UN GLAIVE DE DOULEUR TRANSPERCERA TON ÂME
Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année A (31 janvier 1993)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Je voudrais, parmi toutes ces significations multiples, m'arrêter quelques instants avec vous à la signification qu'a eu cet événement pour Marie. Et je voudrais d'abord réfléchir quelques instants sur ces mystérieuses paroles que Siméon adresse à Marie : "Vois, cet Enfant est venu pour amener la chute et le relèvement d'un grand nombre en Israël, car Il doit être un signe en butte à la contradiction". Jésus est venu pour le jugement, non pas un jugement que Dieu prononcerait, mais un jugement qui va surgir du cœur même des interlocuteurs de Jésus. Siméon dit en effet: " afin que se révèlent les pensées intimes de tous les cœurs". C'est l'attitude intérieure, l'attitude intime du cœur qui va être le jugement de chacun, la chute ou le relèvement, car "celui qui fait la vérité, nous dit saint Jean, vient à la lumière, mais celui qui vit dans le mensonge préfère les ténèbres". (Jean 3, 20-21). Jésus va être le révélateur du cœur des hommes, c'est Lui qui va manifester par cette lumière dont parlait Siméon ce qui se cache au secret du cœur de chacun.
Mais ce jugement n'est pas un jugement de condamnation car Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour condamner le monde, mais pour que le monde soit sauvé par Lui. (Jean 3,17). Aussi bien cette révélation des pensées intimes du cœur va se faire non point par un Christ trônant sur le siège d'un tribunal, mais va se faire par la croix. C'est sur la croix, en s'offrant Lui-même en sacrifice que le Christ va révéler le cœur des hommes, et c'est pourquoi Siméon dit à Marie : "Toi-même un glaive de douleur transpercera ton âme", annonçant ainsi au milieu de la joie et de l'émerveillement de cet événement de la présentation de Jésus au Temple, annonçant cette compassion de Marie au pied de la croix quand elle vivra dans son cœur non seulement la souffrance d'une mère qui voit mourir son enfant, non seulement la souffrance de la fille de Sion qui voit ses enfants divisés entre ceux qui acceptent la lumière et ceux qui la refusent, mais cette souffrance plus profonde encore de Marie, Mère de Jésus, devenant au pied de la croix la mère non seulement d'Israël, mais de l'humanité tout entière, une mère qui va mettre au monde cette humanité avec le Christ, cette humanité nouvelle, une mère qui, dans la souffrance partagée de son Fils, accomplit avec lui ce sacrifice qui est la Rédemption des hommes, non leur condamnation, mais leur salut.
A vrai dire cette annonce de la croix, de la Passion du Christ n'arrive pas au milieu de l'événement de la Présentation comme un corps étranger, comme quelque chose d'inattendu qui tout à coup au milieu de la festivité, au milieu des paroles de lumière, au milieu de l'émerveillement des parents de Jésus, assombrirait subitement le regard de ceux qui sont là. L'événement de la Présentation dès le départ s'oriente vers la croix.
Qu'est-ce en effet que la Présentation de Jésus au Temple ? les premières paroles de cet évangile se référant à la Loi de Moïse nous le disent : "Selon la Loi de Moïse, ils L'emmenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, selon qu'il est écrit dans la Loi du Seigneur : tout garçon premier-né sera consacré au Seigneur". Présentation, le mot peut paraître un peu anodin, il est un peu faible, il s'agit d'une consécration, il s'agit même d'une consécration sacrificielle, d'une offrande du premier-né. Et le texte de la Loi auquel se réfère l'évangile est en effet le suivant. Il s'agit de l'Exode du peuple d'Israël hors d'Egypte, cet événement fondateur du peuple d'Israël, quand esclave, asservi, maltraité, soumis à la corvée, le peuple d'Israël a poussé un grand cri de détresse qui est monté jusqu'aux oreilles du Seigneur et le Seigneur a décidé de le délivrer. Et pour le délivrer, Il a envoyé Moïse qui par dix fois s'est rendu auprès de Pharaon pour obtenir la libération de son peuple. En vain. Et vous vous souvenez des plaies d'Egypte qui, chaque fois, ont essayé de faire fléchir cet endurcissement de Pharaon. La dernière des plaies d'Egypte, celle qui finalement brisera l'obstination de Pharaon et obtiendra le départ des enfants d'Israël, c'est la mort des premiers-nés