LA DOUBLE DIMENSION DE L'ÉDUCATION : ENRACINEMENT ET DON DE SOI

Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année B (3 février 1991)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Vous avez peut-être remarqué, frères et sœurs, que Jésus s'est complètement soumis, du moins à travers le comportement de ses pa­rents Marie et Joseph, aux prescriptions de la loi juive. Ce que nous appelons les évangiles de l'enfance nous raconte comment Jésus est véritablement entré dans la condition humaine, et cette condition humaine précise dans laquelle son histoire personnelle s'est incarnée, la condition juive. C'est ce que saint Paul résume en un mot : "Il est né sujet de la Loi" (Épître aux Galates).

Or pour être sujet de la Loi, il y avait deux grands rites, deux gestes fondamentaux sur lesquels et sur la complémentarité desquels je vous invite à mé­diter un moment ce matin parce qu'à mon avis, ils révèlent exactement tout un projet d'éducation et de vie familiale. Le premier geste avait lieu au huitième jour. C'est celui qu'on a commémoré le premier jan­vier, lorsque les parents ont fait circoncire l'Enfant. Ce geste ne se déroulait pas nécessairement dans le Temple, mais il était absolument fondamental. Le geste de la circoncision était le fait de marquer dans la chair d'un enfant mâle, dans son sexe, qu'il apparte­nait à une lignée. Et puis au quarantième jour, un deuxième geste : celui que nous célébrons aujour­d'hui, qui concernait aussi bien l'enfant que sa mère. L'enfant était conduit au Temple quand il était le pre­mier-né, celui, comme disait l'expression hébraïque, qui avait ouvert le ventre de sa mère. Et sa mère à ce moment-là le présentait au Temple dans un geste ac­compagné généralement d'un sacrifice, on offrait gé­néralement deux colombes. Et l'autre chose, c'était le rite de purification de la mère, non pas que l'on ait jugé la sexualité féminine comme impure au sens de souillée, mais au sens où la mère ayant mis au monde son enfant, au bout de quarante jours retrouvait la plénitude de sa féminité et notamment la possibilité d'enfanter, de mettre au monde d'autres enfants.

Ainsi donc il y a deux gestes. Et Jésus a voulu passer par ces deux gestes, circoncision, présentation. Ceci nous explique comment Jésus enfant est entré dans la vie d'homme. Et ceci peut nous expliquer, à nous aujourd'hui, ce que signifie pour nous mainte­nant, soit comme parents, soit comme enfants, entrer dans la vie d'homme.

Le premier : l'enracinement. Qu'est-ce que ça veut dire avoir un enfant ? même si aujourd'hui, sou­vent, on a l'impression qu'on a un enfant parce qu'on se fait plaisir, en réalité cela ne veut pas dire du tout cela. Dans la tradition biblique, et pour Jésus c'est la même chose, naître comme un enfant, c'est être enra­ciné. C'est, comme le dit l'évangile de saint Jean dans un autre langage, planter sa tente dans l'humanité, s'enraciner, se planter par tout son être dans la chair dont on vient, dans le lignage dont on vient. Et par conséquent être circoncis pour un enfant juif, cela signifie être inscrit dans une histoire, être inscrit dans un lignage, dans un contexte précis, dans un moment, dans une culture et même plus qu'une culture, dans un peuple avec toutes ses coutumes, ses manières de vivre, ses manières de sentir et de penser. Voilà une chose qu'il peut paraître banal de rappeler mais qui est, actuellement, absolument fondamentale. Combien rencontrons-nous de cas où des enfants naissent déra­cinés, où l'éducation n'est pas un enracinement de l'être de l'enfant dans une humanité pour lui apprendre à la recevoir, à l'accueillir, mais au contraire où l'édu­cation est apparemment une proposition du n'importe quoi et de tous les modèles à réaliser selon ce qu'il voudra. Nous sommes là, non pas à une coupure entre une pensée traditionnelle, routinière ou conservatrice et de l'autre côté une pensée qui serait progressiste ou novatrice, nous sommes bien en deçà de cette alterna­tive.

Nous sommes à la racine même de ce qu'est exister. Qu'est-ce que c'est, pour un enfant, que vivre ? Qu'est-ce que c'est que faire ses premiers pas dans la vie ? sinon trouver cette espèce d'assise et d'assiette profonde qui fait que l'on acquiert du jugement, une affectivité, une capacité d'aimer, une capacité de s'in­téresser à autre chose qu'à soi-même. Et tout cela ne peut passer que par l'enracinement concret du jeu des relations de l'enfant avec son père et sa mère et ses frères et sœurs, si c'est une famille où il y a plusieurs enfants. Ainsi donc tout le jeu de l'éducation, loin d'être cette espèce d'ouverture tous azimuts où l'on peut penser n'importe quoi parce qu'on l'a dit à la télé, c'est au contraire le fait de laisser ou de donner à l'es­prit d'un enfant l'occasion de s'enraciner dans un réel précis, dans une histoire, dans un contexte familial, à travers le jeu de personnalités données. Et que de fois aujourd'hui on a l'impression qu'un certain type d'édu­cation c'est d'une part que les éducateurs les plus pro­ches se déchargent sur de soi-disant spécialistes et deuxièmement que cette éducation, au lieu de viser à l'éveil concret d'une personnalité avec ses possibilités réelles, est en réalité malheureusement la projection d'un modèle abstrait à réaliser : "il fera polytechni­que".

Voyez, frères et sœurs, il y a dans ce pro­blème de l'enracinement pas simplement un rite de circoncision, mais il y a toute une conception de l'homme et de l'éducation et du devenir homme. Et la plupart du temps, aujourd'hui, sous prétexte que nous avons de plus grands moyens de connaissance, d'ex­ploration, de maîtrise des données culturelles, nous ne nous rendons pas compte à quel point un enfant, pour devenir un être vraiment humain, a besoin d'abord radicalement de cette richesse d'enracinement.

