LES RENCONTRES 

Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année C (3 janvier 2010)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Mondorf-les-bains : Siméon et Marie

 

Frères et sœurs, la fête d'aujourd'hui commémore plusieurs événements qui se sont combinés en ce jour dans le Temple de Jérusalem. Il y a un certain nombre d'années avant le Concile, on mettait surtout en valeur la Purification de Marie selon les prescriptions du Lévitique (Lév. 12, 2-4), l'équivalent de ce que nous appelons les relevailles. Puis, on a pris conscience que l'événement le plus important, même s'il était étroitement imbriqué dans le précédent, c'était la présentation de Jésus dans le Temple à Dieu son Père. C'est ce qui avait été proclamé par le livre de l'Exode (Ex. 13, 2), au moment où, à la sortie d'Égypte, la dernière plaie d'Égypte fut la mort des premiers-nés de tout le peuple égyptien et les premiers-nés d'Israël furent épargnés. En souvenir de ce miracle, le Seigneur demanda aux enfants d'Israël d'offrir leur premier-né à Dieu au moment de la naissance (Ex. 13, 11-15), les rachetant comme il nous a été dit tout à l'heure dans le texte, par l'offrande d'un couple de tourterelles ou de deux jeunes colombes ( Lév. 12, 6-8).

Ceci est important parce que le Christ vient dans son Temple, le lieu où les juifs avaient l'habitude de rechercher la présence du Seigneur dans le silence et l'obscurité. Mais, Jésus révèlera que le Temple nouveau, c'est son propre corps. Le lieu de la présence de Dieu dans le monde ce n'est plus un bâtiment, c'est le Christ lui-même qui est "Dieu dans le monde". Il y a eu comme une sorte de substitution entre le Temple de l'ancienne Alliance, et cette Église nouvelle qui n'est pas un bâtiment d'abord mais qui est la communauté chrétienne, le corps du Christ dont nous sommes les membres.

Il y a encore un troisième événement qui se mêle aux deux premiers, et c'est à celui-là que nos frères d'Orient donnent le plus de relief en ce jour et je voudrais m'y attarder quelques instants avec vous. C'est ce que les grecs appellent l'Hypapantè, c'est-à-dire la fête de la rencontre de Siméon avec le Messie qui nous invite à méditer sur ce thème de la rencontre.

Il y a des rencontres superficielles : on croise quelqu'un dans la rue, on lui fait un signe de salut et puis on passe, ce ne sont pas de vraies rencontres. Il y a par contre, des rencontres plus profondes dans lesquelles on s'arrête vraiment avec l'autre pour échanger non seulement des nouvelles, mais pour échanger peut-être quelque chose de plus profond, un sentiment que nous portons dans notre cœur. Mais là encore, ces rencontres ont des profondeurs différentes selon les cas. La plupart du temps quand nous rencontrons quelqu'un c'est ou bien pour constater que nous sommes d'accord, que nous avons les mêmes idées, les mêmes désirs, que nous avons les mêmes convictions, ou bien c'est pour constater que nous sommes différents, que nous n'avons pas les mêmes idées ou les mêmes convictions. Mais si ces rencontres sont positives, nous allons ou bien trouver dans l'accord avec celui que nous avons rencontré, un épanouissement de nos propres idées, de nos propres convictions, nous allons nous sentir confortés, nous allons ressentir une sorte d'approfondissement de notre certitude. Si c'est quelqu'un avec qui nous constatons des divergences, si nous sommes assez ouverts, peut-être cela va-t-il enrichir notre pensée qui jusque-là n'avait pas considéré tel ou tel aspect du problème et que cet autre nous révèle. Dans un premier abord, cela nous choque parce que ce n'est pas ce que nous avions compris ou pensé, et puis, en réfléchissant, nous y trouvons un approfondissement de notre propre être et notre propre expérience.

Cependant dans un cas comme dans l'autre, qu'il s'agisse d'un accord qui vient nous renforcer dans nos certitudes, ou qu'il s'agisse d'un désaccord qui vient se révéler comme complémentaire de ce que nous portions en nous, dans un cas comme dans l'autre, nous ramenons la rencontre à notre moi, soit pour l'enrichir de dimensions nouvelles, soit pour approfondir ce que nous portions déjà en nous-même. Dans tous ces cas, l'autre que nous rencontrons est subordonné à notre moi. Si nous sommes sincères, la plupart de nos rencontres sont de cet ordre-là. Elles dépassent habituellement le simple contact de quelqu'un qu'on croise dans la rue, mais même les rencontres plus profondes, finalement nous les vivons toujours comme une sorte d'approfondissement de ce que nous sommes, comme une sorte d'enrichissement de nous-même. Là, je pense que vous le comprenez, même s'il y a des éléments positifs dans de telles rencontres, nous ne sommes pas encore arrivés au véritable mystère de la rencontre car nous nous sommes servis de l'autre pour enrichir notre moi et nous n'avons pas ouvert notre cœur à ce que l'autre est en réalité pour lui-même. La vraie rencontre, c'est de rencontrer un autre comme "autre", non pas comme pouvant aider notre moi, notre personne, notre réalisation, mais comme quelqu'un qui nous invite à sortir de nous-même pour aller à la rencontre, pour aller faire un chemin plus profond avec quelqu'un dont nous a été révélé quelque chose que nous n'avions pas imaginé, que nous n'avions pas pu penser.

