aperçoit que Celui qui allait faire l'unité du peuple, Celui qui allait le rassembler dans une véritable cohésion encore jamais réalisée, c'était le Christ, c'était cet Enfant, c'était cette chair d'un Enfant. Et vous voyez, frères, ici nous touchons une sorte de coïncidence entre la révélation qui compte que cet Enfant va devenir le lien et d'autre part Dieu Lui-même qui n'a pas trouvé d'autre moyen pour faire le lien entre nous et Lui.
C'est étrange, me direz-vous, nous qui valorisons tellement la communion personnelle si je puis dire d'âme à âme, et bien en réalité ici Il disait : "Puisque les hommes ont tous une nature de chair et de sang, Jésus a voulu partager cette condition humaine. Au fond là où notre spiritualisme, notre platonisme, notre goût des valeurs spirituelles, inguérissable nous pousse toujours à penser que Dieu veut simplement nous rencontrer de montagne en montagne, d'âme à âme, d'esprit à esprit, ce n'est pas du tout ça puisque les hommes ont tous une nature de chair et de sang, Il a voulu partager cette condition humaine. De même que Siméon a compris ce jour-là que ce qui allait faire l'unité et la cohésion du Peuple, c'était ce petit bout d'enfant que tenait la Vierge Marie qui Le présentait au Temple, de même Dieu Lui-même avant Siméon avant pensé que le seul moyen de nous rencontrer, c'était de prendre chair et de se rendre chair comme nous, semblable à nous par la chair, par le corps et que par là Il allait réaliser entre nous et Lui une communion, une intimité que nous ne pouvions même pas espérer. Et d'ailleurs, vous le remarquerez, c'est la raison pour laquelle ici, aujourd'hui, nous sommes rassemblés dans cette Église, c'est parce que nous croyons encore aujourd'hui que Celui qui peut faire la communion entre nous, c'est Celui qui nous réunit par son corps et son sang, tous une nature de chair et de sang, et bien quand nous communions, nous communions à la nature de chair et de sang que Jésus-Christ a pris pour nous. Et quand nous disons : "Le corps du Christ, Amen, le sang du Christ, Amen", nous ne faisons que, comme Siméon, proclamer que désormais dans l'Église, entre nous membres du corps du Christ ce qui fait l'unité, c'est la chair et le sang du Christ. Il n'y a que l'Église pour avoir été le témoin d'une chose pareille, il n'y a que l'Église pour dire que ce qui fait le lien entre les hommes et Dieu, ce n'est pas, si je puis dire, la spiritualité de Dieu, mais c'est la chair humaine.
Si l'Église tient tellement à une véritable cohésion, à une véritable communion manifestée par une présence physique, soit notre propre présence physique dans l'assemblée, soit la présence même de Jésus-Christ, chair et sang, au milieu de l'assemblée par le mystère de l'eucharistie, c'est pour cela, c'est parce que nous croyons qu'il n'y a pas d'autre moyen de manifester la communion que Jésus a voulue, de constituer le Peuple que Jésus a voulu construire que d'être unis par ce qui nous est semblable maintenant entre Dieu et nous : la chair et le sang. Donc la chair et le sang, le corps c'est ce qui nous rend semblables, et semblables, tellement paradoxalement que même Dieu, pour se rendre semblable à nous, n'a rien trouvé d'autre que de prendre un corps, une chair et un sang pareils aux nôtres et que c'est pour ça que nous sommes sauvés, c'est pour ça que Siméon a vu le salut.
Cela dit, cela ne résout pas tout parce que, si on pense uniquement en termes de cohésion du corps et du sang du Christ, on a l'impression que c'est un peu facile. Car en réalité il ne suffit pas de communier pour être tous là dans une parfaite unité et une parfaite béatitude. Nous communions, mais tout à l'heure nous allons discuter en journée paroissiale, et nous ne serons sûrement pas tous, les uns et les autres, du même avis. Par conséquent là où le corps sert à faire une unité, il y a cependant, et c'est pour cela qu'il faut le corps pour faire l'unité, il y a cependant des différences radicales. C'est ce que nous appelons le fait d'être autres. Chaque fois que je rencontre un frère, chaque fois que je suis en face d'un être pétri de la même chair et du même sang que moi, je ne suis pas devant un pur et simple semblable, je suis aussi devant un autre. Et d'ailleurs c'est cela qui fait que c'est intéressant. C'est précisément parce qu'il y a des différences entre nous, c'est parce que nous ne sommes pas tous bâtis pareil, c'est parce que nous ne pensons pas tous pareil, c'est parce que nous n'avons pas tous les mêmes réflexes conditionnés, c'est parce que nous ne sommes pas tous des chiens de Pavlov, que finalement la vie humaine, sous toute sa diversité, est intéressante et qu'elle est même passionnante. Et donc là où le corps du Christ, je parle de la vie de l'Église, est fait pour faire l'unité, est fait pour être le moyen de la communion et de la ressemblance, il ne faut pas se faire d'illusions, cette communion et cette ressemblance n'ira jamais jusqu'à l'identification : "je" ne serai jamais autre, je ne pourrai jamais me fusionner, si je puis dire, dans le "Je " de l'autre pour disparaître un peu comme par une espèce de tour de passe-passe magique qui me ferait fondre dans la personnalité de l'autre. Non, notre existence humaine, elle est basée, sur cette tension à la fois la communion de la chair et du sang, nous sommes tous des fils d'Adam, c'est cela que veut dire la référence au couple d'Adam et Eve au début du récit de la Genèse, c'est que nous sommes tous pétris de la même chair. Et la chair et le sang sont le lieu de notre communion et de notre ressemblance, et même avec Dieu. Mais en même temps il y a une diversité. Et précisément c'est ce sur quoi nous réfléchirons aujourd'hui. C'est ce mystère par lequel, tous pétris de la même chair, tous pétris du même sang, vivant de la même vie humaine, cependant nous sommes tous absolument différents les uns des autres.
