DE DANTON À SIMÉON

Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année C (30 janvier 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Chartres : Présentation et circoncision

"Maintenant, ô Maître, tu peux laisser s'en aller ton serviteur dans la paix, tu peux le laisser s'en aller dans la mort, car mes yeux ont vu ton salut, ce salut que tu prépares à la face des peuples".

Avez-vous vu "Danton" ? Oui, je dis bien, avez-vous vu le dernier film de Wajda qui s'appelle Danton ? Non pas que je veuille ici en faire un commentaire politique. Il me semble que le metteur en scène a si bien tiré la leçon de l'affaire que tout commentaire serait superflu. Mais je voudrais évoquer une scène que je trouve admirable. D'ailleurs, cette scène, elle est dans tous nos manuels d'histoire. C'est la scène de ces hommes qui s'avançaient vers la guillotine dans une charrette. C'est peut-être plus saisissant au cinéma parce qu'il y a à la fois de l'immobilité et du mouvement.

En effet, ces condamnés qui avaient combattu pour une certaine idée qu'ils s'étaient forgés de la liberté, ces hommes étaient des hommes comme les autres, je ne veux pas parler des victimes qui, eux, étaient vraiment soit des innocents, soit des témoins ou des martyrs de la foi, mais ceux-là même qui avaient institué un tribunal de terreur et qui à un moment donné se voyaient mettre au cachot, condamnés, privés de toute défense et ultimement chargés sur cette charrette pour être conduits à l'échafaud. Dans ce film, on les voit avec leurs chemises blanches passant au-dessus d'une foule parisienne silencieuse, hébétée et un peu stupide, ce n'est pas d'aujourd'hui, vous voyez, et dans ce silence de mort, c'est le cas de le dire ! on dirait qu'ils sont des anges. Des anges de dureté, d'impassibilité et de mépris, non pas parce qu'ils sont vêtus de blanc, mais parce qu'ils ont une immobilité et une légèreté aériennes. On ne voit plus qu'eux. On sent bien que la charrette est cahotante sur les pavés de Paris, on sent bien qu'ils le souffrent et qu'ils ont du mal à tenir l'équilibre. On dirait même à certains moments, dans l'expression douloureuse de leur visage qu'ils vont perdre la tête. Et pourtant, il y a un silence, une impassibilité, une dureté douloureuse dans leur regard et l'on se demande ce qui se passe dans leur cœur, dans leur être, dans leur regard. Il y a quelque chose d'angélique au sens d'une sorte d'impassibilité : on ne peut plus les atteindre, ils sont déjà perdus loin de la foule dans la mort. Au fond, c'est une certaine conception moderne de la mort. Ils sont perdus dans leur mort, ils ont voulu porter la liberté, ils ont voulu l'apporter à eux-mêmes et aux autres, et subitement, tout comme ils avaient voulu porter seuls le poids de la liberté humaine, voici qu'ils doivent porter seuls le poids de leur mort. On pourrait croire qu'ils n'ont pas peur. Et pourtant lorsque le bourreau venait leur appliquer le froid du ciseau qui devait leur couper les cheveux, à ce moment-là ils avaient un réflexe de peur et ils riaient les uns les autres.

On dirait qu'ils portent leur mort. Et pourtant ils ne savent pas exactement où ils vont. Ils sont portés au milieu de cette foule qui les a déjà lâchés. Ils se trouvent seuls devant la mort. Ils ont voulu porter la liberté au monde, ils n'ont même plus la liberté de porter leur propre liberté, ils sont voués à la mort. Et l'on pressent dans cette scène cette prétention inouïe de l'homme moderne à porter son destin, à se fabriquer son bonheur, à s'assurer et à se garantir sa liberté, à se donner, car je crois que c'est bien cela qu'il faut dire, à se donner son salut. Il y a là une parodie du "Nunc Dimittis !" Maintenant nous pouvons nous laisser aller dans la mort, car nous sommes abandonnés de tous, mais ce salut que nous avions cru entrevoir, nous ne l'avons pas vu. Et c'est même cette illusion de salut que nous avions cru entrevoir qui est en train de nous conduire à l'échafaud maintenant.