La vraie rencontre c'est donc la rencontre de l'autre comme "autre" non pas pour chercher à le ramener à nos propres idées, non pas pour chercher à enrichir nos expériences, non pas pour chercher à approfondir nos convictions, mais pour découvrir quelque chose de neuf. L'autre est un mystère, c'est-à-dire la révélation de quelque chose dont nous n'avions pas la moindre idée, quelque chose qui n'avait jamais traversé notre cœur et notre pensée. L'autre est une révélation. Rares sont sans doute les rencontres que nous vivons à cette profondeur-là, et pourtant, c'est cela que la fête d'aujourd'hui nous invite à comprendre. Quand Siméon rencontre cet Enfant, il n'est pas simplement ému par la beauté d'un petit bébé, il n'est pas simplement émerveillé par la tendresse des parents qui accompagnent ce bébé dans le Temple. Siméon découvre, il pressent, il est ébloui par une révélation : cet Enfant est la lumière. Je vous rappelle les paroles mêmes de Siméon : "Mes yeux ont vu ton salut que tu as préparé à la face de tous les peuples, lumière pour éclairer les nations". Siméon qui était prophète dépasse la simple fonction du Messie qui est de sauver Israël : "Il est la lumière de toutes les nations". En un raccourci saisissant, Siméon comprend que le Christ est un Sauveur pour le monde entier, pour l'humanité tout entière, pour l'Israël nouveau qui n'est pas simplement un peuple choisi mais qui est le rassemblement de tous les hommes dans la foi en Dieu. Siméon découvre donc, dans cet Enfant une lumière qui éblouit, une lumière qui illumine le monde entier.

Mais il y a encore davantage. Il va découvrir que cet Enfant accompagné de son père et de sa mère, va venir comme un signe de contradiction. Cet Enfant ne vient pas seulement pour illuminer paisiblement le monde, mais pour l'illuminer par un combat et une victoire. Il viendra en "contradiction pour la chute et le relèvement d'un grand nombre". A Marie qui est dans la joie de présenter cet Enfant dont elle sait dans le secret de son cœur qu'il est l'Enfant de Dieu, le Fils de Dieu, mais dont elle voit surtout pour l'instant la splendeur de la mission qu'il doit remplir, à Marie, il va dire : "Un glaive transpercera ton âme". Cette lumière du Christ qui doit rayonner sur le monde entier, elle ne se fera pas simplement dans la paix, elle suppose un sacrifice que le Christ va vivre et que toi, sa mère, tu vivras avec lui au pied de la croix.

A ce moment-là, Siméon comprend que cet Enfant qui a l'air fragile et qui se révèle être la lumière et le sauveur du monde, cet Enfant sera précisément la lumière et le sauveur du monde parce qu'il est fragile. C'est ce que l'épître aux Hébreux que nous entendions tout à l'heure nous révèle : "Puisque les enfants de Dieu avaient en commun le sang et la chair, lui aussi y participa pareillement". Il a voulu prendre notre faiblesse, notre fragilité, notre chair pour que par sa mort, expérimentant l'anéantissement de la mort, il soit vainqueur de celui qui est le prince de la mort, du prince du mensonge, du prince de ce monde, pour affranchir tous les hommes de cette crainte de la mort, de cette peur devant l'inconnu, le mystère que nous ne pouvons pas sonder. "Il a dû devenir en tout semblable à ses frères pour être dans leur rapport avec Dieu le grand-prêtre qui préside à leur rencontre avec Dieu". La rencontre de Siméon avec l'Enfant Jésus, est le prototype de toute rencontre dans notre vie, de toute rencontre avec Dieu qui nous introduit dans son mystère et dans toute rencontre avec nos frères qui nous invite à dépasser les ressemblances ou les divergences superficielles pour aller au cœur de ce frère jusqu'à son mystère là où Dieu est présent en lui. C'est ainsi que nous nous sauvons parce que le Christ nous invite avec lui à entrer dans ce mystère où le don de notre vie nous permet de vaincre la mort pour entrer avec nos frères dans la Jérusalem céleste.

Que cette fête nous invite à des vraies rencontres avec Dieu dans la prière, dans l'adoration, des vraies rencontres avec nos frères où nous toucherons avec la main de notre cœur le mystère qu'ils portent en eux-mêmes.

 

AMEN