LA LIBERTÉ, C'EST CHOISIR DIEU
Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année A (4 février 1990)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Souvent lorsque nous essayons de penser à ce qui franchement dans notre vie nous apporte la joie, une joie indicible comme au fond de nous-mêmes, je veux parler par là de toutes ces petites choses qui nous apportent ces jours indicibles ou inexplicables : de bruits d'eau sur les barques dans un port, ou de certains couchers de soleil, juste avant ou juste après l'extinction des derniers rayons, ou plus encore un certain chant ou un certain silence, un certain murmure ou des sourires ou des visages qui de part en part et de proche en proche nous ont éveillé le goût, l'appétit à quelque chose que nous désirions au fond de nous très profondément. Et je pense que tous ces éléments qui scintillent dans notre vie, un jour se trouveront rassemblés lorsque le visage de Dieu apparaîtra dans notre vie. Et nous dirons : "Je n'ai jamais désiré autre chose que cette lumière". Et ces petits moments que je recherchais, qui sont peut-être le calme de votre campagne ou le repos le soir ou la tranquillité de la nuit ou tout autre chose ne sont que les prémices, l'avant-goût conçus pour aiguiser l'appétit, l'appétit de l'éternité.
Il y a une condition à cet appétit, c'est de maintenir en nous un trou, une béance dit-on, c'est de savoir que la vie ne comblera en rien ce que nous attendons réellement, qu'il y a un désir qui ne sera jamais satisfait et que nous devons conduire notre vie sur l'attente d'une chose qui ne trouvera pas ici l'objet de sa satisfaction. La liberté de l'homme est de celle qui doit permettre à l'homme d'attendre inlassablement, en refusant absolument les faux repos, en se dénonçant à lui-même tout ce qui pourrait grave, satisfaire à faible prix le véritable désir de son cœur, de sa vie. Certes nous nous userons à cette attente, et nous serons un peu comme le vieillard Siméon qui, au terme de sa vie, a attendu, attendu, a aiguisé cette liberté à ne la combler par rien, et qui enfin comme ultimement, comme juste à temps, un Enfant imprévisible, une nouveauté imprévisible vient le combler au-delà de tout et lui apporte enfin le repos tellement désiré.
Accepter que notre vie ne trouve pas réellement de repos en cette terre, réveiller en nous cette soif, ce désir. Etre chrétien n'est-ce pas aiguiser cet appétit, faire de nous des gens assoiffés remplis de désir jusqu'à ras bord sans jamais pouvoir le combler. C'est peut-être là le secret de ce qu'est la liberté humaine, la liberté chrétienne. Elle n'est pas de choisir entre mourir et vivre, entre souffrir et ne pas souffrir entre tel chemin ou tel autre. Ce serait simplement un curieux libre arbitre de pouvoir décider si nous allons vers la lumière ou vers les ténèbres, il n y a pas vraiment de choix quand il s'agit de la vie et de la mort, car qui choisirait la mort ? même celui qui se suicide, c'est pour échapper à la souffrance, c'est un bonheur négatif, mais c'est un choix de vie pour essayer de se sauver. Il y a en chacun de nous une volonté de survie terrible qui se manifeste souvent comme à l'envers, mais nous voulons vivre. Il n'y a pas d'autre liberté que de vouloir vivre. Et même plus encore nous voulons le bien dans cette vie, nous voulons le bonheur dans cette vie.
