UNE RENCONTRE DE LUMIERE QUI NOUS FAIT LUMIERE

Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année A (1er février 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Le vieillard Siméon, poussé par l'Esprit, était venu dans le Temple avec le désir et l'attente de son cœur. Et au moment où Marie et Jo­seph portant l'Enfant vont venir le présenter au Sei­gneur selon la Loi de Moïse, au moment où ils en­traient dans le Temple, illuminé par l'Esprit, Siméon vit en cet Enfant la lumière de Dieu, il vit la présence de Dieu venant prendre possession de son Temple et accomplir son désir, accomplir le désir du cœur de Siméon qui était le désir du cœur de toute l'humanité. Et Siméon s'avance à la rencontre de ce Dieu qui vient à lui. Et le saisissant dans ses bras, il s'écrie : "Maintenant Tu peux laisser, Seigneur, ton serviteur s'en aller dans la paix, car mes yeux ont vu la lumière des nations".

La fête de la Présentation, c'est la fête de la rencontre de Siméon avec Jésus, de Siméon avec Dieu, de Siméon avec la lumière. C'est l'humanité en la personne de ce vieillard rempli d'Esprit, rempli du désir de Dieu, c'est l'humanité qui rencontre Dieu, qui est rencontrée par Dieu, la lumière éclatante qui est cachée au fond de ce petit Enfant.

Le mystère de la rencontre. Rencontrer quel­qu'un, ce n'est pas seulement se trouver avec lui, par hasard, dans le même lieu. Ce n'est pas seulement croiser son chemin avec le sien. Ce n'est pas même seulement échanger quelques paroles avec Lui, au hasard de cette rencontre. La rencontre véritable, c'est d'abord l'ouverture de notre cœur, de notre être, de notre regard, de tout ce que nous sommes à la pré­sence de quelqu'un qui vient lui aussi ouvrir tout ce qu'il est à notre venue.

La rencontre, c'est cette communion de deux êtres qui ne se contentent pas de passer l'un près de l'autre, mais qui s'embrassent, au sens profond du terme, pour échanger le meilleur d'eux-mêmes dans ce geste de reconnaissance, de partage, de commu­nion, d'intimité et d'amour. Siméon a rencontré la lumière, Siméon a rencontré la lumière de Dieu. Et en lui, c'est nous qui, en ce jour, fêtons notre rencontre avec Dieu.

Frères et sœurs, qu'est-ce que c'est que ren­contrer la lumière de Dieu ? Rencontrer la lumière de Dieu, c'est d'abord se laisser envahir par cette lumière, c'est-à-dire se laisser illuminer jusqu'au tréfonds de nous-mêmes. Rencontrer Dieu, c'est rencontrer quel­qu'un qui est à la fois notre source la plus profonde et le but même vers lequel tendent toutes nos énergies.

Rencontrer Dieu, c'est rencontrer la lumière de Dieu, c'est rencontrer Celui qui est le commence­ment et la fin de notre être, Celui qui est plus nous que nous-mêmes et qui par conséquent envahit tout ce que nous sommes jusqu'au moindre recoin de notre personnalité. Rencontrer Dieu, c'est le laisser prendre place en nous, et que dis-je ? prendre place, prendre toute la place. Rencontrer Dieu, c'est le laisser devenir Lui-même en nous, nous prendre dans sa lumière et aller jusqu'au moindre détail de notre vie pour y im­poser sa présence, sa présence de douceur et sa pré­sence de transfiguration. Rencontrer Dieu, c'est être à découvert devant sa lumière, c'est ne plus avoir de recoin caché au fond de nous-mêmes, que nous garde­rions jalousement pour nous, c'est ne pas laisser en nous quelque part qui serait soustraite à cette lumière bienfaisante. Rencontrer la lumière, c'est devenir lu­mière.

Et Siméon, dans cette immense tendresse qui l'animait, a été comme ébloui par cette lumière qui venait dans ses bras. Et il L'a serrée sur son cœur, et il l'a reçue dans son cœur, et dans toute son âme et dans tout son corps, cette douce lumière de Dieu qui dans ce petit Enfant venait le visiter, venait le remplir et le transformer en lumière. Rencontrer la lumière, c'est d'abord cela, c'est être rempli de lumière et devenir lumière.

Mais la lumière c'est un feu, et ce feu brûle. Nous l'avons entendu, le prophète Malachie le disait : "Je viens comme un feu pour purifier, comme la les­sive pour décaper toutes les scories du peuple d'Israël". La lumière de Dieu, ce n'est pas seulement cette douce présence qui vient nous envahir, c'est aussi une lumière qui démasque toutes les pauvretés, les médiocrités, le péché et le mal qu'il y a en nous, c'est une lumière qui vient purifier, et donc brûler : Dieu est un feu dévorant. Et nous avons entendu tout à l'heure Siméon dire à la vierge Marie que son Fils serait un glaive de douleur qui transpercerait son âme et qu'Il viendrait pour être un signe de contradiction qui amènerait la chute et le relèvement de beaucoup en Israël et dans l'humanité.