Et puisque, aujourd'hui plus spécialement, ce sont tous les enfants catéchisés qui ont été invités avec leurs parents à participer à notre eucharistie, je crois que le modèle de la vie familiale est quelque chose de très parlant de ce point de vue-là. En effet sur quoi est basée la famille, c'est la communauté de la chair et du sang, c'est le fait que l'homme et la femme, dans l'amour de leur chair et de leur sang, sont capables de donner la même chair et le même sang qu'eux à travers la vie des enfants. Et cependant précisément en quoi consiste la vie familiale ? c'est de ne pas dissoudre la personnalité de l'enfant dans la communion de chair et de sang, dans la ressemblance de chair et de sang. C'est au contraire, à travers cette communion, de promouvoir un être qui sera une personne qui sera précisément un autre et qui d'ailleurs de temps en temps ne se fera pas faute de le rappeler, particulièrement au moment de l'adolescence quand ça grince un peu, c'est une manière de dire : "attention, je suis un autre, je sors de la tribu, je sors du clan, je trouve mon identité et ma personnalité". Cela tire un peu, mais c'est normal, c'est la manière même dont ça doit se passer.
Si je prends d'autres exemples, comme par exemple notre vie socioprofessionnelle en entreprise Il y a la communion qui est le travail c'est-à-dire la même tâche qui nous unit aux mêmes objectifs, le fait d'accrocher au même but : améliorer la production, améliorer la qualité des services, améliorer le rendement, toutes choses qui concernent, si je puis dire, le corps de l'entreprise. Mais en même temps qu'est-ce qui fait que cette entreprise, comme entreprise pourra marcher ? c'est précisément que dans la réalité de la communion des personnes qui travaillent ensemble, comme le rappelait Jean-Paul II dans ses encycliques sur le travail, il y a là la possibilité d'une relation personnelle. Alors il ne faut pas dire que les entreprises sont des paradis sur terre. Cela je crois que personne ne le croit. Mais ce que cela veut dire, c'est que les hommes sont capables, sur un but commun, sur un problème ou un besoin, une nécessité commune, de servir tel ou tel secteur de la vie humaine et ils sont capables là aussi de vivre ensemble une véritable communion dans la différence non seulement des attributions des métiers, des spécialisations, mais aussi dans la communion et dans les relations inter personnelles des hommes de cette même entreprise, les uns par rapport aux autres.
Voilà un autre registre de l'altérité. Et dans nos sociétés, au sens le plus large du terme, les cités, le monde auquel nous appartenons, les nations, la communauté humaine, c'est le même sujet, c'est la même réalité. Lorsque nous essayons de réfléchir, de méditer sur "qui est l'autre", mais il faudrait d'abord spirituellement pouvoir d'abord nous réjouir de ce que l'autre est simplement l'autre. Et, voyez-vous, personnellement c'est ce qui me fait un peu de peine, j'ai l'impression que même ici, à certains moments, nous avons des difficultés à accepter que les autres soient les autres, alors que nous avons cette responsabilité dans une communauté chrétienne, nous avons cette responsabilité fondamentale de pouvoir nous réjouir de ce que, rassemblés par le corps et le sang du Christ, ayant le gage de notre unité, ayant la certitude de la solidité de notre unité, à ce moment-là nous commençons à nous chicaner ou à nous diviser sur des choses qui précisément sont comme le regret que les autres ne soient pas les autres, qu'il n'y ait pas cette espèce de comportement tous ensemble dans le même moule. Mais au contraire, c'est cela qui est bon. A partir du moment où nous comme chrétiens, membres d'une communauté chrétienne, nous avons l'assurance de cette communion par la chair du Christ, par le sang du Christ, alors à ce moment-là, il y a pleine liberté pour que chaque autre soit vraiment un autre.
Frères et sœurs, je voulais simplement vous livrer ça comme une sorte d'apéritif pour tout ce que nous allons essayer de dire aujourd'hui et, si je puis dire, comme le souci profond de redécouvrir non seulement d'essayer de résoudre des problèmes de tolérance ou de choses comme ça qui, par certains côtés, nous dépassent. Et nous devons les traiter avec un certain humour et une certaine bienveillance et avec du cœur tout simplement. Mais en même temps avec ce cœur et cette bienveillance les uns pour les autres, d'abord nous réjouir de ce que cette humanité ait été constituée par Dieu comme cela, arriver à une véritable communion personnelle dans laquelle cette communion ne sera jamais l'identification à l'autre, ne sera jamais l'effacement de l'autre, mais sera simplement la joie que chacun ait été voulu par cet Autre qui est Dieu dans sa singularité pour véritablement réaliser cette communion que Dieu a voulue pour nous et qui s'appelle le Royaume.
Alors nous pourrons dire en toute vérité comme le dit aujourd'hui Siméon : "nos yeux ont vu le Salut". En voyant notre communauté nous devenons image du Salut. Car nous avons vu le salut de Dieu, cette personnalité, cette singularité que Dieu a données à chacun d'entre nous. "Salut qu'Il a préparé à la face des peuples", au cœur même du monde, dans l'existence la plus paradoxale de l'Église perdue, noyée au milieu de la communauté humaine de ce monde. "Lumière pour éclairer les païens et gloire d'Israël, ton peuple".
AMEN