de toute l'Egypte, des premiers-nés des hommes et de tout le bétail. C'est pourquoi Dieu, par l'intermédiaire de Moïse, a demandé aux enfants d'Israël en cette nuit de la Pâque, en cette nuit de leur sortie d'Egypte, d'immoler un agneau et, symboliquement, d'oindre de son sang les montants et les linteaux de leurs portes pour qu'au moment où les premiers-nés des Égyptiens trouveront la mort, les premiers-nés d'Israël soient épargnés. C'est pourquoi les premiers-nés d'Israël, épargnés par la miséricorde et la bienveillance de Dieu, sont consacrés à Dieu. Ils Lui appartiennent. C'est Lui qui les a rachetés avec le sang de l'Agneau. Et voici ce qui est écrit dans le Livre de l'Exode : "Le Seigneur parla à Moïse et lui dit : consacre-Moi tout premier-né, prémices du sein maternel, parmi les Israélites, homme ou animal, il M'appartient". (Exode 13,2). Et un peu plus loin, le Seigneur dit encore à Moïse : "Quand le Seigneur t'aura fait entrer dans le pays des Cananéens, comme Il te l'a juré, tu céderas, tu donneras au Seigneur tout être sorti le premier du sein maternel, les premiers-nés de ton bétail tu les rachèteras. Et lorsque les premiers-nés naîtront dans ta maison parmi tes fils, tu les rachèteras également. Et lorsque tes enfants te demanderont : que signifie ceci ? tu leur diras : c'est par la force de sa main que le Seigneur nous a fait sortir d'Egypte" de la maison de servitude et comme Pharaon s'endurcissait refusant de nous laisser partir, le Seigneur a fait périr tous les premiers-nés d'Egypte, mais Il a épargné les premiers-nés d'Israël, c'est pourquoi je sacrifie, je consacre, j'offre au Seigneur tout premier-né de mes fils. "Ce sera pour toi un signe, car c'est par la force de sa main que le Seigneur vous a fait sortir d'Egypte". (Exode 13,11-59).
Il y a donc une consécration de tout premier-né d'Israël à Dieu puisqu'ils ont été épargnés, rachetés, sauvés au moment de l'ultime plaie d'Egypte qui, seule, a pu vaincre l'endurcissement de Pharaon et permettre aux Israélites de recouvrer la liberté et de devenir un peuple. Tout premier-né est donc consacré à Dieu, il Lui appartient.
Et de même que l'agneau immolé en Egypte avait été offert en sacrifice à la place des premiers-nés, de même à la naissance de tout premier-né en Israël on offrait en sacrifice de substitution pour ce premier-né consacré à Dieu, une tête de petit bétail ou, pour les gens trop pauvres, ainsi que le prévoit expressément le Lévitique, deux jeunes colombes ou un couple de tourterelles. (Lévitique 12,8). C'est donc un acte d'offrande, un acte sacrificiel que Joseph et Marie sont venus accomplir au Temple de Jérusalem. Ils sont venus présenter l'Enfant à son Père, à Dieu, ils sont venus L'offrir, ils sont venus le consacrer, ils sont venus le donner en sacrifice et ces deux tourterelles sont le substitut de cette offrande sacrificielle qui ainsi consacre le premier-né à Dieu.
Seulement, si tous les premiers-nés d'Israël ont été rachetés à la sortie d'Egypte, si tous les premiers-nés d'Israël à travers l'histoire sont rachetés par l'offrande en sacrifice d'une tête de petit bétail ou d'un couple de tourterelles ou de colombes, Jésus, Lui, ainsi présenté à son Père dans le Temple, ne sera pas racheté par substitution. Lui s'offrira vraiment en sacrifice, Il montera réellement sur la croix pour donner sa vie, pour consacrer sa vie, pour offrir son sang, tout son être à Dieu. En Lui s'accomplissent donc ces événements préfiguratifs de l'Exode c'est-à-dire la substitution qui s'était opérée : un agneau avait été offert en sacrifice à la place des premiers-nés d'Israël, son sang avait marqué les portes d'Israël comme le signe de ce sacrifice substitutif, un couple de tourterelles ou une tête de petit bétail était offerte en sacrifice à la place du premier-né. Maintenant cette substitution va en quelque sorte se renverser et prendre tout son sens. Tous ces hommes d'Israël qui, malgré la protection de Dieu, malgré la sortie d'Egypte, malgré la Pâque, malgré ce renouvellement constant des merveilles de Dieu, tous ces hommes d'Israël qui sont restés dans leur péché, qui se sont endurcis dans leur péché, qui à leur tour, comme Pharaon l'avait fait en Egypte, ont laissé leur cœur s'endurcir, tous ces hommes, Jésus va s'offrir en sacrifice à leur place, se substituant à eux.
