ET SI LE PESSIMISME ÉTAIT UN PÉCHÉ ?
Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année C (2 février 1986)
Homélie du Frère Michel MORIN
Ce que je viens d’évoquer, ce sont les symptômes extérieurs et il n’est pas nécessaire d’être docteurs en médecine ou en autre science pour les repérer rapidement. Mais pour guérir toute maladie, il ne suffit pas d’avoir diagnostiqué quelques symptômes, il faut aussi étudier, prendre connaissance du terrain, comme on dit : "il faut soigner le terrain", il y a des médecins qui soignent le terrain, il faut étudier ce terrain pour en connaître les dispositions intérieurs qui donnent à cette maladie des chances assez importantes de se développer. Parmi ces dispositions, j’en évoque rapidement quelques-unes : d’abord un manque radical de confiance dans les autres, puis une impatience néfaste, tout régler tout de suite, encore un dédain détestable qui s’adresse à toute chose, à tout être, à toute réalité, puis une disposition à ne voir, dans l’autre, évidemment pas en soi, que le mal, le moins bon, le pire, et cette tendance se double souvent d’une puissance d’exagération étonnante. Ces gens sont atteints alors d’une vue déformante, ne voyant dans la réalité que ce qui est sombre, terrifiant, désespérant. Ces gens ont aussi comme disposition cette certitude inébranlable que, seul, ils ont raison envers et contre tout et tous. Quand aux effets de cette maladie, quelles sont-ils ? Le premier effet, c’est que cette maladie ronge le cœur, et en rongeant le cœur, elle use la capacité d’aimer et donc d’aider vraiment. Cette maladie, ce mal brouille les sentiments, et tout se mélange et se confond dans cette espèce de creuset du subjectivisme où l'on ne voit rien d’autre que ce qu’on veut dénoncer. Puis cette maladie épuise l’esprit dans des espèces de vains combats où il perd toute sa force de résistance et toute son espérance de victoire. Cette maladie, et c’est peut-être le plus grave, aliène la liberté même du sujet. Car s’en apercevoir, sa liberté est prise dans le filet du déterminisme, du fatalisme. Il n’y a plus rien à attendre.
Frères et sœurs, cette maladie atteint beaucoup d’hommes. Il y a beaucoup trop de chrétiens qui en sont porteurs. Je crois qu’en tout chrétien et en chacun d’entre nous, il y a trop de pessimisme. Voyez-vous, le pessimisme, c’est une tentation. Cela vient de l’œuvre du diable de la tactique du Mauvais, cette tentation nous pousse à considérer les êtres et les choses comme définitivement perdus, sauf nous, elle nous conduit à faire une analyse du monde où il n’y a plus le moindre indice d’espérance ou de salut. C’est le refus de voir dans la nuit quelques étoiles qui brillent encore. Et sans nous en apercevoir, si nous cultivons cette maladie, nous sommes déjà vaincus par la force même du mal que nous voulons dénoncer, et éloigner. Nous sommes déjà dominés par l'échéance de ce mal. Plus ou moins inconsciemment, nous sommes tombés dans le jeu du Malin, c’est-à-dire profondément la négativité de toute chose, toute chose est mauvaise, irrécupérable. Cette maladie nous traverse tous, à un moment ou à l’autre de notre vie. C’est une tentation et lorsque nous y succombons, n’est pas alors un péché ? Est-ce que le pessimisme n’est pas un péché ? N’est-ce pas une atteinte à la créature, et donc au Créateur ? N’est-ce une atteinte à nos frères ? personnellement ou collectivement, c’est-à-dire à l’humanité et à la société ?
Personnellement, je crois que si. Or lorsqu’on a ainsi dressé ce tableau devant le malade, pour être bon médecin, il ne faut pas larmoyer, s’apitoyer, devenir aussi triste que le malade, ou aussi malade que lui. Car à ce moment-là, si l’aveugle conduit l’aveugle, tous les deux tomberont dans un trou, et c’est le trou de la mort, il n’y en pas d’autre. Le remède, il nous est donné aujourd’hui, dans cette fête que nous célébrons, à travers quelle réalité, il nous est proposé ? à travers le visage de deux personnes qui en sont au quatrième âge, quatre-vingt quatre ans pour la prophétesse Anne, Siméon guère mieux. Et vous savez, il y a deux mille ans, vivre quatre-vingt quatre ans, c’était comme si aujourd’hui on vivait deux cent cinquante ans, ou presque.
