TU N'AS VOULU NI SACRIFICE, NI OBLATION, ALORS J'AI DIT VOICI, JE VIENS

Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année C (5 février 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Anvers : Présentation au Temple

 

Cette fête de la Présentation de Jésus et de la Purification de Marie est une fête d'une grande richesse de signification, mais parmi les différents mystères qu'elle comporte je voudrais m'arrêter quelques instants avec vous sur les paroles de Siméon à Marie. Il lui dit : "Voici que cet Enfant sera un signe de contradiction, voici qu'Il est envoyé pour la chute et le relèvement d'un grand nombre. Et toi-même, un glaive transpercera ton âme."

Voici donc qu'au milieu de la joie et de l'allé­gresse de cette fête, au moment même où Siméon vient de saluer cet Enfant comme la gloire d'Israël, la lumière des nations, au moment où Siméon a dit à Dieu : "Maintenant que mes yeux ont vu ton salut, Tu peux laisser ton serviteur s'en aller dans la paix", au moment où Marie et Joseph présentent cet Enfant, tout petit encore, ce premier-né, au Seigneur son Père, au moment où Il entre dans son Temple, Lui qui est le Seigneur, venant dans le lieu même de sa gloire, à ce moment-là ces paroles de Siméon nous jettent tout à coup, brutalement, en plein drame et nous annoncent la Passion. "Un glaive transpercera ton âme", c'est bien l'annonce pour Marie de ce mystère de compas­sion qui fera qu'au pied de la croix de son Fils, elle sera unie étroitement à sa souffrance et à sa mort de telle sorte que cette douleur transpercera son cœur de Mère parce qu'elle verra son Enfant mourir, dans la déréliction, abandonné de tous. C'est bien de la Pas­sion qu'il s'agit quand il est parlé de cette chute et de ce relèvement d'un grand nombre en Israël, chute de tous ceux qui refuseront de reconnaître en Jésus le Messie, relèvement pour tous ces hommes de tous les temps et de tous les lieux qui seront sauvés par sa Rédemption, par sa croix, sa mort et sa Résurrection.

Ces paroles de Siméon, en plein cœur de cette fête de la Présentation nous annoncent directement, clairement la Pâque du Christ. Aussi bien le mystère même de la Présentation de Jésus au Temple est déjà un mystère pascal. Qu'est-ce en effet que la Présentation de Jésus au Temple, sinon l'accomplis­sement de ce que demande la Loi "tout premier-né sera consacré au Seigneur". Et ceci nous renvoie au livre de l'Exode, à la sortie d'Egypte, à la première Pâque, au moment où les hébreux, étant retenus cap­tifs en Egypte, Dieu a demandé à pharaon, par l'in­termédiaire de Moïse, de les laisser sortir pour aller dans le désert offrir un sacrifice à son nom. Mais pha­raon s'est endurci et, malgré le déferlement des plaies sur l'Egypte, il a refusé de laisser le peuple s'en aller. Et la dernière de ces plaies d'Egypte a été la mort des premiers-nés de tous les égyptiens, depuis le bétail jusqu'à la chambre même du roi. Mais les enfants d'Israël ont été épargnés, leurs premiers-nés n'ont pas succombé parce que, sur les montants et le linteau de leurs portes avait été apposé le sang de l'agneau pas­cal, cet agneau pascal offert en sacrifice à la place de tous les premiers-nés d'Israël, cet agneau pascal qui annonce le véritable Agneau de Dieu qui, Lui aussi, sera offert en sacrifice pour que son sang rachète tous les enfants d'Israël, de l'Israël nouveau qui est l'Église, tous les enfants de Dieu répandus dans l'univers.

C'est donc bien en lien étroit avec la Pâque qu'est demandée par la Loi cette offrande des pre­miers-nés. Dans le livre de l'Exode, il est dit en effet : "Vous avez été rachetés, tout premier-né est à Moi, dit le Seigneur, il M'appartient, et c'est pourquoi vous le présenterez devant le Seigneur pour le racheter". Ainsi s'affirme l'appartenance à Dieu de tout premier-né, c'est-à-dire de la fleur des prémices de toute l'hu­manité. Toute l'humanité appartient à Dieu et ceux qui ouvrent la voie, en quelque sorte, à l'intérieur de cha­que famille sont plus manifestement désignés pour cette consécration à Dieu d'eux-mêmes et, à travers eux, de tous leurs frères. C'est donc en tant que pre­mier-né parmi tous les premiers-nés. Il est l'Agneau de Dieu, le véritable Agneau pascal qui vient pour racheter tous les hommes, enfants de Dieu. Nous l'avons chanté tout à l'heure : "Tu es venu dans ton Temple, Toi l'Agneau immolé". Mystère de la Pâque présent au cœur de ce mystère de la Présentation au Temple des premiers-nés d'Israël, de la Présentation au Temple de Jésus, premier-né de Marie et de Jo­seph, de la Présentation au Temple de Jésus, premier-né de l'humanité tout entière.

