JE VOUS AI VU A LA TÉLÉ

Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année A (5 février 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Mes yeux ont vu ton salut !

"Siméon prit l'Enfant dans ses bras, il bénit Dieu en disant: " Mes yeux ont vu ton salut". Frères et sœurs, je voudrais que nous méditions sur ces deux adjectifs possessifs "Mes" yeux ont vu "Ton" salut. Lorsqu'on regarde cette scène de la présentation de Jésus au Temple, on est frappé par un contraste. D'une part, ce qui se passe est tout à fait réglementaire : Marie et Joseph accomplissent les prescriptions de la loi de Moïse comme le faisaient des milliers de parents juifs. En ceci, ils ne se sont pas distingués parce qu'ils étaient pauvres, ils ont dû accomplir le rite de présentation et de rachat de la façon la plus pauvre en offrant une paire de tourterelles. Ils allaient donc au Temple tout simplement parce qu'il fallait présenter l'enfant, le premier-né et parce que Marie qui l'avait mis au monde, devait être purifiée. Mais d'autre part, au cœur de ce geste en apparence banal et anonyme, se situe un acte décisif de la révélation de l'identité du Seigneur Jésus. Cet enfant que l'on conduit au Temple est la lumière des nations et la gloire d'Israël : et cela se manifeste dans un face à face, vis-à-vis, je dirais presque un "chair à chair", qui individuel et singulier, ne peut pas, à aucun moment, devenir une proposition générale ou une manchette de journal : "Mes yeux ont vu ton salut."

Il a fallu, et c'est le sens de cet événement, cela, que Siméon reçoive dans ses bras, touche de ses mains, presse sur son cœur cet Enfant pour qu'il y reconnaisse le salut des nations et la gloire d'Israël. Il a fallu que ses yeux s'ouvrent sur cet enfant, pour qu'il voie en Lui le salut, que Dieu lui propose personnellement à lui, et tout homme qui veut bien marcher à la rencontre du Christ, au lieu de sa présence. Il n'y a rien de plus singulier, de plus individuel, de plus personnel que ce genre de rencontre. Et Siméon le voit si bien que, peu après, il dit à Marie : "un glaive de douleur transpercera ton cœur", manifestant par là que le sens même de l'existence de Marie c'est que son cœur soit mis à nu devant son Fils : cela s'accomplira de façon définitive et totale au moment de la mort du Christ sur la croix. Puis il ajoute : "cet enfant sera cause de chute et de relèvement pour un grand nombre en Israël afin que soient révélées les pensées intimes de chacun".

Le sens de la venue du Christ, de sa manifestation le voici : Il est présenté à chacun de nous individuellement. Et en ce sens, aujourd'hui chacun d'entre nous prend l'enfant dans ses bras, c'est à nous qu'Il est présenté, car nous sommes le Temple de Dieu. Jusqu'ici, dans le cycle de la manifestation du Seigneur, nous avions vu comment au jour de Noël la venue du Seigneur est annoncée publiquement par les anges aux bergers, c'est-à-dire aux pauvres. Ensuite nous avons vu à travers le signe de l'étoile qui guidait les mages, le mystère de l'appel des nations, le peuple de ceux qui n'ont jamais entendu parler de la promesse. Ensuite il y eut Jean-Baptiste qui a manifesté publiquement le Christ à Israël en disant "Voici l'Agneau de Dieu ", puis les noces de Cana où le Christ s'est manifesté publiquement à son Église en lui promettant le vin nouveau qui, seul pourrait réjouir son cœur.

Aujourd'hui, la proclamation n'a rien de public, elle est tout à fait singulière et individuelle, et c'est la raison pour laquelle la Parole de Dieu atteint une profondeur telle qu'elle est un glaive qui brise et transperce le cœur : toute parole dans la mesure où elle touche, dans la mesure où elle est une parole vivante que nous tenons dans nos bras et que nous pressons sur notre cœur, peut devenir quelque chose qui nous brise et nous change le cœur, cassant cette carapace de préjugés et de jugement tout faits dans lesquels nous sommes enfermés. Tout cela repose sur le fait que, comme nous le disait l'épître aux Hébreux tout à l'heure, le Christ a pris une nature en tout semblable à la nôtre : il n'y a pas de parole qui passe vraiment de façon personnelle si ce n'est de chair à chair, de personne à personne et de cœur à cœur. Nous l'éprouvons nous-mêmes fort bien dans notre expérience personnelle. Nous vivons dans un brouhaha continu et fatigant, duquel ressortent de temps en temps quelques paroles comme un cri et une déchirure, car il s'agit alors de paroles dont nous percevons l'enracinement charnel dans le cœur et la personne de quelqu'un. Car toute parole pour être vraie, a d'abord besoin de cet enracinement dans une véritable relation de personne à personne.