Ainsi la liberté n'est pas acquise quand nous naissons, elle est comme un germe, elle est comme un talent, elle est à l'image de l'artiste qui, au seuil de son génie, au seuil de son talent, apprend les rigueurs de son art, apprend les règle du travail du ciseau à bois ou du ciseau à pierre ou du pinceau et de la peinture et qui, avant de laisser exprimer librement ce qu'il a à dire passe par des règles précises, par l'apprentissage de valeurs. La liberté est ainsi à conquérir, chaque jour de nouveau à ressaisir comme un endroit vraiment vacant, terriblement disponible. La liberté, c'est cette conquête permanente à libérer en nous cette inclination au bien, elle n'est pas de choisir, elle est de nous forger dans la bonne direction, elle est de permettre à notre propre être de libérer ce qu'il y a de meilleur en lui pour l'amener au vrai bien et au bonheur, elle est de savoir jour après jour élaguer ce que sont les mauvaises solutions ou les mauvaises libertés, ou finalement les esclavages qui s'imposent à elle. Elle est farouche, indépendante, elle ne veut s'attacher à rien. La véritable liberté chrétienne est de n'accepter que rien ne nous attache ici-bas. Et contrairement à ce qu'on pense souvent, ce n'est pas en reculant un choix que l'on conserve sa liberté, c'est-à-dire en posant des actes qui, dans un sens, nous mènent au bien que je l'assure, que je l'affirme, que je la confirme dans ma vie. La liberté n'est pas comme le moment d'hésitation ou de flou qu'il y a en tout acte humain, elle est la décision volontaire de vouloir ce bien et de le poser par des actes précis et d'engagement. Elle est une conquête de bonheur. Ça c'est la liberté chrétienne, ce n'est pas ce petit pas de danse qui fait de chacun de nous des êtres hésitants, c'est des êtres assoiffés de désir qui posons notre liberté dans le bien C'est une conquête dans un devenir.
Frères et sœurs, il est bon à la lumière de ce vieillard qui semble usé par cette attente et qui pourtant a gardé intacte en lui la possibilité de recevoir cette nouveauté. Cet Enfant Jésus, rien n'est mort en lui, si ce n'est qu'il a tout consumé, tout son être s'est consumé dans cette attente. Il n'a rien laissé en dehors de cette attente, il a fait de son être même ce réceptacle extraordinaire qui pouvait accueillir tant de grâce et de puissance dans la fragilité de Dieu qui est l'Enfant Jésus.
Est-ce que dans notre vie, frères et sœurs, nous sommes capables d'accepter que se consume toute chose qui nous attache à la terre afin que notre être se forge comme une coupe de plus en plus large, de plus en plus profonde pour que la toute-puissance de Dieu qui s'appelle amour puisse s'y loger comme le vieillard serrait dans ses bras l'Enfant Jésus ? Ainsi la liberté est nécessaire pour devenir cette coupe, pour accepter que sous les coups du sacrement comme sous les coups du marteau se forgent jour après jour cette courbe, ce réceptacle, cette profondeur, ce pli profond que l'eucharistie vient en foncer dimanche après dimanche en nous, pour qu'un jour y jaillisse la source de Dieu. C'est accepter que la liberté est le fruit d'un travail spirituel permanent et que notre véritable effort est à mettre là-dedans, non pas à l'extérieur de nous-mêmes mais à libérer cette énergie de spiritualité, à libérer cette vie de l'Esprit et que nous devons être farouchement hostiles, haineux en face de tout ce qui pourrait nous attacher à ce monde afin de n'avoir que l'objectif d'être libres pour attendre, pour recevoir pleinement la lumière de Dieu. La liberté, c'est le fruit d'un travail permanent. Quand on sait que des millions de gens actuellement, dans le monde, de l'Afrique du Sud jusqu'à l’Europe de l'Est réclament une liberté, quelle liberté nous, les fameuses démocraties occidentales, pouvons-nous leur proposer? Quelle est la valeur de l'homme que nous leur proposons à ces gens qui, sous l'oppression des régimes qu'ils ont connus, ont résisté jour après jour afin de gagner ce qu'ils ont aujourd'hui ? Mais quelle est la liberté que nous leur proposons réellement, nous les chrétiens libres ? Quand on imagine par la presse les gens de la vie quotidienne, tous ces esclaves dits libres, tous ces gens qui finalement se cognent aux barreaux de leur emprisonnement, la question demeure quelle liberté ?
Attendre Dieu, n'avoir qu'un but c'est Lui, n'avoir qu'une soif : s'approcher de Lui, savoir que les premiers temps de l'attente seront un peu vides, un peu néant et qu'il faudra persister dans cette nuit parce que c'est dans cette nuit qu'en veillant le Seigneur viendra. Frères et sœurs, redevenons des veilleurs impatients, redevenons des gens qui font de leur vie, non pas un enchevêtrement de liens, un ensemble de nœuds, faisons de notre vie la conquête farouche, la conquête sauvage et réelle d'une véritable liberté par laquelle Dieu pourra nous investir et nous habiter de sa pleine lumière.
AMEN