QUI POURRA SOUTENIR LE JOUR DE SA VENUE ? QUI POURRA RESTER DEBOUT LORSQU'IL VIENDRA ?
Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année C (2 février 1992)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
Voilà les deux questions que pose le prophète Malachie. "Qui pourra soutenir le jour de sa venue ? "un vieillard." Qui pourra rester debout lorsqu'il reviendra ?" une femme âgée. Quel paradoxe que la venue de Dieu ne puisse être accueillie que par un vieux et une vieille, il y a là en effet une contradiction. C'est un paradoxe qu'un enfant tout petit soit accueilli et reconnu par les plus âgés de son peuple. Il y a là un paradoxe que ce soit cet Enfant Jésus, Fils de Dieu, qui soit accueilli ainsi par ceux qui étaient les plus fragiles, les plus pauvres, les plus petits.
La Présentation de Jésus au Temple, c'est la révélation du Fils de Dieu qui entre dans le Temple, dans la présence de Dieu ; car le Temple pour Israël, c'est le lieu même où demeure la présence de Dieu. C'est là où tout Israël se rassemble pour célébrer la Pâque, c'est le lieu où bat le cœur même de sa foi. Et dans ce Temple, l'Enfant Jésus, Lui qui est Fils de Dieu, est accueilli par un homme et par une femme, Lui, la lumière des nations, est accueilli par ce qu'il y a de plus fragile : un vieillard qui est là pour soutenir le jour de sa venue, qui le prend même dans ses bras, Lui, le Créateur du monde, Lui qui soutient tout l'univers. Il n'y a qu'une femme âgée, quatre-vingt quatre ans, qui ne doit plus tenir beaucoup debout, et pourtant qui reste debout lorsque Dieu vient réellement se présenter dans le Temple.
Siméon et Anne, c'est toute la foi d'Israël, c'est toute la grandeur de ce peuple juif, c'est toute la beauté de cette histoire de Dieu tissée dans la chair humaine. Siméon et Anne qui vont paradoxalement révéler à Marie et à Joseph le destin de ce Fils. C'est une autre contradiction. "Vois ! Cet Enfant doit amener la chute et le relèvement d'un grand nombre en Israël. Il doit être un signe en butte à la contradiction et toi-même, une épée te transpercera l'âme !" Pourquoi ? pour que le cœur de beaucoup soit révélé, pour que les pensées intimes apparaissent au grand jour. Cet événement de la Présentation de Jésus au Temple, c'est la lumière née de la lumière, le Dieu incarné qui vient et qui révèle, dans le lieu même de sa présence, qu'il est la lumière des nations, mais c'est aussi l'évangile de l'ombre et de la présence de Dieu cachée, de sa Présentation au cœur de ceux qui croient, mais révélé.
Frères et sœurs, qui pourra soutenir le jour de sa venue, qui pourra rester debout lorsqu'il reviendra ? C'est vous, c'est moi, c'est nous tous les croyants qui avons été choisis pour soutenir la présence de Dieu, pour rester debout face à Dieu, quand Dieu se présente. Se présenter, cela signifie : rester devant la face de Dieu, être face à Lui, face à Lui, debout. Et c'est cela qu'il nous est demandé aujourd'hui d'être ; d'être dans notre fragilité, dans notre vieillesse, dans notre petitesse, d'être ceux qui vont soutenir Dieu et qui vont rester debout face à Lui lorsque, pour nous, Il se présente. C'est notre monde qui doit soutenir Dieu, c'est l'Église qui doit rester debout. Voilà le mystère de cet évangile. C'est le monde qui doit offrir toute Sa matérialité, qui doit offrir toute sa chair, qui doit offrir toute sa terre, toute sa houe pour que le Fils de Dieu puisse être soutenu dans la chair et pétri de ce monde. C'est notre monde qui va servir, lui qui est matériel et temporel à accueillir ce qu'il y a de plus éternel, ce qu'il y a de plus spirituel, ce qu'il y a de plus divin. C'est l'Église, à la fois jeune et vieille, qui doit rester debout, malgré ses deux mille ans d'âge, face au monde, pour témoigner de cet Enfant et parler à tous de Dieu, de Jésus qui vient dans le monde, qui vient dans son Temple, qui vient dans notre cœur.
Frères et sœurs, nous avons peut-être l'impression qu'il y a là un paradoxe, mais Dieu le veut, ce paradoxe. Le vieillard le révèle, c'est une contradiction. En effet nous ne pourrons pas nous habituer à ce que Dieu vienne en nous, Nous aimerions tellement que Dieu soit parfois à l'extérieur de nous. Cela serait peut-être plus facile. C'est vrai que ce serait plus facile. Mais ce n'est pas ce que Dieu a voulu. Dieu a voulu que nous puissions être, chacun d'entre nous, par notre baptême, ceux qui vont soutenir sa présence, ceux qui vont rester debout face à Lui. Et c'est vrai que par cette présence vont se révéler les pensées intimes de notre cœur. Et c'est peut-être ce que nous n'aimons pas beaucoup dans la foi, c'est d'être atteints aussi profondément.