Où est-ce que je veux en venir ? Imaginez-vous qu'aujourd'hui, c'est la journée mondiale de la communication. Et vraisemblablement, vous n'avez jamais pensé qu'il puisse exister un rapport entre la journée mondiale de la communication et cet épisode du vieillard Siméon qui reçoit l'enfant dans ses bras. On nous demande aujourd'hui de réfléchir sur ce problème de la communication : les médias ou l'information occupent une place tellement importante dans notre vie qu'il convient de savoir comment nous devons nous situer devant ce flot de paroles. Dans un premier temps, ce n'est pas très facile, car on ne nous facilite pas le travail : c'est un mot redoutable, la communication ! On a choisi celui-là, je pense, parce que c'est le moins mauvais, mais pourtant dans "communication" se cache une ambiguïté redoutable, il y a l'idée de communiquer, de communicable ; il y a même cette très belle notion de communauté, mais il y a aussi cette connotation de commun, de banal, de médiocre. On a pris le mot de communication parce qu'on ne veut pas donner l'impression d'être dirigiste : si on utilisait le mot information", on pourrait faire supposer une certaine prétention à "former" les gens ! Or, nous sommes dans un siècle où chacun prétend se former soi-même ! Quand aux "médias " c'est un mot qui n'est même pas français et comporte le redoutable inconvénient d'inclure la notion de médium, d'intermédiaire, de quelque "chose" entre deux personnes. La grande différence entre le fait de parler avec un homme, dans la rue, et par ailleurs, de le voir à la télévision, tient à cet élément intermédiaire : le petit écran. Même si la télévision représente une sorte de sacré et d'immortalité, même si, lorsqu'on dit "je vous ai vu à la télévision", c'est comme si on disait, "mais vous êtes immortalisé dans la culture et la conscience française" en fait, vous avez été fossilisé pendant quelques instants, réduit à quelques électrons et quelques taches de lumières sur un écran de verre. C'est très flatteur, mais en réalité, cela veut dire qu'au lieu de bénéficier de votre présence vive, on a simplement de vous, pendant quelques instants, une sorte de pâle image ou de spectre électronique. De la même manière, ce médium terrible et merveilleux qu'est le papier, est quelque chose de très utile, mais, il y a une différence radicale que les philosophes ont repérée depuis longtemps, entre la parole vivante que je vous adresse aujourd'hui et la parole un peu morte ou moribonde que vous lirez dans le bulletin de la communauté, dimanche prochain.

D'un point de vue vraiment humain, la présence vivante qui nous unit actuellement est infiniment plus belle, plus signifiante que tous les papiers écrits que je pourrais vous donner. Ainsi donc, la communication est quelque chose de très étrange. Nous y sommes habitués, mais ce n'est pas une raison pour nous y résigner. Je ne veux pas dire par là que les médias sont en soi quelque chose de mauvais et de diabolique. Cependant ils exigent de notre part une véritable finesse de l'intelligence, une très grande liberté, et pour tout dire, une profonde sagesse. Je prends un exemple : précisément aujourd'hui les thèmes qui sont proposés aux chrétiens sur la communication sont les questions suivantes : "Église, que disent de toi les médias" ? Et d'autre part "Église que dis-tu de toi" ? Je suis désolé, mais ces deux questions n'ont pas grand intérêt, car "Église, que disent de toi les médias" ? on sait très bien que les médias ne peuvent pas dire grand chose du mystère de l'Église, ce n'est pas possible, ils ne sont pas faits pour cela. Pour s'en rendre compte, imaginez que l'on ait confié à une équipe de journaliste, même d'un journal catholique comme il en est tant, de rédiger les évangiles, vous voyez d'ici ce que ça aurait pu donner. Sûrement pas ce que nous avons.

D'autre part, la question "Église, que dis-tu de toi" ? cela n'a pas d'importance ce que l'Église dit d'elle-même, elle n'a rien à dire d'elle-même, elle est envoyée par le Christ, elle ne doit parler que de son Seigneur. Par conséquent, le jour où l'Église voudrait commencer à se regarder elle-même pour savoir ce qu'elle dit d'elle-même, elle commence peut-être avec les meilleurs intentions du monde, à trahir son être profond. Elle veut parler d'elle-même, alors qu'elle ne peut parler que du Christ. Que diriez-vous d'un couple où le mari ne parle que de lui, et l'épouse que d'elle ? C'est insupportable, et ça arrive malheureusement ! Mais si dans l'Église, c'était comme ça, on ne pourrait plus y tenir.