Si je vous parle de cette scène parce qu'elle est l'incarnation de la mort, au sens moderne du terme, une mort qui est à l'opposé de la conception même de la mort telle qu'elle nous est présentée dans le mystère que nous fêtons aujourd'hui. Le mystère de la Présentation de Jésus au Temple est plein de la mort. Siméon et Anne sont très avancés en âge, Anne a cent huit ans, et savent qu'ils approchent de la mort, Il est question également d'un glaive de douleur qui traversera le cœur de Marie, Il est question, dans l'épître aux Hébreux que nous avons lu tout à l'heure, du Christ qui a enduré la mort, qui a été soumis à celui qui tenait le pouvoir de la mort afin de pouvoir nous arracher à l'esclavage. Et plus profondément encore, il est question dans cet évangile de la mort, car le Christ est conduit au Temple comme premier-né. Vous savez que dans la loi ancienne, tout premier-né devait normalement être voué à la mort pour Dieu. Il était consacré à Dieu et il lui appartenait. Ainsi, les parents n'avaient aucun droit sur lui. Et, dans la tradition de ce qui s'était passé pour le sacrifice d'Isaac où Dieu avait voulu que cet enfant dont la vie lui appartenant soit sauvé de la mort, la loi de Moïse avait continué à codifier que la vie du Premier-né appartient à Dieu, et qu'elle est précaire. Et Jésus Lui-même, aux premiers jours de son existence, a été soumis à cet acte de rachat, de rédemption. Son humanité, prophétiquement, a été rachetée de la mort, mais pour qu'un jour, elle lui soit vouée pour nous arracher à la mort.

Ainsi dans l'évangile nous relatant ce mystère de la Présentation de Jésus au Temple, nous aurions tendance à lire avant tout la poésie de l'enfance avec le nouveau-né qu'on présente à l'église, au Temple, et le vieillard qui se réjouit : c'est la communication des générations. En fait, c'est le mystère de la mort qui est au cœur de cette fête. Or, il est significatif de voir comment la mort acquiert un sens nouveau. En effet, à partir du moment où Siméon a regardé cet Enfant, à partir du moment où il a tourné ses yeux vers ce nouveau-né qui est offert au Seigneur et racheté, il voit en Lui le salut du monde, et il peut proclamer : "Maintenant, je peux entrer dans la mort, car mes yeux ont vu le salut". Quelle chose étrange ! Nous-mêmes, spontanément pensons que nous entrons dans la mort pour voir le salut. Mais c'est l'inverse qui est affirmé : maintenant nous pouvons entrer dans la mort, car le salut a été vu par les yeux de chair de Siméon. Il a vu réellement le salut dans cet enfant. Or, aujourd'hui, précisément, nous fêtons une nouvelle manière d'entrer dans le mystère de la mort Jusqu'ici les hommes de l'ancienne Alliance, entraient dans le mystère de la mort avec peur et angoisse, car la mort était l'entrée dans l'inconnu sans avoir vu le salut. Il était dramatique que le salut soit à venir et qu'il faille, malgré tout, entrer dans la mort. Nos ancêtres dans la foi mouraient avec résignation, au sens où ils mouraient en sachant que le salut qu'ils attendaient de tout leur être et de tout leur cœur ne pouvait pas encore être contemplé. En ce sens le chant de Siméon acquiert une dimension nouvelle : désormais, il a les yeux émerveillés, il voit ce que tous ses pères les anciens d'Israël auraient voulu voir. Et par conséquent quand il a vu ce salut, il peut entrer dans la mort car il est sûr que si désormais le salut est arrivé sur terre, Il sera donné également dans les cieux.