La venue de Dieu, la venue de la lumière en nous est aussi une blessure, car nous ne rencontrons pas l'infinie pureté de Dieu, l'éblouissante lumière de Dieu sans que cela remette en question de fond en comble tout ce que nous sommes. Cette rencontre de Dieu avec nous, elle est un bouleversement intérieur, elle est une remise en ordre, elle est comme une flamme qui brûle, il n'est pas possible de rencontrer Dieu sans que cela, d'une certaine manière, se traduise en nous par une souffrance, un sacrifice. Et c'est pourquoi tous les textes que nous avons lus en toutes ces fêtes de la naissance de Jésus, déjà portent en eux le signe, la marque de la croix. C'est cette parole de Siméon à Marie que nous venons d'entendre. C'était la parole de Jésus à Marie aux noces de Cana, lui an­nonçant son "Heure". C'était, au moment de l'adora­tion des mages, le massacre des saints innocents. Il y a toujours dans l'avènement de Dieu une remise en question, une remise en ordre, et donc une déchirure, une blessure en nous, non pas une blessure pour nous faire mal, mais parce que le péché en nous s'oppose à la rencontre, l'obscurité en nous refuse la lumière. Et il faut en quelque sorte que cette lumière de Dieu force notre porte et arrive à briser nos résistances pour véritablement pouvoir emplir de sa présence vivi­fiante et salvatrice. Etre sauvé, ce ne peut pas être seulement une marche harmonieuse et paisible, être sauvé, c'est d'abord être arraché au mal, arraché à la mort, arraché à notre perdition. Et un arrachement, c'est toujours quelque chose qui fait mal pour un plus grand bien.

Enfin rencontrer la lumière, c'est non seule­ment être illuminé, c'est non seulement être brûlé, mais c'est devenir soi-même une torche qui illumine tout autour de nous. Rencontrer la lumière, rencontrer Dieu, c'est devenir soi-même lumière rayonnante pour les autres. Siméon le dit en recevant cet Enfant : "Gloire de ton peuple Israël, lumière pour les na­tions". Jésus est venu pour que sa lumière s'étende jusqu'aux extrémités de la terre. Et quand Jésus vient en nous, comme Il est venu dans son Temple, c'est pour faire de nous, à notre tour, des lumières, des lumières illuminées par sa propre lumière, des sortes de flammes vivantes qui puissent tout autour trans­mettre ce feu, cette présence, cette rencontre, cette bonne nouvelle. C'est cela la bonne nouvelle de l'évangile. Nous sommes visités par la lumière et, à travers nous, cette lumière vient visiter le monde en­tier.

Et il n'y a pas de différence entre la rencontre intime, intérieure qui s'opère en nous entre Dieu et notre propre être et cette irradiation à partir de notre être de cette même lumière sur tous ceux qui nous entourent. On ne peut pas être rempli de la présence de Dieu sans devenir présence de Dieu pour les au­tres. Il n'y a pas de réception de la vie sans donation de la vie.

Et c'est précisément à travers cette blessure dont je parlais, cette déchirure que la vie va pouvoir jaillir de notre propre cœur déjà vivifié par cette pré­sence de Dieu. Raphaël va être plongé dans la pré­sence de Dieu, il va être envahi par cette présence. Quand nous le plongerons dans l'eau, c'est un signe de cette immersion dans la présence vivifiante de Dieu. Et cette présence de Dieu sera en lui à la fois comme une eau, une douceur et comme une lumière, et c'est pour cela que nous lui donnerons tout à l'heure un cierge allumé, et ce sera aussi un rayonnement car Raphaël ne va pas devenir chrétien tout seul, mais pour être chrétien pour le monde entier afin que la présence de Dieu en lui puisse être adorée dans tout l'univers. Et c'est le sens de cette onction de parfum que nous ferons sur sa tête juste après le baptême et qui manifeste ce rayonnement, cette manière de se répandre qu'a Dieu à partir de chacun des points où Il prend pied dans son humanité.

Oui, par le baptême, Raphaël va devenir une habitation de Dieu, demeure de Dieu, temple de Dieu, et en même temps source de lumière, torche vivante de la lumière de Dieu.

Que nous soyons, nous aussi, appelés en ce jour à revivre notre baptême, à revivre notre vie chré­tienne, à devenir nous aussi demeure de la lumière, à devenir nous aussi des lumières vivantes, des flam­mes dévorées par la présence de Dieu et irradiant sur tous cette présence.

 

AMEN