Mais si cette fête de la Présentation au Tem­ple est ainsi déjà tout orientée vers la Pâque, ceci est vrai également de tous les mystères de Noël et de l'Epiphanie. Souvenez-vous au jour de l'Epiphanie, l'adoration des mages se termine par le massacre des saints innocents et la fuite de Jésus en Egypte. Souve­nez-vous, le voyage de Jésus au Temple à l'âge de douze ans est l'occasion pour Marie et Joseph de cette grande douleur de perdre Jésus : "Mon Enfant, vois ton père et moi, dans l'angoisse, nous Te cherchions". Souvenez-vous, à la fête du baptême du Christ, Jésus s'avance parmi les pécheurs, portant sur Lui le péché du monde, Il est comme le proclame Jean-Baptiste, "l'Agneau qui porte le péché du monde", Il est déjà, au moment de son baptême, en train de s'avancer sur le chemin de sa croix. Souvenez-vous, aux noces de Cana, quand Marie Lui dit : "Ils n'ont plus de vin", Jésus lui répond : "Mon Heure n'est pas encore ve­nue", cette Heure qui est l'Heure de sa Passion, et ainsi les noces de Cana annoncent la Pâque du Christ, puisque au moment où l'eau est changée en vin est annoncé le jour où le vin sera changé un son sang. Tout ce temps de Noël est déjà pascal et la fête de Noël elle-même, car si Jésus naît dans la joie du cœur de Marie et de Joseph, Il naît aussi dans la pauvreté de cette crèche, rejeté, refusé, car il n'y avait pas de place pour eux à l'hôtellerie. Et plus encore, les icônes de Noël se plaisent à représenter la crèche ayant la forme du tombeau et les langes de Jésus ayant la forme du suaire dont Il sera enveloppé au moment de sa mort.

C'est donc tout ce mystère de Noël, tout ce mystère de l'Epiphanie, tout ce mystère de l'appari­tion, de la manifestation de Jésus au monde, qui est déjà entièrement marqué par le signe de la Pâque. Jésus est venu pour nous donner sa vie. La venue de Jésus sur la terre, c'est le don que Jésus nous fait de Lui-même, que Dieu nous fait de Lui-même, et ce don, il ira jusqu'au don suprême de sa vie au moment de sa mort. Tout à l'heure, à Vêpres, nous lirons dans l'épître aux hébreux ce passage où il est dit, par la bouche même du Christ reprenant les paroles du psaume trente-neuvième : "Tu n'as voulu ni sacrifice, ni oblation, alors J'ai dit : voici Je viens, ô Père, pour faire ta volonté". le Christ se substitue à toutes les oblations, à tous les sacrifices, à toutes les offrandes, par son offrande, son sacrifice. Il est venu pour s'offrir au Père, pour nous offrir en Lui au Père, pour s'im­moler sur la croix en notre nom, en notre place et, dès sa naissance, Il est en marche vers ce don suprême, car Il est venu pour cela, pour se donner, pour se don­ner à nous, pour se donner avec nous au Père. Of­frande, sacrifice, tel est le sens profond, unique de la venue du Christ sur la terre, de la manifestation du Christ parmi les hommes. "Je suis venu pour Me don­ner en sacrifice". Et saint Paul nous dit d'un même mouvement, dans l'épître aux Philippiens : "Lui qui était de condition divine, Il n'a pas gardé jalousement le rang qui L'égalait à Dieu, mais Il s'est anéanti Lui-même, prenant la forme d'esclave, devenant sembla­ble aux hommes. S'étant comporté comme un homme, Il s'est humilié plus encore jusqu'à la mort et à la mort de la croix". C'est donc ce même mouvement d'anéantissement qui a jeté Dieu le Fils du rang qui l'égalait à Dieu à cette condition d'esclave qui est la nôtre et de cette condition d'esclave jusqu'à l'humilia­tion dernière de la mort, de la mort de la croix.

"Dieu nous a trop aimés", nous dit saint Paul (Eph.2,4). L'amour de Dieu est sans mesure. Nous ne pouvons pas mesurer l'amour de Dieu pour nous, Il nous a aimés jusqu'à la folie, jusqu'au-delà de toute limite, Il nous a aimés jusqu'à mettre entre parenthè­ses sa manière divine de vivre pour se faire semblable à nous, pour s'humilier comme nous, pour se faire petit comme nous, pour subir tous les évènements d'une vie humaine, toutes les souffrances, toutes les croissances, toutes les épreuves et jusqu'à la mort. Il a voulu tout partager avec nous par cet amour infini qu'Il a jeté entre nos mains, qu'Il a mis dans nos bras, à notre merci.

Frères et sœurs, en cette fête de la Présenta­tion rendons grâce à Dieu car Il se donne à nous et Il va se donner encore plus particulièrement maintenant à ce petit Samuel qui, comme Jésus, en ce jour est présenté au Père, que ses parents apportent dans cette église pour l'offrir à Dieu, pour l'offrir comme prémi­ces et comme bénédiction de sa famille et comme bénédiction de toute l'Église, car chaque fois qu'un enfant est offert à Dieu, est consacré à Dieu, chaque fois qu'un enfant est plongé dans les eaux du baptême, nous sommes tous offerts à Dieu à travers lui, c'est toute notre famille chrétienne, toute notre commu­nauté chrétienne qui s'offre à Dieu comme Jésus nous a rassemblés dans une même offrande, dans un même sacrifice. Que cette croix du Christ, que cet amour du Christ, que cette folie d'amour du Christ remplissent nos cœurs de joie et d'allégresse : Vraiment, Seigneur, Tu nous as trop aimés.

 

AMEN