Quand nous fêtons aujourd'hui la Présentation de Jésus au Temple, nous fêtons ce mystère inouï du sens nouveau que peut prendre le geste même de notre mort. Notre mort n'est plus cette entrée dans l'inconnu et dans la peur. Cela ne veut pas dire pour autant, qu'elle ne soit pas dramatique et dure et que nous ne soyons pas soumis à l'épreuve, comme le disait l'épître aux Hébreux. Mais désormais, la mort a changé parce que nous avons vu, à travers les yeux de Siméon, dans le regard d'un petit Enfant, le salut pour tous les peuples et la lumière des nations. Il est étonnant, que cet homme qui vivait reclus dans son Temple de Jérusalem et qui, sans doute, n'était jamais sorti des frontières de Judée, voie tout à coup le salut des nations. En même temps qu'il comprend comment désormais on peut entrer dans la mort et dans la lumière même du salut de Dieu, il pressent prophétiquement que ce salut est donné à toutes les nations désormais, ce n'est même pas le peuple d'Israël qui sera artisan du salut, il n'en avait même pas l'idée, mais que ce salut sera donné, donné à Israël pour toutes les nations.

Il n'y a pas de plus grande illusion que de nous croire capables de nous donner le salut. Et Dieu sait que dans notre vie, cette tentation nous est la plus familière et la plus dangereuse. Mais avons-nous fait, une fois pour toutes, cette expérience de Siméon qui a vu le salut lui être donné dans un petit enfant, le symbole même de la faiblesse, de l'innocence, de ce qui apparemment est sans initiative ? Et pourtant c'est là précisément que Siméon voit le salut pour toutes les nations. La célébration de ce mystère nous demande d'abord un effort de conversion : conversion pour nous-mêmes, pour que nous ne nous fassions pas d'illusion sur la source de notre salut, que nous n'essayions pas de nous fabriquer un salut, mais que nous laissions agir en nous la surabondante puissance du salut de Dieu. Et, saisis par cette force du salut de Dieu, illuminés par ce regard d'innocence du Christ qui se pose sur nous, soutenus pas Celui qui s'avance vers la mort en marchant devant nous, nous verrons cette puissance de salut se réfléchir à travers nous, et nous deviendrons des témoins du salut de Dieu à la face de toutes les nations. Si nous nous laissons pétrir par le salut de Dieu nous aurons cette attitude de cœur de Siméon qui se laisse prendre par son Seigneur dans le mystère de la mort parce qu'il voit le salut que désormais, il peut chanter à la face de toutes les nations Et du même coup, le message de cette fête sera aussi un appel à la conversion, mais non pas tant par le fait de "vouloir " entraîner les autres à notre suite que par celui de laisser rayonner le salut de Dieu à travers toute notre existence par la présence même de Dieu qui nous envahit et qui s'empare de nous. Tel est le mystère ultime de la lumière des nations et de la gloire d'Israël. La gloire n'est pas de nous, la gloire repose parmi nous, dans la chair de cet enfant, dans la chair de ce Christ mort et ressuscité. Et cette gloire nous envahit, nous dépasse, et rayonne, sans même que nous le sachions, en témoignage de salut, en lumière pour toutes les nations.

Si nous ne pouvons avoir la simplicité de cœur de Siméon nous risquerions fort, même si nous ne nous avançons pas vers la mort sur une charrette pour être guillotinés, nous risquerons fort de prendre ce visage angoissé face à la mort, de durcir notre être dans la peur, dans l'angoisse et dans l'inquiétude, alors qu'en fait, il s'agit simplement de laisser resplendir sur nous la lumière de sa Face. Ce n'est pas facile et pourtant ! Si c'est vraiment la gloire de Dieu qui doit envahir tout notre être, si c'est vraiment le Seigneur qui nous est présenté, offert et déposé dans nos bras, dans nos mains, comme tout à l'heure, dans la communion à l'eucharistie, alors de quoi aurions nous peur ? Pourquoi aurions-nous peur de chanter le "Nunc Dimittis" ? Pourquoi ne pourrions-nous pas, en toute tranquillité d'âme, dire au Seigneur : "Maintenant, j'ai vu ton salut". A partir du moment où je suis entré dans cette contemplation de ton mystère, j'ai vu ton salut. Et même s'il m'en coûte comme il t'en a coûté, tu peux me laisser m'en aller dans la paix, pour affronter la mort, car j'ai vu ton salut. Et maintenant, je n'ai qu'un désir, c'est d'entrevoir ta lumière, cette lumière pour toutes les nations, cette lumière que mystérieusement, jour après jour, tu fais resplendir dans le cœur de mes frères et sur la face de ton Église.

 

AMEN