Les visages de ces deux vieillards, de ces deux personnes âgées, deviennent pour nous le reflet de l’optimisme de Dieu. Ils avaient toute raison d’être désespérés, les pauvres diables, depuis le temps qu’ils attendaient dans une société religieuse et politique qui accumulait les défauts, les vices et les péchés, comme la nôtre, probablement ni plus ni moins, le progrès moral est quand même assez relatif. Ces deux vieux personnages avaient pas mal de raisons de mourir désabusés, "il n’y a plus rien à attendre de la vie". Or voilà que l’évangile les dresse devant nous comme des colonnes de jeunesse, comme des témoins de l’optimisme de Dieu pour cette humanité vieillie par le péché, qui a dépassé le quatrième âge. Voici que ces deux visages deviennent le miroir de l’optimisme du cœur de Dieu. Cela est manifesté dans cette très belle prière de Siméon : "Laisse Seigneur ton serviteur vivre dans la paix, car mes yeux ont vu ton salut, salut pour Israël, salut pour l’humanité tout entière".
Si le salut est vu, c’est qu’il est là : l’œuvre est accomplie, même si elle n’est pas encore totalement manifestée, c’est une question de temps. Cet optimisme, l’antidote véritable de tout pessimisme, n’est pas une question de sentiment léger, d’insouciance par rapport au monde, ou une façon de se cacher la réalité du mal, ou de ne pas voir le péché, bien au contraire. L’optimisme rend la lucidité, et celle-ci, alors permet de voir juste. L’homme peut discerner qu’au cœur même du mal qu’il dénonce, il y a une présence du salut, qu’au cœur même de la vieillesse du monde, il y a un visage de jeunesse qui est l’Enfant, Fils Bien-Aimé de Dieu éternel. L’optimisme de Dieu nous a été manifesté, non pas comme ces sentiments que j’évoquais tout à l’heure, mais comme la chair d’un Enfant qui n’est pas venu condamner le monde et ses péchés, vouer l’homme à son fatalisme ou à ses vices, mais qui est venu le sauver, qui est venu non pas condamner l’humanité à cause de son mal, mais qui est venu aimer l’humanité qui a mal.
Frères et sœurs, ces visages d’Anne et de Siméon penchés sur le visage du Fils de Dieu qu’ils tiennent dans leurs bras, ce n’est pas simplement une image pieuse, c’est la réalité du salut en nous pour le rayonner sur les hommes : "Bienheureux les cœurs purs, Bienheureux les artisans de paix. Laisse Seigneur, ton serviteur aller en paix, car mes yeux purifiés ont vu le salut réalisé, le salut commençant, la guérison qui s’annonce, le fatalisme détruit, le pessimisme aboli".
Frères et sœurs, quel que soit notre âge, même si nous avons quatre-vingt quatre ans et à plus forte raison si nous avons quatre-vingt quatre ans, nous sommes dans le monde en tant que chrétiens, porteurs du mystère de Dieu dans nos cœurs et nos mains, nous sommes dans le monde des témoins vivants et rayonnant de l’optimisme de Dieu pour le monde. Nous sommes les témoins actifs du salut de Dieu qui se répand et qui est déjà présent et s’enflamme dans le cœur des hommes. Car Lui seul, et pas nous, peut les guérir de leurs péchés et les purifier de leurs maux. Chrétiens d’aujourd’hui, parce que dans notre cœur repose le salut de Dieu, sur notre visage, miroir de notre cœur, doit se refléter et rayonner l’optimisme de Dieu. "Vous êtes la lumière du monde, ne mettez pas votre lumière sous le boisseau du pessimisme. Mettez cette lumière sur le lampadaire, sur votre visage, afin que tous les gens de cette maison du monde, en voyant vos bonnes œuvres, glorifient votre Père qui est dans les cieux".
"Ta venue, Seigneur parmi les hommes a réjoui la création tout entière". Votre présence de chrétiens dans le monde doit réjouir l’humanité d’aujourd’hui, alors comme un peuple de serviteurs, elle ira et vivra dans la paix de voir et de connaître son salut, le visage de son Seigneur et Sauveur.
AMEN