Tel est le sens de la croix. A la croix, le Christ ne meurt pas pour ses péchés : Il est sans péché, le Christ ne meurt pas pour le manque d'amour qu'il y aurait dans son cœur : Il est amour. Le Christ ne meurt pas pour le sacrifice de ses propres fautes : Il est sans faute. Il s'offre un sacrifice à la place de tous les pécheurs que nous sommes, de tous les pécheurs d'Israël ou de l'Israël nouveau qu'est l'Église, de tous les pécheurs de toute l'humanité, de toutes les nations. A notre place, Jésus s'offre en sacrifice, à notre place il donne sa vie, à notre place Il offre son sang, Il est l'Agneau nouveau, Il est le véritable Agneau pascal. Cet agneau qui avait été offert en Egypte dans la nuit de Pâques, voici que maintenant c'est Jésus qui est l'Agneau véritable dans la Pâque nouvelle, la Pâque de sa croix. Il monte sur la croix pour souffrir à notre place, pour donner sa vie à notre place, pour que ce don de sa vie, cette souffrance, ce sacrifice qui sont l'acte suprême d'amour, car il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie, de donner tout pour ceux qu'on aime (Jean 15,13), il n'y a pas de plus grand amour que de donner jusqu'à son dernier souffle et à la dernière goutte de son sang, Jésus offre le sacrifice du plus grand amour pour se substituer au manque d'amour qui est dans notre cœur et qui fait de nous les pécheurs que nous sommes. Car notre péché, c'est que nous ne savons pas aimer. Alors par la croix, le Christ nous apprend que l'amour peut sauver non seulement celui qui aime, mais aussi tous ceux qu'Il aime. Par son amour, Jésus se substitue à notre manque d'amour, par son amour, Jésus nous sauve, non pas malgré nous (car n'est venu pour la chute et le relèvement d'un grand nombre et ceux qui ne veulent pas adhérer à la lumière ne seront pas sauvés par force et contre leur gré) mais Jésus donne tout ce qui est nécessaire pour notre salut, nous n'avons plus qu'à ouvrir notre cœur à ce salut, à cet acte d'amour, à ce sacrifice de la croix, nous n'avons plus qu'à adhérer à l'amour triomphant du Christ et nous ne serons pas condamnés, mais nous serons sauvés, le monde sera sauvé.
Mais frères et sœurs, comme Marie au pied de la croix, associée à la souffrance de son Fils pour le salut du monde, nous sommes non seulement les bénéficiaires du sacrifice du Christ (Il est mort à notre place, Il a aimé à notre place, son amour compense notre manque d'amour), nous sommes non seulement les bénéficiaires du sacrifice du Christ, mais, comme Marie, Il nous associe à son propre sacrifice, Il nous propose à nous aussi de participer à sa croix, d'aimer à la place de nos frères, de donner notre vie pour nos frères, de nous offrir nous-mêmes en sacrifice, avec Lui, pour le salut du monde. Frères et sœurs, les chrétiens, l'Israël nouveau est un peuple sacrificiel, c'est un peuple appelé au don de soi, au don de sa vie, au don de soi-même, au don de tout ce que nous sommes pour que le monde soit sauvé. Car il y a un trop grand manque d'amour dans le monde et il faut que cet amour soit en quelque sorte remplacé, cet amour qui manque dans le monde soit remplacé par l'amour du Christ et par l'amour des membres du Christ que nous sommes, par l'amour de notre vie que nous donnons en union avec la sienne.
Etre chrétien, c'est donc entrer dans la Pâque du Christ, c'est jour après jour, instant après instant, heure après heure, nous donner, nous offrir en sacrifice, nous donner par amour pour les autres, par amour pour ceux qui nous entourent, non seulement nos proches, mais aussi ces frères plus lointains que nous connaissons peut-être à peine. Ils ont besoin de cet amour, de ce surcroît d'amour. Etre chrétien, c'est être non seulement des sauvés, mais des sauveurs, non seulement des rachetés, mais, avec le Christ et dans le Christ, avec Marie, des rédempteurs, des co-rédempteurs. Que cette fête de la Présentation de Jésus qui nous renvoie, avec Marie, au mystère de la croix, nous invite à entrer nous aussi, avec Marie et avec le Christ, dans le mystère de sa croix, pour le salut du monde.
AMEN