Vous vous demandez peut-être si je cherche à faire une condamnation sans appel de tous ceux qui, vaille que vaille, essayent jour après jour de pratiquer les métiers de journaliste, d'éditeurs, de directeur de publication ? Pas du tout. Pour vous dire le fond de ma pensée, le problème entre les médias et l'Église n'est pas d'abord un malentendu : dans cette perspective, l'Église voudrait que les médias disent ce qu'elle veut qu'ils disent, mais alors, cette attitude serait horriblement "dirigiste". D'autre part, le problème des médias n'est pas de s'instituer en une sorte de magistère prophétique qui dicterait au jour le jour, parce que les journalistes sentent de près l'actualité, la véritable manière dont devrait s'exprimer le magistère. Il est certain qu'aujourd'hui, les choses sont perçues dans une certaine "rivalité". Un évêque, pas le nôtre, me disait un jour qu'en France, il y a deux événements "magistère" : celui des évêques et celui de la presse. Il avait bien raison de dénoncer ce malentendu-là : les évêques ont un vrai magistère, ils ont reçu cette fonction du Christ. La différence c'est que la presse ne l'a jamais reçue du Christ. Ce n'est pas une raison pour la faire taire, mais elle n'a reçu ni mission prophétique, ni magistère. Par conséquent, il s'agit de deux paroles qui ne sont pas au même niveau, qui ne doivent précisément pas être mises en concurrence ou en rivalité. Le grand drame de la parole, c'est de vouloir s'imposer, c'est à qui crie le plus fort, et ça arrive trop souvent dans le flot de paroles auquel notre monde est maintenant résigné.

La parole de l'Église, continuation vivante de la Parole du Christ, nous renvoie toujours à ce vieillard Siméon qui dit : "mes yeux ont vu ton salut". La Parole de l'Église, c'est la Parole vivante qui proclame la rencontre unique de chaque croyant, de chacun d'entre nous, avec le Christ, événement strictement personnel, dialogue qui ne peut s'engager que dans un réseau de relation personnelle, de chair à chair. On ne formera jamais un enfant à la foi chrétienne ni avec un journal seulement, ni même en lui donnant un manuel de catéchisme ou une Bible et en lui disant : "débrouille-toi". Car dans cette manière de faire, il ne s'agit pas de la transmission vivante de la Parole de Dieu.

Cette autre forme de parole qui n'a pas du tout le même statut parce qu'elle se propose abstraitement un champ d'action plus grand et plus impersonnel, c'est une parole écrite, qui ne tient pas compte de celui pour qui on l'écrit, car elle veut se donner une sorte d'objectivité et de générosité qui, de toute façon, ne peut pas avoir la prétention de rencontrer personnellement l'autre. C'est une parole dont je ne dirais pas qu'elle est morte, mais qu'elle est un peu sommeillante ou endormie. Or, il est nécessaire pour que cette parole se réveille, qu'elle soit reprise par quelqu'un de vivant. Le plus dangereux dans l'information, ce n'est pas ce qu'elle dit, c'est la manière dont le public la reçoit : "dis-moi quel est ton public et je te dirais qu'elle est ta parole", car si un public est anesthésié, endormi, s'il a l'habitude de se laisser inonder par le robinet d'eau tiède d'une parole qui coule sans arrêt, la parole à ce moment-là prend un pouvoir qu'elle n'a pas, elle devient une sorte de narcotique ou d'opium, car il n'y a pas de résistance dans le cœur des auditeurs. Si au contraire, la parole rendue publique, rencontre chez ceux qui la reçoivent (par le journal, la radio ou la télévision) un véritable esprit de liberté, alors seulement cette parole peut ressurgir en lui.

Frères et sœurs, puisque c'est aujourd'hui le jour de la Présentation, que se renouvelle en nous le sens de la véritable parole. Ayons le cœur et la finesse d'oreille de Siméon qui a vu le salut et l'a tenu entre ses bras. Il a compris que c'était la Parole vive du Christ qui le touchait, qui était venue dans la chair pour rencontrer sa chair à lui. Et c'est pourquoi après, il peut s'en remettre à la tendresse de Dieu. Puis, avec une pleine liberté et une grande lucidité, il nous faudra accueillir la parole de nos frères, quelle qu'elle soit, mais en sachant à ce moment-là que cette parole, pour être vivante, a besoin de notre liberté, de notre écoute et d'un véritable sens critique car à ce moment-là, il ne s'agit pas de cette relation personnelle que le Christ établit entre nous et qui fonde notre foi, mais c'est une relation inter-humaine, soumise à tous les aléas de la recherche de la vérité, telle que les hommes essayent pas à pas, avec beaucoup de tâtonnement et de difficultés de la découvrir.

 

AMEN