Mais dites-moi, si la vierge Marie, avec toute sa joie, après avoir reçu l'encens et la myrrhe, après avoir eu le chant de la gloire des anges, reçoit ce message : "un glaive va transpercer ton cœur", pourquoi voudrions-nous, nous, échapper à cela ? Marie préfigure la foi, elle préfigure tous les croyants, toute l'Église qui reçoit son Seigneur. Et nous ne pouvons pas échapper à la présence de Dieu, au plus profond de nous. Et nous ne pouvons pas nous contenter de vivre notre foi à l'extérieur de nous-mêmes. Nous devons avoir l'âme transpercée pour que se révèle notre cœur, l'âme atteinte par la profondeur de l'amour de Dieu. Et je crois qu'il y a là une réalité pour notre temps. Nous devons soutenir cette présence de Dieu pour être fidèles à ce que Dieu nous donne. Il faut que le croyant soit dans sa vie celui qui va porter le Christ, celui qui va donner tout ce qu'il est, tout ce qu'il a, sa fragilité et sa richesse. Et Dieu est venu pour les pauvres et les fragiles, pour ceux qui attendent. Le croyant doit exprimer toute sa foi. Et c'est cela qui va lui permettre de soutenir Dieu, ce n'est pas autre chose. Bien souvent notre société nous pousse à vivre à l'extérieur de nous-mêmes. Mais nous vivons à la surface de beaucoup trop de réalités. Et c'est pourquoi la foi, elle, ne peut pas se contenter d'être un vernis sur nous, elle doit s'incarner profondément dans des actes. Et quand on parle de morale dans l'Église, c'est cela, c'est l'incarnation dans notre vie par des faits et par des gestes de la présence de Dieu. Cela est vrai aussi pour l'Église.
L'Église, bien que ce soit la journée des communications, excusez-moi pour ceux qui travaillent à cela, l'Église n'a pas à faire de la communication. Elle a tout simplement à être fidèle à cette foi et à la transmettre comme un trésor ; à la communiquer c'est-à-dire vivre la tradition, ce qui est plus profond, et non pas à essayer de montrer un visage sans aspérités à un quelconque journal télévisé. Et je pense à un vieux monsieur justement qui, il y a trois semaines, est venu me voir et me dit : "Écoutez, je suis un résistant, j'ai fait la guerre, l'affaire Paul Touvier, mais que l'Église soit simplement elle-même". Et je crois qu'il avait raison, il faut qu'elle soit elle-même. Nous n'avons pas à plaire à ce monde. Nous n'avons pas à lui présenter un visage régulier et beau. Mais nous devons lui présenter la réalité humaine transfigurée par la présence de Dieu. C'est là la grande différence. Et c'est pourquoi le mystère de l'Église échappe à tout sondage et à toute récupération. Dans l'Église, il faut en effet que la foi soit un rayonnement intérieur Mais pour qu'elle soit un rayonnement intérieur, il faut que nous ayons été touchés au plus profond de notre cœur. Il faut, comme Marie, que nous acceptions que l'amour de Dieu transperce au plus intime de notre vie.
Frères et sœurs, aujourd'hui c'est à cela que je vous engage. Qui pourra soutenir le jour de sa venue ? Qui pourra rester debout lorsqu'il viendra ? Mais c'est nous, c'est nous lorsque nous célébrons cette venue de Dieu par les sacrements. C'est le pain qui va soutenir le corps du Christ, c'est le vin qui va révéler et nous présenter le sang du Christ, sa vie, livrée, transmise, communiquée. Et plus profondément, c'est nous-mêmes, qui allons rester debout, malgré notre péché et notre fragilité. Alors dans un monde habitué à vivre à la surface de lui-même, ne présentons pas, c'est-à-dire ne nous tenons pas face au monde comme des mannequins chargés d'exposer un vêtement. Notre vie de foi, notre Église ne doit pas être ripolinée, lisse ou enduite d'un vernis. Il faut, et je crois que si vous êtes ici aujourd'hui, c'est pour cela, laisser le cœur de Dieu battre avec le nôtre, au même rythme, au rythme de son eucharistie, au rythme de sa présence.
Alors, frères et sœurs, laissons, dans notre monde fait de lumière et d'ombre, fait de chair et de divin, le cœur de Dieu battre au rythme de notre vie pour que finalement nous soyons atteints là où Dieu a voulu naître en nous, notre cœur, notre vie pour que sa présence soit éternellement dans son Temple c'est-à-dire en nous, et que nous Lui fassions face, comme Il nous fait face.
AMEN