Le deuxième aspect est celui de la présenta­tion. Celui-là est tout à fait remarquable pour Jésus, car Jésus n'avait pas besoin d'être présenté à Dieu, la présentation, c'est l'offrande. Or quelle humanité n'a jamais été aussi offerte, aussi donnée à Dieu que l'humanité même de Jésus qui, Lui, le Fils éternel totalement vivant pour son Père et dans l'obéissance à son Père, est venu par obéissance précisément pour nous sauver. La seule raison pour laquelle Jésus s'est incarné parmi les hommes, c'est pour être à son Père. Mais précisément, si Marie et Joseph ont jugé bon d'accomplir les rites de présentation de la Loi, qu'est-ce que cela voulait dire? Cela voulait dire que Jésus ré-instaurait dans l'homme sa capacité d'entrer en relation avec Dieu par le don de soi-même.

Voilà ce que signifie exactement la présenta­tion. Ca veut dire : "se rendre présent à, par tout son être, par toutes ses capacités", et ce que je trouve merveilleux, c'est que ça se passe au quarantième jour, au moment où les capacités de l'enfant ne sont pas encore vraiment éveillées, il peut faire "areu" et téter le sein de sa mère, c'est à peu près tout, ce n'est déjà pas mal d'ailleurs, c'est fondamental. Précisément à ce moment-là où aucune faculté de l'enfant n'est encore vraiment entrée en exercice, il y a ce geste de présentation de l'enfant, une sorte d'anticipation de toute sa vie pour que sa vie soit uniquement et simplement une offrande et une consécration. Et là encore, cela touche de plein fouet la manière dont, dans la vie familiale, nous concevons aujourd'hui l'éducation de l'enfant.

Effectivement on s'aperçoit qu'il y a plusieurs procédés, plusieurs perspectives, plusieurs buts à pro­poser aux enfants. Et la plupart du temps on s'aperçoit qu'on fait grandir les enfants, sans le vouloir, parce que si on s'en rendait compte, on s'arrêterait immé­diatement, dans une espèce de chape d'angoisse qui pourrait se formuler ainsi, depuis la maternelle "tu apprends bien à faire les "a" et les "o" parce si tu ne sais pas faire les "a" et les "o", tu ne t'en sortiras pas dans la vie". C'est-à-dire que le projet fondamental de l'éducation des parents, au lieu d'être une présentation de l'enfant à la société, au monde, à Dieu, est en ré­alité une sorte de canalisation et de poids qui pèse sur cet enfant de telle sorte qu'à tout moment on le fait trembler devant ce qui pourrait arriver s'il ne réussis­sait pas dès maintenant. Ce n'est pas du tout le geste de la présentation au Temple. Cela, c'est faire d'éternels coincés qui essaieront de s'arranger avec toutes les combinaisons possibles pour apparemment réussir, sauter l'obstacle, faire un pas de plus et arriver à faire sa place au soleil. Mais ce n'est pas un projet éducatif. C'est uniquement basé sur une espèce de peur fondamentale et il n'y a rien de plus opposé au contexte véritable de l'éducation que la peur. En réalité il ne peut y avoir éducation que s'il y a confiance. Et comment donner de la confiance à l'enfant si ce n'est précisément par le fait de lui dire : "le sens profond de la vie, c'est d'être pour quelque chose de plus grand que toi", qui est, pour nous chré­tiens, le mystère de Dieu, mais qui peut très bien se retrouver aussi dans un idéal d'éducation, j'allais dire, parfaitement laïcisé qui est un véritable don de soi dans la liberté. C'est tout à fait possible aussi. Et nous-mêmes nous avons à en tenir profondément compte dans la visée éducative qu'on peut avoir pour chacun des enfants.

Voyez, frères et sœurs, à travers ces récits l'enfance de Jésus nous paraît très loin, il y a deux mille ans, avec des coutumes tout à fait différentes. Et aujourd'hui on sent vaguement que, lorsque les parents viennent conduire leur enfant au baptême, il y a ce geste profond qui est là-derrière, ça c'est vrai. Mais en réalité quelle occasion pour nous de remettre sur le chantier le sens même de la vie de l'enfant et de l'éducation à laquelle fondamentalement il a droit, à la fois cette double exigence d'un enracinement concret dans une existence déterminée, dans un pays déter­miné, dans une tradition déterminée. Il n'y a pas à en rougir, au contraire, c'est ce qu'on peut lui donner de plus beau. Et d'autre part ne pas l'enfermer là-dedans, ni dans des moules tout faits, ni dans des modèles préfabriqués, ni dans du prêt-à-porter éducatif ou pro­fessionnel, mais au contraire, dans le geste même de la présentation, le faire grandir dans cette atmosphère de confiance qui lui permette de retrouver cette santé et cette vérité de sa liberté d'être créé libre et vivant pour Dieu.

Frères et sœurs, qu'à travers cette eucharistie, nous offrions nous-mêmes dans ce même geste de présentation, avec Marie et Joseph, nous présentions tous les enfants qui vivent sur cette paroisse, dans notre communauté paroissiale, soit qu'ils bénéficient de la formation religieuse de la catéchèse, soit qu'ils bénéficient de cette formation humaine tout court que différents services de nos sociétés essayent de leur transmettre. Et offrons ces enfants comme Jésus Lui-même a été offert, à la fois pour qu'ils soient enraci­nés dans cette identité chrétienne dont ils ont telle­ment besoin et dont ils auront toujours besoin, et qu'en même temps ils soient pour ainsi dire comme propulsés dans la liberté et la confiance, à la rencontre du Dieu vivant.

 

 

AMEN